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Peut-on être heureux sans être libre ?

Annale bac 2015, Séries Technologiques - France métropolitaine

Le corrigé entièrement rédigé d'un élève.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: oufishal_choops (élève) •

Introduction

Le philosophe Alain affirmait "c'est dans l'action libre que l'on est heureux". S'il est vrai que pour la plupart d'entre nous, bonheur et liberté sont indissociables, il conviendrait toutefois de s'interroger sur ce point. Car si c'est dans l'action libre que nous sommes heureux, le sommes nous forcément chaque fois que nous sommes libres d'agir ? N'y a t-il pas d'autres conditions dans lesquelles nous pouvons être heureux ? Ne pouvons nous pas être libres et, malgré tout, être malheureux ? Ou, inversement, est-il possible d'être heureux sans être libre ? C'est à cette question que nous essayerons de répondre, en nous interrogeant sur trois points précis : Qu'entend t-on communément par bonheur et par liberté, et pourquoi ces deux notions nous semblent-elles si liées ? ; Pouvons nous réellement être totalement libre et heureux ou, au contraire, être totalement privé de liberté et de bonheur ? Et enfin, pourquoi faut-il certaines limites à notre liberté pour que nous soyons tous heureux ?

I. Pourquoi associe t-on le plus souvent bonheur et liberté ?

Le bonheur, qui étymologiquement signifie "bonne chance", décrit un état de satisfaction et de plénitude durable. C'est en ce sens qu'il se distingue du plaisir qui lui, ne désigne qu'un bien être agréable, essentiellement d'ordre sensible et de courte durée. Nous pourrions illustrer cette différence par un exemple tout simple : je peux très bien être malheureuse à la suite d'une très mauvaise nouvelle, et cependant, avoir du plaisir en dégustant un très bon carreau de chocolat. Il convient également de distinguer le bonheur de la joie, qui est un état affectif global et total : c'est tout mon corps qui se retrouve ébranlé par un sentiment de force et de puissance. Comme l'a dit Spinoza, la joie est un "passage d'une perfection moindre à une autre supérieure", elle correspond donc à une dynamique, contrairement au bonheur, qui lui est statique. On ne peut en effet être durablement joyeux, en revanche, nous avons la possibilité d'être heureux sur une période relativement longue. Par ailleurs, nous soulignerons que par bonheur, chacun d'entre nous entend quelque chose de différent. Mais si les causes du bonheur de mon ami ne sont pas les mêmes que celles de mon propre bonheur, on constatera toujours que la personne heureuse sera dans cet "état de satisfaction et de plénitude durable" que nous venons de décrire.
Le sens du mot liberté est déjà beaucoup plus difficile à exposer, tant il est riche de sens. Communément, l'homme libre est décrit comme quelqu'un faisant "ce qu'il lui plait", pouvant accomplir ses désirs sans être confronté à tel ou tel obstacle. Dans l'Antiquité, l'homme libre, à l'inverse de l'esclave qui se devait d'obéir à son maître, était celui qui "n'obéissait qu'à lui même". L'opposition esclave/ homme libre demeure toujours aujourd'hui et bien que l'esclavage ait été aboli il y a plusieurs centaines d'années, celui ci continue de sévir un peu partout à travers le monde, sous des formes toutes plus différentes les unes des autres. Compte tenu de cette opposition, nous comprenons déjà un peu mieux pourquoi liberté et bonheur semblent ne pouvoir aller l'un sans l'autre. Effectivement, un être libre de ses choix, de ses actes, a plus de chance que l'esclave, soumis, d'accéder à la satisfaction puisqu'il agit dans son intérêt, alors que l'esclave agit dans l'intérêt de son maître. Ainsi, lorsque je fais le ménage dans ma maison, je le fais pour mon bien-être, parce que je me sens mieux dans un environnement propre et bien rangé. Ce n'est pas le cas d'une jeune fille immigrée à laquelle on a retiré ses papiers et qui est contrainte par la famille l'accueillant de faire le ménage dans leur grand appartement sans aucune rémunération, ni satisfaction.
Par ailleurs, on retrouve chez de nombreux auteurs, et notamment poètes, cette association de liberté et de bonheur. Ainsi, dans la poésie de Rimbaud, le bonheur semble toujours avoir pour point de départ un affranchissement des contraintes, un éloignement de la famille, une errance. En se rêvant vagabond, comme un bohémien, le poète espère atteindre son bonheur.
Sans être totalement esclave, nous pouvons donc parfois nous sentir prisonnier de certaines normes, de certaines lois ou encore de certains préjugés. Le fait d'être limités dans nos choix par autrui peut sembler être un obstacle à notre bonheur. Ainsi, comme nous ne pouvons pas tout faire "comme nous le voudrions" nous avons pour habitude de nous dire : "si j'avais pu faire cela, je serais plus heureux aujourd'hui". Ainsi, nous sommes libres, mais en même temps, nous nous sentons privés de certaines libertés ... C'est par exemple le cas d'un adolescent dont les parents ne veulent pas le laisser sortir et qui, sans être esclave, ne se sent plus "libre". Cette absence de liberté peut alors aller contre son bonheur, aussi associe t-il automatiquement les deux notions. Mais même s'il avait pu "faire ce qu'il voulait", comment être sûr qu'il en aurait été plus heureux pour autant ? En décrivant ce type de comportement, je ne peux m'empêcher de faire le rapprochement avec celui d'un petit enfant gâté. Il est vrai, que de plus en plus, nous sommes tentés d'adopter ce comportement enfantin sous prétexte que "nous sommes libres". Oui, mais n'y a t-il pas une différence entre être libre et tout vouloir, tout faire ? Être libre et être heureux ne sont-ils pas, avant tout chose, des sentiments de l'ordre du psychisme et du ressenti, plutôt que du matériel et de l'immédiat ? Ainsi, nous rejoignons les stoïciens, pour lesquels l'homme heureux est le sage qui accepte pleinement son destin, qui vit en totale harmonie avec le cours des choses, et qui est donc totalement et réellement libre.
Aussi sommes-nous amenés à nous demander s'il est véritablement possible d'accéder au bonheur ou à la liberté absolue, dans la mesure où ces notions admettent plusieurs signification et que chacun d'entre nous leur en donne une bien particulière.

II. Bonheur et liberté ne sont-ils pas toujours des idéaux impossible d'atteindre totalement ?

Pour beaucoup d'entre nous, le bonheur constitue l'objectif le plus essentiel de notre existence, comme le soulignait le philosophe Pascal en écrivant "Tous les hommes recherchent d'être heureux, cela est sans exception; quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous vers ce but". Mais est-il possible d'accéder complètement au bonheur ? Être absolument libre nous aiderait-il réellement à atteindre ce but?
Nous pouvons commencer en rappelant qu'être heureux c'est le fait de jouir du bonheur, d'être durablement satisfait de son sort. Nous pensons tous avoir déjà été heureux une fois dans notre vie, pourtant, nous espérons toujours l'être "encore plus". Si comme nous l'avons vu auparavant avec les stoïciens, le bonheur peut être atteint en adoptant une certaine attitude, une certaine philosophie de vie, les auteurs ayant dénoncé les limites du bonheur ont été nombreux. Pour Kant par exemple, le bonheur n'étant qu'un idéal de l'imagination et non pas de la raison, il ne saurait constituer une fin en soi pour l'homme. Il est vrai que le bonheur nous apparaît souvent n'être qu'une simple idée de ce que nous espérons et que nous ne saurions décrire exactement, en termes précis, ce que nous désirons vraiment, ce qui nous semble être l'objectif le plus "parfait" de notre existence. Et quand bien même nous saurions ce que nous désirons au plus profond de nous même, il est un autre facteur nous stoppant sur notre "course au bonheur".
En effet, si nous sommes trop souvent amenés à idéaliser la liberté, nous oublions cependant que des élément externes peuvent aller à son encontre. Par exemple, j'ai beau vivre dans un État dans lequel mes droits sont reconnus, où je ne suis pas opprimé et où je suis libre d'agir et de penser, un certain nombre de déterminismes, de phénomènes ou de situations qui ne dépendent pas de ma volonté, peuvent aller à l'encontre de ma liberté. Effectivement, si je suis libre de sortir de chez moi, d'aller me promener en ville et de faire les boutiques, ma liberté sera à un moment confrontée à une réalité économique : bien que je sois libre d'acheter ce qu'il me plait, si je n'en ai pas les moyens financiers, je me verrais dans l'impossibilité d'effectuer mon achat. Ainsi, je serais libre et pourtant le manque que créera chez moi l'absence de cet objet, la frustration qu'il engendrera pourrait me rendre malheureuse.
Nous le voyons donc, la liberté ne suffit pas à nous rendre heureux,même si il est vrai que pour être heureux il faut déjà avoir la possibilité de recherche le plaisir, c'est à dire de pouvoir vivre des instants agréables, mais le fait d'avoir "le droit", de "pouvoir", faire telle ou telle tâche, de pratiquer tel ou tel sport, ou encore de lire tel ou tel livre, ne garantit en rien que je puisse réellement faire cette action. Mais après tout, comment savoir si cette action est celle qui est la plus apte à me rendre heureuse ?
Inversement, nous soulignerons qu'il n'est pas nécessaire d'être "totalement libre" pour être heureux. Mais que signifie ne pas être totalement libre ? Si c'est être totalement esclave, incapable d'agir pour soi même et par soi même alors effectivement, nous ne pourrions être heureux. Mais est-ce vraisemblable ? Le plus esclave des esclaves ne garderait-il pas toujours une petite part de liberté en lui, une part de lui même encore capable de penser et d'agir dans son propre intérêt ?
Étayons cette théorie à l'aide de quelques exemples : lorsque l'on vit une relation d'amour fusionnelle avec une personne, nous ne sommes plus vraiment libre, nous dépendons en quelque sorte de l'être aimé. Pourtant, nous sommes certainement plus heureux, plus épanouis grâce à cette relation que nous le serions si celle ci n'existait pas. On admettra toutefois, qu'il est existe des situations, dans lesquelles nous sommes privés de liberté, beaucoup moins agréable que celle ci. Prenons à présent l'exemple d'un prisonnier, matériellement et physiquement, il est enfermé et ses mouvements sont restreint par cet environnement. Mais pour autant, n'est il pas libre de penser, de rêver, d'imaginer ? Certes son bonheur est limité, mais après tout existe t-il véritablement une situation dans laquelle ni notre bonheur, ni notre liberté ne seraient limités ? Même si demain une personne tierce me donne le pouvoir, absolument tout le pouvoir ; je suis libre de faire tout ce que je veux, autrui obéit à toutes mes exigences, je peux satisfaire tous mes désirs, réaliser tous mes rêves les plus fous, serais-je heureuse pour autant ? La facilité avec laquelle j'obtiendrais "tout, tout de suite", ne risquerait-elle pas de m'amener à confondre jouissance et bonheur ? Et si je confonds ces deux notions, ne suis-je pas dès lors soumise à mes désirs, donc plus si libre que cela ...
Cette conception dionysiaque du bonheur risque fort de m'enchaîner au monde, de me rendre esclave en quelque sorte de mon propre esprit. Sans compter qu'une telle vision du bonheur ne serait résister à autrui dans la réalité. C'est là notre dernière interrogation : pour que nous soyons tous heureux, ne faut-il pas justement qu'il y ait certaines limites à notre bonheur ?

III. Pourquoi faut il certaines limites à notre liberté pour que nous soyons tous heureux ?

De Rousseau à Kant, nombre d'auteurs ont affirmé que la liberté totale était incompatible avec la vie en société. Nous ne pouvons donc espérer être totalement libre (quand bien même cela serait possible) dans la mesure où nous sommes confronté à autrui, qui tout comme nous, aspire au bonheur. Or, si nous étions tous pareillement et totalement libres, les agissements d'autrui en vue de satisfaire ses désirs seraient une menace permanente à mon propre bonheur. Par exemple, si pour être heureux, mon voisin a besoin d'écouter de la musique à fond jusqu'à 4 heures du matin, alors que moi, pour être heureuse, j'ai besoin de lire dans le calme un livre tous les soirs, dans ce cas, nos modes d'accès au bonheur respectifs sont contradictoires, et si mon voisin est heureux, je ne le suis pas et inversement.
Il semble de toute manière que devoir et liberté ne puissent être dissocié l'un de l'autre, je ne peux être libre que si j'ai également des devoirs qui me permettent de ne pas être en conflit perpétuel avec autrui et ce n'est en aucun cas parce qu'il existe une loi que je ne suis plus libre : je suis toujours libre de transgresser cette loi. Mais à ce moment, c'est à moi de choisir : si je pense qu'en désobéissant à telle ou telle règle je serais plus heureuse, j'aurais tout de même intérêt à me demander si la sanction engendrée par ce manquement au règlement ne me rendrait pas plus malheureuse que si j'avais renoncé à mon acte.
Bien sûr, ce raisonnement sur la liberté donnant accès au droit civique ne vaut que pour les société démocratiques, dans lesquelles, tout en étant libre d'élire notre homme d'État, nous sommes conscients qu'il sera là pour instaurer des lois et gérer le pays. Cela nous limitera dans notre liberté pure, mais nullement dans notre bonheur, puisque ce sont ses lois qui vont en quelque sorte nous sécuriser, puisqu'elles nous protègent des problèmes que pourrait provoquer une liberté incontrôlable.
Il en va évidemment différemment dans les sociétés opprimées par des dictateurs ou des tyrans. Car même si, dans un premier temps, on conserve toujours sa liberté de penser, au fil des années, la propagande, l'isolement de la société, et la répression en arrivent à menacer fortement le libre-arbitre d'une grande partie de la population. Les personnes arrivant à se délivrer de ce carcan idéologique selon la leçon de Spinoza : "d'abord on se découvre esclave, on comprend son esclavage, on se retrouve libre de la nécessité comprise", en étant conscient de la tyrannie du régime politique dans lequel elles vivent sont-elles vraiment plus heureuses qu'auparavant ? Rien n'est moins sur, car désormais, elles "savent" qu'elles ne sont pas libres.
Nous touchons donc ici un point important : ne serait-ce pas le sentiment de liberté qui rend heureux, plutôt que le fait même d'être heureux ? Ainsi, l'homme respectant scrupuleusement les lois divines de sa religion ne saurait convaincre un homme, athée celui-ci, qu'il est libre. Effectivement, il est soumis aux textes sacrés de sa religion, respecte méticuleusement les principes fondamentaux de celle ci, mais pourtant, il se sent heureux et fier vis à vis de lui même et d'autrui. Cet homme peut légitimement se sentir libre, car c'est son propre choix que celui de vivre pieusement, et si c'est ainsi qu'il se trouve être heureux ... libre à lui de faire comme bon lui semble ! Leibniz ne disait-il pas "La charité et l'amour de Dieu donnent le plus grand plaisir qui se puisse concevoir"
Nous pouvons donc affirmer que, dans quasiment n'importe quelle situation, nous avons toujours la possibilité d'accéder à un minimum de liberté. L'homme qui serait absolument privé de liberté n'en serait plus véritablement un, dans le sens où cela signifierait qu'il ne pourrait même plus penser et ne serait donc rien d'autre qu'un animal, puisqu'il aurait perdu tout sens de la raison. Car comme le disait Spinoza : "l'homme libre c'est à dire celui qui vit selon le seul commandement de la raison" ?
Cependant, disposer d'un minimum de liberté ne suffit pas à nous rendre heureux ; ce n'est pas la liberté en soi même qui nous rend heureux, mais l'usage que l'on en fait pour accéder à notre bonheur. Aussi, non seulement ce n'est pas parce que je ne suis pas complètement libre, que je respecte des lois, des normes ou des règles que je suis malheureuse, mais c'est justement parce que tous ces devoirs existent et sont appliqués par la majorité des personnes qui m'entourent que je peux être heureuse.
Il me reste donc de nombreux droits, et donc un cadre très large, me permettant de trouver la façon d'accéder à mon bonheur, dont je suis la seule à détenir les clés. Ainsi, nous terminerons cette argumentation sur une citation de Simone de Beauvoir : "se vouloir moral et se vouloir libre, c'est une seule et même décision". Et si pour être heureux, il nous faut un minimum de liberté, nous nous devons donc de respecter la morale.

A travers la réflexion que nous venons de mener, nous pouvons donc affirmer que, si le bonheur et la liberté sont certainement parmi les aspirations les plus grandes, les plus ambitieuses des hommes, et que par là même elles en deviennent indissociables (dans l'inconscient collectif bonheur va toujours de pair avec liberté et inversement), ces deux grands "objectifs" de la vie sur terre ne sont pas sans admettre certaines limites. Nous nous épuiserions en effet à vouloir toujours et à n'importe quel prix être libre pour être heureux, car en fait, nous finirions par devenir esclave de notre propre volonté d'être libre pour être heureux. C'est pourquoi, il ne peut y avoir homme totalement libre et totalement heureux, car une liberté totale ne ferait que de soumettre le sujet à ses désirs, à ses aspirations ou à ses envies. De plus, ce mode de vie serait complètement incompatible avec la vie en société, la totale liberté d'un homme, mettrait en danger celle de tous les autres, et si nous étions tous absolument libres, nous ne pourrions l'être réellement, la liberté d'autrui étant une menace à la fois de ma propre liberté et de mon bonheur. C'est la raison pour laquelle, nous ne pouvons être heureux que sans être totalement libre, dans le sens où notre liberté se doit toujours d'être limitées par autrui afin de garantir la liberté des autres sujets. Mais cela ne doit bien sûr en aucun cas nous amener à une société opprimée, soumise à un régime totalitaire, dans lequel l'absence de liberté en comparaison à des normes et des règles que les hommes n'ont pas pu élaborer entre eux semble indéniablement être une menace à l'épanouissement de chacun.