Doit-on apprendre à devenir soi-même ?

Dissertation entièrement rédigée en trois parties :
I. Nous apprenons à devenir nous-mêmes sans le vouloir,
II. Dire que nous n'apprenons pas à devenir nous-même le reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le corps
III. Le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution sans laquelle devenir nous-même serait impossible

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: benjaminr (élève) •

Chaque homme est en quête de l’identité qui est la sienne. Dans l’identité se pose la question du devenir. Le devenir implique des changements tout au long de l’existence, de la naissance jusqu’à la mort. Ceci nous montre très clairement que nous construisons notre identité à partir d’un enchaînement d’événements, et que cette identité est inévitablement liée au temps. Bien entendu, si devenir soi-même est le résultat d’événements successifs, alors il y a une notion d’apprentissage qui apparaît. Cet apprentissage s’effectue tout au long de notre vie, par la socialisation : d’abord la socialisation primaire puis, la socialisation secondaire.

Pour répondre à la question consistant à se demander si l’on doit apprendre à devenir soi-même, on se demandera si le devenir inclut inéluctablement le monde qui nous entoure et si les changements, les évolutions que nous connaissons dépendent de certaines notions primordiales de ce monde alentour comme par exemple le temps. Afin de mieux comprendre cela, nous mettrons en place un schéma de pensée qui consistera dans un premier temps à dire que nous apprenons à devenir nous-mêmes sans le vouloir, ni même nous en rendre compte, puis, dans un second temps, à montrer que dire le contraire reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le corps, l’âme et le monde qui l’entoure. Enfin, en dernier lieu, nous verrons que le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution sans laquelle le devenir serait impossible.

I. Nous apprenons à devenir nous-mêmes sans le vouloir

L’objet de notre étude est ici de se demander si l’on doit apprendre à devenir soi-même. Nous allons développer dans un premier temps, l’idée consistant à dire que nous apprenons à devenir nous-mêmes tout au long de notre vie, sans même le vouloir, sans même s’en rendre compte. Avant toute chose, il nous est indispensable de différencier les termes nature et culture, pour mieux comprendre comment des auteurs comme Husserl ou encore Sartre ont fondé leur réflexion sur la question. La nature, c’est ce qui est inné, ce qui ne relève d’aucun apprentissage, ce qui en fait apparaît à la naissance. Par exemple, le fait de manger est quelque chose de naturel puisque indispensable à notre survie. En revanche, se mettre à table pour manger relève de la culture : la culture se traduit par l’apprentissage, car un enfant ayant faim et à qui l’on n’a jamais appris à se mettre à table ne le fera pas, et ainsi sa façon de manger sera aléatoire.

Pour mieux comprendre cela, nous allons nous appuyer sur la thèse du philosophe Husserl. Selon Husserl, et contrairement à Descartes, le « soi » entre en relation avec ce qu’il n’est pas. Autrement dit, Husserl pense que le « soi », c’est-à-dire l’être humain, va se projeter vers le monde qui l’entoure, va prendre en considération ce qui l’entoure. Descartes disait que l’on peut douter de l’existence du monde alentour, alors que Husserl pense que même si c’est une illusion, l’illusion n’est pas rien, n’est pas le néant ; l’illusion est au contraire un phénomène qui apparaît à mes yeux, quelque chose que je perçois. Le « soi » se projette également vers les autres individus. L’être humain, selon Husserl, le « soi », ne cesse donc d’évoluer, que ce soit en bien ou en mal, là n’est pas la question. Nous changeons par conséquent, ce qui nous prouve que nous devenons nous-mêmes, et cela par un apprentissage qui ne s’arrête jamais, de la naissance jusqu’à la mort, puisqu’il est dû au fait que nous nous référons à ce que nous ne sommes pas. Husserl défend ici la culture, la socialisation, et donc l’évolution contre la nature et le déterminisme, qui, étant préétablis de façon définitive, empêchent tout changement, rendant impossible le fait de devenir soi-même.

Toujours afin de mieux rendre compte de l’idée consistant à dire que nous apprenons à devenir nous-mêmes sans le savoir, nous pouvons nous appuyer sur une référence de Jean-Paul Sartre, située dans son ouvrage Situations, et qui aborde le thème de la conscience. L’auteur nous dit que la conscience n’est certainement pas un intérieur clos, la conscience n’a pas de « dedans ». A partir de cela, nous pouvons dire que la conscience n’existe pas par elle-même : c’est à ce moment-là que l’on retrouve la thèse de Husserl dans ce que dit Sartre, car si la conscience ne peut pas exister par elle-même, elle existe alors pour d’autres choses, et c’est là que nous retrouvons les fameuses intentionnalités de Husserl. Nous pouvons bien entendu douter de la matérialité de ces choses, mais certainement pas de leur existence en tant que phénomènes, étant donné qu’elles apparaissent à nos yeux. En raisonnant de cette façon, il nous est difficilement possible de dissocier les phénomènes qui nous entourent de nous-mêmes ; ils nous sont donc intrinsèques, ce qui revient en fait à dire que nous ne pouvons pas exister sans phénomènes : la vérité indubitable chez Husserl, consiste à dire que « toute conscience est conscience de quelque chose ». Sartre reprend le discours de Husserl lorsqu’il compare la conscience à un estomac ne pouvant contenir la connaissance, la posséder donc, sans malhonnêteté. Cela revient en fait à dire que la conscience ne possède en aucun cas d’intérieur, et qu’elle ne peut exister que pour quelque chose d’autre, ce qui nous conforte dans l’idée que nous apprenons à devenir nous-mêmes, sans le vouloir particulièrement. Dire ici le contraire, reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le monde qui l’entoure : c’est dans cette direction que nous poursuivrons notre analyse.

II. Dire que nous n'apprenons pas à devenir nous-même le reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le corps

Dans la partie précédente, après s’être appuyé sur la thèse de l’inéluctable apprentissage du devenir de nous-mêmes, nous avons pu admettre que dire le contraire de ce qu’énonce cette thèse reviendrait en fait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le monde qui l’entoure.

Afin de mieux comprendre cette idée, nous allons analyser la thèse de Descartes qui s’est appuyé sur la dichotomie de l’âme et du corps. Selon Descartes, le « soi » ne se caractérise pas par le fait que l’on ait un corps, mais plutôt par le fait que l’on ait une âme, un esprit : d’où sa célèbre phrase « je pense donc je suis ». L’existence de l’être humain selon Descartes, se caractérise par le fait qu’il est une substance pensante. Pour Descartes, la substance c’est ce qui existe par soi-même, qui n’a besoin de rien d’autre pour exister. Dans son Discours de la méthode, Descartes veut en fait nous dire que l’être humain n’a pas besoin de ce qui l’entoure pour devenir lui-même, qu’il n’a même pas besoin de son corps, et que donc, il se suffit à lui-même en tant que substance pensante. L’être humain étant une substance pensante se suffisant à elle-même, n’aura pas besoin d’un quelconque apprentissage pour devenir soi-même, puisqu’il l’est déjà et le restera : pour Descartes, devenir soi-même n’est pas un devoir, dans le sens où c’est quelque chose de naturel. Autrement dit, selon Descartes, être soi-même relève de la nature, et donc du déterminisme, et non de la culture, de l’apprentissage : l’on naît en étant soi-même et l’on meurt sans avoir changé, en étant resté le même. Cependant, en doutant de façon si hyperbolique, Descartes a commis une erreur : en effet, nous pensons en permanence à quelque chose, que ce soit volontaire ou non. Le fait de penser en permanence à quelque chose nous montre qu’il ne peut pas y avoir de pensée sans objets, sans monde alentour. Si l’élaboration de la pensée ne peut se faire que grâce aux objets qui nous entourent, alors il nous est très facile d’affirmer qu’il est impossible de devenir soi-même en séparant ce qui ne peut pas l’être, à savoir ici, l’âme et le monde qui l’entour ; nous retrouvons d’ailleurs ici l’explication de Sartre qui dit que la conscience, qu’il compare à un estomac, ne peut contenir sans malhonnêteté puisqu’elle n’a pas d’intérieur, or la malhonnêteté dans la thèse de Descartes, se caractérise par la dichotomie de l’âme et du corps.

Nous savons que tout au long de notre existence, nous sommes confrontés à une multitude d’événements et de phénomènes, arrivant les uns à la suite des autres. Cette suite d’événements et de phénomènes nous indique qu’il y a une notion de temps à prendre en considération dans la quête de l’identité, dans le devenir. En séparant l’âme et le corps en deux substances indépendantes, l’une pensante et l’autre simplement étendue, Descartes ne s’est pas préoccupé du temps qui s’écoule et donc, ne s’est pas préoccupé des événements et des phénomènes qui constituent notre devenir. Nous pouvons de cette façon-là, affirmer que le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution, sans laquelle le devenir serait impossible ; et c’est précisément dans cette direction que nous poursuivrons notre réflexion.

III. Le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution sans laquelle devenir nous-même serait impossible

Dans la partie précédente, après avoir démontré que séparer l’âme et le corps, l’âme et le monde qui l’entoure, reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, nous avons pu admettre que le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution, sans laquelle le devenir serait impossible.

Afin de mieux comprendre cette idée, nous allons nous référer aux Méditations Cartésiennes de Husserl, mais avant même de faire cela, nous allons définir ce qu’est l’identité. Il faut savoir avant toute chose, qu’il y a deux façons de penser l’identité : il y a dans un premier temps l’identité par la substance, l’identité pensée par Descartes, qui consiste à penser que l’identité de la chose, de la substance, se suffit à elle-même et que par conséquent, elle reste identique à elle-même, et ce même si ses attributs changent. Il y a également une autre façon de penser l’identité, qui consiste à la comparer à une histoire : les phrases qui comportent une histoire permettent l’apport de nouveaux éléments, que l’on peut comparer aux événements et aux phénomènes auxquels nous sommes confrontés tout au long de notre existence, et qui permettent à l’histoire d’évoluer. L’histoire que l’on raconte, est en fait la construction de l’identité grâce au temps, à travers le temps. Lorsque nous pensons l’identité par l’histoire, nous reprenons le schéma de pensée de Husserl, qui s’oppose à celui de Descartes. Husserl supprime en fait le caractère intemporel de l’explication cartésienne de l’existence : Descartes a limité sa réflexion en s’empêchant de définir un cadre temporel à cause de la substantialisation du sujet, de sa dichotomie de l’âme et du corps. Le temps qui s’écoule ne peut être évité dans la quête de l’identité : en effet, les événements que nous connaissons tout au long de notre existence, bouleversent notre façon de penser, de voir le monde qui nous entoure, et donc nous changent. Nous changeons d’ailleurs constamment, de notre naissance jusqu’à notre mort, et c’est pour cela que l’identité est très difficile à définir : nous sommes nous-mêmes que dans l’instant présent, car avant nous n’étions pas les mêmes et après, nous ne serons pas non plus les mêmes. Le seul moment où nous restons nous-mêmes, c’est au moment de notre mort, puisque nous n’évoluons plus : en effet, notre conscience disparaît, c’est le néant, nous n’évoluons plus, nous sommes devenus nous-mêmes. Ceci nous permet d’affirmer que le monde qui nous entoure, caractérisé ici par le temps, est indispensable à notre évolution, sans laquelle le devenir de soi-même serait impossible.

Toujours afin de mieux comprendre le fait que le monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution, sans laquelle le devenir de soi-même serait impossible, nous pouvons nous appuyer sur l’idée qu’a développée le philosophe John Locke, à savoir le fait qu’exister c’est aussi être en relation permanente avec le passé et l’avenir : nous sommes en relation avec le passé grâce à la mémoire, et en relation avec le futur grâce à l’imagination ; exister, contrairement à ce que dit Descartes, ne relève donc pas uniquement de l’instant présent. Lorsque je me remémore mon passé, je suis traversé par un sentiment d’identité : je sais que, événement après événement, j’ai changé, j’ai évolué ; je suis également conscient que c’est moi qui était comme cela à une certaine époque : la mémoire me permet de savoir qui j’ai été, quels ont été les changements que j’ai rencontrés, et par conséquent qui je suis actuellement. Ceci est d’ailleurs clairement justifiable : en effet, les personnes atteintes d’amnésie, qui en fait ont tout simplement oublié définitivement leur passé à cause d’une lésion cérébrale, ne savent plus qui elles sont car en effet, elles ont oublié ce qui leur avait permis de construire leur identité. Nous voyons donc ici que se rappeler, se remémorer, c’est construire son identité, grâce à des événements ou des phénomènes que nous avons connus et qui nous ont permis d’évoluer, de changer ; et que donc se remémorer, c’est devenir soi-même grâce au monde qui nous entoure. La construction de l’identité se fait par le souvenir, et ce souvenir nous permet d’envisager un futur, dans lequel nous continuerons à évoluer, à changer, à devenir nous-mêmes, jusqu’à la mort. John Locke, avec sa thèse, nous renvoi à la conscience de Husserl : en effet, la conscience est par nature liée au temps ; même si nous ne possédions pas de langage, nous construirions notre identité, certes plus floue, à partir d’images, qui seraient équivalentes aux événements que nous pouvons décrire et qui nous permettent de construire cette identité par le souvenir. La temporalité faisant partie du monde qui nous entoure et nous permettant de construire cette identité grâce au souvenir, nous permet facilement d’affirmer que ce monde qui nous entoure, est inhérent à notre évolution, sans laquelle le devenir serait impossible.

Conclusion

Tout au long de cette réflexion, nous nous sommes dans un premier temps basés sur l’inéluctable devenir de soi-même, qui survient sans même que nous le voulions, puis dans un second temps, nous avons pu affirmer que dire le contraire de cette thèse, reviendrait à séparer ce qui ne peut pas l’être, à savoir l’âme et le corps, l’âme et le monde qui l’entoure ; enfin, nous avons renforcé notre thèse en prouvant que ce monde qui nous entoure est indispensable à notre évolution, sans laquelle le devenir serait impossible. Nous pouvons désormais affirmer que l’on ne doit pas apprendre à devenir soi-même, on apprend à devenir soi-même certes, mais l’inéluctabilité de cet apprentissage le rend extérieur à la notion de devoir. Ce qui nous permet d’affirmer avec certitude que l’on apprend à devenir soi-même, c’est que notre existence ne se réfère qu’à ce qui n’est pas nous : en effet, nous ne pouvons pas nous suffire à nous-mêmes car notre pensée ne peut se faire que par ce qui diffère de notre âme, ce qui lui est extérieur et que l’on pourrait caractériser par le temps, qui nous est indispensable pour évoluer et donc pour devenir.