Lancelot ou le Chevalier de la Charrette est l’un des romans les plus décisifs de la littérature médiévale française. Composé au XIIᵉ siècle, ce récit arthurien met en scène une figure devenue centrale dans l’imaginaire occidental : Lancelot, chevalier d’exception et amant absolu de la reine Guenièvre.
Ici le texte étudié est le prologue/ Le terme prologue
nous vient du grec prologos
et signifie discours placé devant
. Le prologue est un passage important dans la littérature médiévale, puisque au Moyen-Âge, le texte est transcrit oralement. Le prologue permet ainsi une entrée en matière, en donnant généralement des indications sur l’œuvre, les personnages ou l’intrigue, tout en suscitant l’intérêt de l’auditoire.
Nous nous demanderons donc ici si ce texte répond aux caractéristiques communes d’un prologue, et comment il se distingue.
I. Le rapport au dédicataire
a) Les louanges affectives
Dans ce prologue nous pouvons repérer trois louanges affectives avec une gradation. La première au vers 9 si deïst
est introduite sur un mode hypothétique. La deuxième au vers 16 dirai je
montre que l’auteur se prend en charge lui-même et passe au futur simple sous forme de question. La troisième au vers 21 mes tant dirai je
est une affirmative assumée et introduite par un intensif.
La première fait penser à une comparaison. La dédicataire est comparée aux autres dames et avec l’élément de la nature. totes celes que sont vivanz
est une comparaison hyperbolique. La deuxième correspond à une double comparaison aussi hyperbolique. La dame est supérieure aux autres femmes. En ce qui concerne la deuxième comparaison, elle est dite banale puisque la dame est comparée à une pierre précieuse. La troisième louange est différente et elle porte sur un autre procédé, puisque l’auteur précise le rôle important qu’elle joue, puisque c’est elle qui est la source même de ce texte.
Ici l’auteur s’exprime avec beaucoup d’humour. Il dit avoir travaillé sous ses contraintes, ses obligations. C’est comme un clin d’œil humoristique à l’autorité de la comtesse. Il définit avec flatterie son public féminin, il écrit pour une femme.
b) Les procédés de la louange détournée
L’usage de la rhétorique est très important chez Chrétien de Troyes. Dans cet extrait, nous voyons à quel point il la maîtrise. Il utilise ainsi différents procédés afin de détourner la louange. Nous pouvons relever le principe de la question rhétorique du vers 16 à 20, mais aussi l’emploi de la fausse négation je ne sui mie cil
au vers 14.
Parfois il insiste même sur la négation, au vers 6 sanz rien de losange avant treire
montre qu’il appuie sur la négation. Avec tous ces procédés, la flatterie reste renforcée. Nous sommes dans une pratique précieuse de la flatterie.
II. La question de la création littéraire
a) Mise en ordre et représentation des différents éléments d’écriture
Les noms donnés à son travail sont très révélateurs. Au vers 2 romans
est un terme général, mais qui au XIIe siècle désigne déjà un récit, une histoire. Au vers 22 le terme oeuvre
insiste sur le travail d’écriture, sur la création. À travers ce passage, les termes désignant son travail sont nombreux.
Chrétien de Troyes montre que, pour écrire une œuvre, il faut de la matière
(vers26)du sans ne painne
(vers23), mais aussi il faut panser
(vers28). Donc pour écrire il faut un sujet, un sens profond, un but, et un travail. Il nous propose ici une définition du travail littéraire en le valorisant. Le travail accomplit par un romancier est mis en valeur.
b) L’affirmation de soi comme un auteur à part entière
Chrétien de Troyes en tant que je
actif est présent dans tout le prologue. Nous pouvons repérer une forte affirmation de soi. Il est présent en tant qu’auteur et jusqu’au vers 20 en tant que courtisan. De plus, le pronom personnel qui le désigne je
est toujours associé à des verbes d’action. Il est important de relever toutes les occurrences du pronom au fil de ce prologue. Nous le voyons aux vers 3, 14, 19 par exemple.
Cela montre l’omniprésence de l’auteur, mais aussi son autorité dans le texte. C’est lui qui guide le lecteur, qui dirige le prologue. En étant présent et impliqué dans ce texte, il met en avant son statut d’écrivain. Il est l’auteur du livre et le lecteur ne peut en douter.
III. La représentation de l’œuvre
a) Le mystère, un choix de l’auteur
Le mystère réside de suite dans le titre de cette œuvre. Il s’accroît parce que l’auteur dans le prologue choisit de ne pas expliquer qui est le chevalier del charrete
. Le lecteur reste dans l’attente d’en savoir plus. Chrétien de Troyes n’indique rien sur les personnages, sur l’intrigue, sur le lieu, sur l’époque et il ne nous donne pas même le nom du héros.
Ainsi, dès cet instant, le romancier choisit de ne pas révéler des indices au lecteur et choisit de laisser planer ce mystère. Le prologue ne répond donc pas ici aux attentes du lecteur.
b) Les seuls indices
Seules deux personnes sont présentes dans ce texte, il s’agit du dédicataire, la comtesse et de l’auteur, Chrétien de Troyes. Le rapport entre ces deux êtres est très intéressant, mais il faut avoir lu l’œuvre pour le remarquer. Il y a une sorte de similitude entre Chrétien de Troyes et Lancelot dans le comportement que ces deux hommes ont face à une femme, la comtesse pour Chrétien de Troyes et Guenièvre : la reine pour Lancelot.
Chrétien de Troyes est parfaitement soumis à la comtesse. Le terme ses comandemanz
au vers 22 le prouve. Il est sous ses ordres comme un chevalier l’est pour sa reine. En ce sens le prologue oriente l’œuvre, mais pas la lecture de l’ œuvre comme cela devrait être le cas.
c) L’adhésion au texte
Nous pouvons sans cesse nous demander si Chrétien de Troyes donne des indices. Il insiste très fortement sur le fait qu’il écrit sur commande et montre ainsi que le désir de la comtesse est l’essentiel de l’œuvre. Chrétien de Troyes assume le travail littéraire, mais pas l’histoire.
Dans ce prologue il met en évidence une femme qui n’est pas en adultère, donc cela est peut-être aussi l’occasion de présenter une autre femme plus honnête et différente de la reine Guenièvre. Le prologue reflète la personnalité de l’auteur. Il connaît son métier, la rhétorique. Il sait qu’il est l’auteur et en tant qu’auteur, il se manifestera toujours dans l’œuvre avec beaucoup de distance, de recul et d’humour.
Conclusion
Ce prologue de Chrétien de Troyes ne répond que très peu aux exigences formelles du prologue. Il ne nous donne aucun indice sur l’histoire, sur le déroulement, ni même sur le personnage principal et nous avons constaté que, pour deviner certains éléments, il fallait connaître l’œuvre. Ainsi, il laisse le mystère planer sur l’histoire qu’il a écrite. C’est en cela que réside l’originalité de cet auteur.
Le mystère est aussi une façon de capter l’attention du lecteur. Il force la curiosité et peut amener le lecteur à vouloir lire de suite pour enfin avoir des réponses à ses questions. Le prologue est tout aussi important lorsqu’il est sans indices.