Le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes est un roman qui expose très nettement la doctrine de l’amour courtois. Lancelot amoureux de la femme d’Arthur, Guenièvre, part la retirer des griffes de Méléagant qui l’a enlevée. En chemin, il doit surmonter bon nombre d’épreuves à la fois chevaleresques, surnaturelles et courtoises. Notre extrait constitue l’épisode au cours duquel Lancelot prouve sa grande fidélité à Guenièvre en réussissant à déjouer le piège de la demoiselle entreprenante. On peut donc s’interroger sur le rôle de ce passage dans la quête de Lancelot.
Pour répondre à cette question, nous évaluerons l’importance de cette nouvelle épreuve, grâce à différents éléments, tels que le cadre, la parole donnée et le rôle de la demoiselle. Puis, nous verrons comment l’amour est exprimé comme une religion, en considérant l’amour comme un tout-puissant, en assimilant Lancelot au Christ et en observant l’adoration païenne que porte Lancelot à Guenièvre. Enfin, nous démontrerons que Lancelot est l’exemple type du fin’ amant par sa fidélité parfaite envers sa dame, et par le fait qu’il surmonte l’épreuve sans difficulté particulière malgré le stratagème de la demoiselle, ce qui l’oppose à Gauvain.
I. Une nouvelle épreuve
Le cadre de cette nouvelle épreuve est tout à fait propice aux divagations. En effet, tout est mis en œuvre pour tester Lancelot, l’évaluer une nouvelle fois. On peut dans un premier temps relever quelques indices explicitant le lieu de l’action. Il y a tout d’abord, la blancheur, la propreté des draps qui sont là pour inciter le chevalier à commettre une faute dans sa quête c’est-à-dire d’être infidèle à la reine Guenièvre. On a donc une insistance sur cette idée de pureté, mais aussi sur la richesse, puisque le lit est couvert de deux brocarts
v 1200. Le fait qu’on nous précise qu’il ne contient ni paille
v 1198, ni couvertures rugueuses
, v 1199 insiste d’autant plus sur cette idée de somptuosité. Le cadre dans lequel Lancelot est plongé est donc très luxueux. À cette beauté matérielle du cadre s’ajoute celle de la demoiselle, qualifiée de belle
et pleine de charme
v 1224. De plus, le regard du narrateur, fixé sur le lit, intensifie la signification de l’objet du délit que l’on connaît puisque Lancelot a donné sa parole précédemment dans le texte.
La parole donnée est quelque chose de sacré dans le monde chevaleresque, c’est une des règles auxquelles un chevalier a l’obligation de se plier, puisqu’elle est imposée par le code de conduite de la chevalerie. Si un chevalier venait à bafouer une des valeurs qui constitue ce code, il perdrait immédiatement son statut de chevalier. On comprend dès lors le tiraillement mental qui s’opère chez Lancelot au moment de se déshabiller, puisque c’est non sans peine
v 1203 qu’il retire ses chausses
v 1204. Ce tourment mental en vient à se manifester physiquement, puisque le narrateur nous dit qu’une sueur d’angoisse
v 1205 s’est emparée de lui. En effet, quelques pages avant notre extrait, la demoiselle a proposé l’hospitalité à Lancelot en échange d’une nuit avec lui. Celui-ci a tout d’abord refusé, puis c’est plié aux désirs de la jeune femme n’ayant pas d’autres choix. Au cours de notre extrait il ne cesse de ressasser dans sa tête, la puissance de la parole. Celle-ci l’oblige à faire ce qu’il ne souhaite pas faire, que l’on constate par l’utilisation des termes met en demeure
v 1211 ou brise sa résistance
v 1207. Une note d’humour est indiquée par l’auteur au sujet de la parole, il en vient à comparer Lancelot à un frère convers
v 1217. Si Lancelot n’avait pas eu droit à la parole, il ne serait pas dans cette situation à l’heure actuelle. La parole est donc une promesse, elle donne lieu à un échange, contre l’hospitalité, il doit coucher avec la demoiselle. Il s’agit du principe de l’offre et du don.
Chaque journée présente une nouvelle épreuve et chaque page une nouvelle aventure. Les trois premiers jours sont très denses en aventures, il y a beaucoup d’épreuves en peu de temps. Le passage successif des épreuves accélère la progression du chevalier, comme si celui-ci gagnait en compétence au fur et à mesure de ses succès. Autrement dit, plus il avance, plus il lui est facile d’avancer. En ce sens la quête de la reine s’apparente donc clairement à une marche initiatique. Le rôle des jeunes filles anonymes est ambigu, puisqu’elles sont considérées comme des opposants aux yeux de Lancelot, qui croit qu’elles le ralentissent alors qu’elles ont un rôle d’adjuvant, puisqu’elles lui fournissent ce dont il a besoin pour avancer, c’est-à-dire ici, un toit pour la nuit, et lui permettre ainsi de se rapprocher de la reine en lui offrant des occasions de se qualifier dans des épreuves. Toutes les demoiselles ont un rôle lié à la quête de la reine, lorsque Lancelot l’a retrouvé, ce qui correspond au milieu du récit, elles disparaissent. Elles sont le maillon reliant les deux amants. Elles sont des tentatrices envoyées par Viviane (celle-ci avait recueilli Lancelot à la mort de ses parents) qui protège Lancelot et l’accompagne dans sa quête. Les demoiselles sont des êtres féeriques et précieux pour le chevalier qui, par leur aide, pourra poursuivre sa route, mais elles sont à chaque fois accompagnées d’une nouvelle épreuve pour le chevalier. Lors de ces épreuves, bien différentes des autres qui mettent en avant la valeur guerrière du héros, elles démontrent toutes les vertus morales que lui confère sa passion pour la reine, c’est-à-dire patience, mesure et chasteté.
Cette nouvelle épreuve est donc très organisée. Tout est fait pour que Lancelot cède à la demoiselle, aussi bien le luxe que la beauté de la jeune fille. Celle-ci à un rôle d’adjuvant, elle va permettre à Lancelot d’avancer dans sa quête de la reine. De plus, Lancelot ne peut en aucun cas bafouer sa parole.
II. L’amour est exprimé comme une religion
Cependant son amour pour la reine est si fort qu’il peut être assimilé à une religion dans laquelle l’amour serait le tout puissant, Lancelot le Christ ou à une adoration païenne extrême.
En effet, on peut comparer Lancelot au Christ, et, si on veut pousser notre réflexion, assimiler le royaume de Gorre à l’Enfer, dans un monde où la demoiselle entreprenante serait un avatar des tentations auxquelles est soumis le Christ. Juste avant notre extrait, Lancelot doit délivrer la demoiselle de ses serviteurs qui font semblant de la violer, ce qui correspond à une première épreuve. La seconde correspond à la tentation de la chair, celle de la demoiselle qui s’offre à lui. Mais Lancelot y résiste facilement et le narrateur le compare alors de manière significative à un moine, v 1217 à 1220. Lancelot semble déjà se trouver du côté du religieux, plus que de l’humain. Et la demoiselle comprend que le chevalier ne l’aime pas et ne couchera pas avec elle, dans les deux vers qui suivent notre extrait, c’est-à-dire de 1243 à 1245. On constate que Chrétien de Troyes a donc repris à la lettre, un motif de la lyrique d’oc, celui de l’amant martyr, tout en jouant bien entendu des échos qui se tissent aussi ente la figure du martyr de Dieu, voire du Christ et celle du martyr d’amour pour qui la dame devient comme dans la poésie des troubadours, l’idole à qui rendre un culte est à la limite du blasphème.
L’amour fait figure ici de souverain, de tout-puissant, tout d’abord par la majuscule qui en fait quelqu’un d’important. En effet, il est la personnification du sentiment amoureux qui tient l’esprit de l’amant en sa possession. Le verbe justiser
v 1233 confirme ceci, puisqu’en français moderne il signifie gouverner, diriger, dominer
, le vocabulaire féodal insiste donc davantage sur cet asservissement de la volonté dans lequel est tenu Lancelot. De plus, les verbes régner
v 1237 et défendre
v 1241 insiste sur son autorité. Amors est le guide de la méditation du chevalier. Souvent personnifié, il devient allégorique par exemple lorsque le chevalier résiste à la tentation et reste sur sa réserve dans notre épisode (v 1233 -1242). L’amour n’accorde pas son estime
v 1223 à tous
v 1233. Il faut l’obtenir, il faut lui prouver son mérite. L’amour, est toujours le maître. C’est comme un personnage, dieu ou un roi. Il a beaucoup d’estime pour le chevalier, donc par conséquent le guide, car il se soumet mieux que les autres. L’amour lui montre le chemin. On peut aussi suggérer qu’en provoquant des choses interdites, ce n’est que pour mieux l’envoyer où il veut.
La religion d’amour dans laquelle le héros est entré n’a rien de chrétienne, c’est une adoration tout à fait païenne à laquelle se livre Lancelot. Chrétien de Troyes considère son héros comme le modèle du parfait amant, il est une sorte de saint de la religion d’amour. L’amour, en effet, est conçu dans Le Chevalier de la Charrette sur le modèle religieux d’une dévotion exclusive, en effet, Lancelot reste ainsi froid au charme de la demoiselle allongée près de lui. La Dame adorée est comme Dieu. Chez Lancelot toute l’affectivité converge vers une seule et même direction et de plus, l’intensité des sensations ne permet pas la multiplicité. En effet, dans le texte, on nous dit qu’il n’a qu’un cœur
v 1227 et qu’il est tout entier fixé en un seul lieu
v 1231 c’est-à-dire qu’il est uniquement consacré à la reine. Lancelot n’existe qu’à travers la reine puisqu’il a été jusqu’à lui donné son cœur qu’il ne considère plus comme sien. La conquête de la dame implique donc une souffrance, une sorte de chemin de croix. L’amour pour la reine est l’unique critère de conduite, l’unique source de prouesse. L’amant est bien récompensé par sa persévérance et sa foi. Quelque soit son mérite
, l’amant n’a rien à exiger, rien d’autre à attendre que garder foi et espérance en la dame qu’il a choisie. On peut associer le comportement de Lancelot à du mysticisme, ce qui correspond à un cheminement essentiellement solitaire vers un objet abstrait ou sublimé. Lorsque ce dernier se concrétise et qui plus est devient agissant, le but est atteint et même dépassé, tout s’annule dans la joie et l’union suprême.
Lancelot est donc le sujet d’une religion d’amour, dans lequel il joue le rôle du Christ, guidé par l’amour en personne, vers la dame aimée. Cet intense mouvement vers l’autre, auquel se livre Lancelot est désigné comme une adoration païenne.
III. Lancelot, l’exemple type du fin’amant
Mais grâce à cette si forte attraction qui s’effectue entre Lancelot et la reine, celui-ci parvient à prouver qu’il est le fin’ amant par excellence en montrant son attachement, sa fidélité envers Guenièvre et ceci sans aucune difficulté particulière compte tenu de toute la mise en scène mise en place par la demoiselle.
Il existe cinq règles fondamentales constituant la doctrine de l’amour courtois. Tout d’abord, la fin’amor est toujours adultère, il est constitué d’une femme et de son amant, l’amant doit être très discret c’est la seconde règle, et d’un rang social inférieur à la dame aimée. Le quatrième point est tel que l’amour n’est nullement platonique. L’amant doit mériter sa dame. Enfin, ce mérite implique aussi une fidélité parfaite, et c’est justement ce dont fait preuve le chevalier dans notre extrait. L’amour courtois, désigne l’amour profond et réel que l’on retrouve entre un amant et sa dame. Au Moyen Âge, on lui attribuait certaines particularités courantes : l’amant doit être soumis, complètement obéissant et faire preuve de fidélité, ce qui est abordé dans notre extrait. En général, cet amour était un amour hors mariage et totalement désintéressé. L’amant, dévoué à sa dame, était, normalement, d’un rang social inférieur, bien que celui-ci soit souvent chevalier.
Sans la moindre hâte
insiste sur le déplaisir de Lancelot à accomplir sa parole. Le chevalier se force, il montre son mécontentement tout au long du passage à devoir aller se coucher avec la jeune fille. Il prend son temps. Il fait attention de ne pas la toucher et va même jusqu’à s’en écarter. Normalement, un homme avec la femme devrait être pressé, séduit. Lancelot fait comme si elle n’existait pas. Il fait preuve d’une indifférence et d’une nonchalance totale. La maîtrise du désir fait de Lancelot un fin’ amant, car avant notre extrait nous sommes face à un viol simulé organisé par la demoiselle dans le but de susciter chez Lancelot le désir sexuel. Comme la demoiselle le laisse si bien entendre, le violeur a pris la place de Lancelot et cette usurpation est censée faire du tort au chevalier, car c’est lui qui a été désigné pour coucher avec elle et non ce serviteur. D’ailleurs le passage du viol est comparable à un film pornographique par la crudité des détails fournis par le narrateur. Le stratagème de la jeune fille est sans effet sur le chevalier. Celui-ci reste froid, une fois couché auprès d’elle. Il ne se tourne même pas vers elle, ne la regarde même pas. Lancelot a défendu vaillamment la jeune fille, elle peut donc considérer qu’il l’a protégé et s’est couché auprès d’elle. Ainsi, Lancelot réussit avec brio de concilier fidélité à la reine et respect de la parole donnée.
La courtoisie est un fait de civilisation au sein de laquelle la femme occupe une place privilégiée. Dans Le Chevalier de la Charrette, la courtoisie n’est pas seulement exprimée au sens large, mais aussi dans son sens restreint d’amour courtois. Lancelot manque de courtoisie à l’égard de la jeune femme, car il refuse catégoriquement ses avances. Son attitude est significative, car elle marque la distance qui sépare Gauvain de Lancelot. Un fin’ amant n’est pas toujours un chevalier courtois, obéissant à un impératif plus élevé qui n’admet aucun partage, il reste absent aux sollicitations extérieures courtoises. Ceci est confirmé dans notre extrait, puisque le narrateur nous dit que le cœur de Lancelot est fixé en un seul lieu
v 1231 et que la demoiselle reste sans attrait ni plaisir pour lui
v 1226. De plus, l’intervention précédant l’extrait de Lancelot contre le viol de la demoiselle, prouve qu’il est opposé à la violence sexuelle. Ceci explique pourquoi, lorsque la demoiselle se couche auprès de lui en attendant qu’il respecte sa promesse de partager son lit, elle le libère de sa parole, après notre extrait, voyant bien que cette union est contre la volonté de Lancelot. Cette épreuve sexuelle montre que dans la conception de l’amour courtois, la sexualité n’est pas une pulsion physique incontrôlée, mais correspond bel et bien à un désir exclusif et maîtrisé d’un seul, et que Lancelot est en est bien le fidèle représentant.
Conclusion
Pour conclure, on peut dire que, dans ce passage, Lancelot s’affirme donc en parfait fin’ amant. Aucune erreur n’est commise. Malgré tous les éléments du stratagème de la demoiselle, il sort vainqueur de l’épreuve. En montrant une parfaite chasteté, il prouve la force de son amour. De plus, cette exclusivité pour la reine s’apparente par le vocabulaire utilisé à une adoration religieuse.
Cette conception de l’amour courtois peut être rapprochée de celle de la poésie lyrique. Unique dans les romans de Chrétien de Troyes, car ’amour n’alimente pas la valeur du chevalier ni son intégration sociale. On peut tout de même rapprocher l’amour de Lancelot et de la reine avec celui de Tristan et Iseult, car l’adultère est même plus scandaleux, car leur amour est un choix et non une fatalité imposée par un filtre magique.