français • commentaire

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette – La demoiselle tentatrice

Publié le : • Proposé par : faridm (élève)

Commentaire composé complet.

Texte étudié

VERSION ORIGINALE

Les chevaliers et les sergenz;
Lors s'an vont cil hors de laienz
Sanz arest et sanz contredit;
Et la dameisele redit:
«Sire, bien m'avez desresniee
Ancontre tote ma mesniee.
Or an venez, je vos an main.»
An la sale an vont main a main,
Mes celui mie n'abeli,
Qu'il se soffrist molt bien de li.
Un lit ot fet enmi la sale,
Don li drap n'erent mie sale,
Mes blanc et lé et delïé.
N'estoit pas de fuerre esmïé
La couche ne de coutes aspres.
Un covertor de deus diaspres
Ot estandu desor la couche;
Et la dameisele s'i couche,
Mes n'oste mie sa chemise.
Et cil a molt grant poinne mise
Au deschaucier et desnüer:
D'angoisse le covint süer;
Totevoies parmi l'angoisse
Covanz le vaint et si le froisse.
Donc est ce force? Autant se vaut;
Par force covient que il s'aut
Couchier avoec la dameisele:
Covanz l'en semont et apele.
Et il se couche tot a tret,
Mes sa chemise pas ne tret,
Ne plus qu'ele ot la soe treite.
De tochier a li molt se gueite,
Einz s'an esloigne et gist anvers,
Ne ne dit mot ne c'uns convers
Cui li parlers est desfanduz,
Quant an son lit gist estanduz;
N'onques ne torne son esgart
Ne devers li ne d'autre part.
Bel sanblant feire ne li puet.
Por coi? Car del cuer ne li muet;
S'estoit ele molt bele et gente,
Mes ne li pleist ne atalante
Quanqu'est bel et gent a chascun.
Li chevaliers n'a cuer que un
Et cil n'est mie ancor a lui,
Einz est comandez a autrui

VERSION TRADUITE

Chevaliers et sergents.
Eux s'en vont de là
Sans s'arrêter et sans dire mot.
Et la demoiselle reprend:
Messire, vous m'avez bien défendue
Contre les gens de ma maison.
Venez-vous-en maintenant, je vous emmène.
Ils s'en vont dans la salle, se tenant par la main.
Mais cela ne plaisait guère au Chevalier,
Qui se serait fort bien passé d'elle.
Un lit était dressé dans la salle,
Dont les draps étaient bien propres,
Blancs, amples et doux au toucher.
Le matelas n'était ni bourré de paille hachée,
Ni d'un contact rugueux.
Comme couverture on avait étendu sur la couche
Deux étoffes de soie à ramages.
La demoiselle se couche,
Mais sans retirer sa chemise.
Le Chevalier comme au ralenti
Se déchausse et met ses jambes à nu.
Il transpire abondamment.
Cependant, la parole donnée
L'emporte sur son anxiété.
Est-ce donc force majeure? Tout comme.
Il se trouve forcé
De se mettre au lit avec la demoiselle.
Parole donnée l'y pousse et convie.
Il se couche lentement,
Mais il ne retire pas sa chemise,
Pas plus qu'elle n'avait fait.
Il prend bien soin de ne pas la toucher,
Mais il s'écarte d'elle et, couché sur le dos,
Il garde le silence à l'instar
D'un frère convers à qui la parole est défendue,
Lorsqu'il est allongé sur son grabat;
Il ne tourne pas davantage ses regards
Vers elle ou ailleurs.
Il se trouve incapable de lui faire bon visage.
Pourquoi donc? Parce que son coeur s'y refuse,
Bien qu'elle fût belle et charmante.
Ce qui enchante tout un chacun,
Il ne le désire aucunement.
De coeur le Chevalier n'en a qu'un,
Et même celui-là ne lui appartient plus
Mais il l'a confié à autrui

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette – La demoiselle tentatrice (v. 1197 à 1242)

Le Chevalier de la Charrette de Chrétien de Troyes est un roman qui expose très nettement la doctrine de l’amour courtois. Lancelot amoureux de la femme d’Arthur, Guenièvre, part la retirer des griffes de Méléagant qui l’a enlevée. En chemin, il doit surmonter bon nombre d’épreuves à la fois chevaleresques, surnaturelles et courtoises. Notre extrait constitue l’épisode au cours duquel Lancelot prouve sa grande fidélité à Guenièvre en réussissant à déjouer le piège de la demoiselle entreprenante. On peut donc s’interroger sur le rôle de ce passage dans la quête de Lancelot.

Pour répondre à cette question, nous évaluerons l’importance de cette nouvelle épreuve, grâce à différents éléments, tels que le cadre, la parole donnée et le rôle de la demoiselle. Puis, nous verrons comment l’amour est exprimé comme une religion, en considérant l’amour comme un tout-puissant, en assimilant Lancelot au Christ et en observant l’adoration païenne que porte Lancelot à Guenièvre. Enfin, nous démontrerons que Lancelot est l’exemple type du fin’ amant par sa fidélité parfaite envers sa dame, et par le fait qu’il surmonte l’épreuve sans difficulté particulière malgré le stratagème de la demoiselle, ce qui l’oppose à Gauvain.

I. Une nouvelle épreuve

Le cadre de cette nouvelle épreuve est tout à fait propice aux divagations. En effet, tout est mis en œuvre pour tester Lancelot, l’évaluer une nouvelle fois. On peut dans un premier temps relever quelques indices explicitant le lieu de l’action. Il y a tout d’abord, la blancheur, la propreté des draps qui sont là pour inciter le chevalier à commettre une faute dans sa quête c’est-à-dire d’être infidèle à la reine Guenièvre. On a donc une insistance sur cette idée de pureté, mais aussi sur la richesse, puisque le lit est couvert de deux brocarts v 1200. Le fait qu’on nous précise qu’il ne contient ni paille v 1198, ni couvertures rugueuses, v 1199 insiste d’autant plus sur cette idée de somptuosité. Le cadre dans lequel Lancelot est plongé est donc très luxueux. À cette beauté matérielle du cadre s’ajoute celle de la demoiselle, qualifiée de belle et pleine de charme v 1224. De plus, le regard du narrateur, fixé sur le lit, intensifie la signification de l’objet du délit que l’on connaît puisque Lancelot a donné sa parole précédemment dans le texte.

La parole donnée est quelque chose de sacré dans le monde chevaleresque, c’est une des règles auxquelles un chevalier a l’obli

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