Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe - Prologue

Fiche en trois parties : I. Chateaubriand répond par avance aux critiques, II. Les explications de l’homme, les raisons d’ordre privé, III. Les explications de l’écriture, les raisons d’ordre public

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

Je me suis souvent dit: "Je n'écrirai point les mémoires de ma vie; je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on trouve naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont pas les leurs et compromettent la paix des familles". Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas rougir à mes propres yeux, et pour me faire illusion, voici comment je pallie mon inconséquence.

D'abord, je n'entreprends ces mémoires qu'avec le dessein formel de ne disposer d'aucun nom que du mien propre dans tout ce qui concernera ma vie privée; j'écris principalement pour rendre compte de moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux; je n'ai jamais atteint le bonheur que j'ai poursuivi avec une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de mon âme. Personne ne sait quel était le bonheur que je cherchais; personne n'a connu entièrement le fond de mon cœur. La plupart des sentiments y sont restés ensevelis, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux avant de mourir remonter vers mes belles années, expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que je pourrai dire lorsque ma plume, sans contrainte s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant au sein de ma famille qui n'est plus; en rappelant des illusions passées, des amitiés évanouies, j'oublierai le monde au milieu duquel je vis et auquel je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un moyen agréable pour moi d'interrompre des études pénibles; et quand je me sentirai las de tracer les tristes vérités de l'histoire des hommes, je me reposerai en écrivant l'histoire de mes songes.

Je considère ensuite que ma vie appartenant au public par un côté, je n'aurais pas échappé à tous ces faiseurs de mémoires, à tous ces biographes marchands qui couchent le soir sur le papier ce qu'ils ont entendu dire le matin dans les antichambres. J'ai eu des succès littéraires; j'ai attaqué toutes les erreurs de mon temps; j'ai démasqué les hommes, blessé une multitude d'intérêts, je dois donc bien avoir réuni contre moi la double phalange des ennemis littéraires et politiques; ils ne manqueront de me peindre à leur manière. Et ne l'ont-ils pas déjà fait? Dans un siècle où les plus grands crimes commis ont dû faire naître les haines les plus violentes, dans un siècle corrompu où les bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où les plus grossières calomnies sont celles que l'on répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a joué un rôle dans la société doit pour la défense de sa mémoire, laisser un monument par lequel on puisse le juger. Mais avec cette idée je vais me montrer meilleur que je ne suis? J'en serai peut-être tenté: à présent je ne le crois pas; je suis résolu à dire toute la vérité. Comme j'entreprends d'ailleurs l'histoire de mes idées et de mes sentiments plutôt que l'histoire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons de mentir. Au reste si je me fais illusion sur moi, ce sera de bonne foi, et par cela même on verra encore la vérité au fond de mes préventions personnelles.

Chateaubriand, Mémoires d'Outre-Tombe - Prologue

Cette préface a été écrite en 1809. Chateaubriand décide d’écrire ses mémoires en 1803 après une déception amoureuse (Mme de Beaumont) En 1817, au cour d’une promenade dans le parc de Montboissier, il entend le chant d’une grive ce qui lui remémore son enfance dans le château de Combourg. C’est le déclic qui le fait se mettre au travail.

I. Chateaubriand répond par avance aux critiques

Chateaubriand commence par se citer lui-même « Je n’écrirai…
Il méprise « ces » hommes qui écrivent leurs mémoires, car leur raison ne serait que « vanité », « plaisir ». Il accuse ses prédécesseurs de mettre en cause autrui : « compromettent la paix des familles »
En insistant sur ce qu’il n’aime pas chez ses prédécesseurs, il anticipe sur sa justification c’est à dire de ne disposer d’aucun nom.
Il a un destin et doit en rendre compte au public « Ma vie appartenant au public »
Il met en évidence son attitude contradictoire non sans humour et lucidité «après ces belles réflexions »
Champ lexical de la tromperie, dissimulation : « pour me faire illusion », « pallier »

II. Les explications de l’homme, les raisons d’ordre privé

Chateaubriand commence par protester ses bonnes intentions :
- construction restrictive « ne que », « le dessein formel »
- il ne mettra personne en cause , il n’écrit que pour lui « pour moi, à moi même »

1. Chateaubriand, le romantique, s’exprime

C’est le romantique qui parle, submergé par les émotions
- nombreuses occurrences de la première personne=lyrisme=débordement du moi Champ lexical des sentiments, des émotions : sentiment, bonheur, heureux, cœur…
- thème romantique :
- quête de l’impossible bonheur
- héros solitaire, passionné « inexplicable cœur allusion à Renée » montrer dans mes ouvrages que comme appliqué à des êtres imaginaires

2. Les raisons du projet

- revivre les bons sentiments du passé
« Je veux, avant de mourir remonter vers mes belles années »
- trouver une récréation au milieu de travaux austères
« Ce sera …songes »
- éprouver une certaine désillusion
« En rappelant des illusions passées…étranger »

III. Les explications de l’écriture, les raisons d’ordre public

Chateaubriand est un écrivain qui s’est fait des ennemis à cause de ses succès littéraires et un politique qui s’est fait des ennemis pour ses choix politiques (Il a soutenu la royauté pendant la révolution française et à pris position contre Napoléon Bonaparte)

1. Les raisons invoquées

Chateaubriand cherche à prévenir les biographes qui le mettraient à mal
« tous ces faiseurs de mémoires, tous ces biographes marchands »ce sont des termes dévalorisants
Il ne veut pas qu’il circule de ragot
Chateaubriand fait allusion à sa carrière phalanges=corps d’armée
Chateaubriand veut laisser un monument ce qui montre qu’il est orgueilleux hyperbole

2. Un écrivain à l’orgueil démesuré

Chateaubriand se présente comme un justicier qui combat ceux qui ont tort
- récurrence du « je »
- il présente ses choix successifs comme les seuls possibles , il utilise une période très complexe ce qui lui permet de montrer toutes les injustices de son temps « crimes, haine, corrompus, bourreaux, calomnie »
Il prévoit cependant des accusations contre lui et utilise la phrase traditionnelle de bonne foi « Je suis résolu à dire toute la vérité ».


Ce préambule a naturellement un caractère surprenant , extraordinaire mais surtout pathologique. En effet la dualité est constante , comme le souligne l'orgueil frémissant d'un " Moi seul " , suggérant l'image du créateur qui s'isole dans son propre destin pour écrire l'histoire de son âme. Orgueil et solitude fusionnent.
La conscience d'une destinée exceptionnelle avec celle de la création d'une œuvre unique dont les mérites viennent compenser les fautes de l'homme. L'autobiographie apparaît alors comme un moyen d'autodéfense et de survie. Contrairement à ce qu'il affirmait, il eut beaucoup d'imitateurs dans sa démarche introspective et justificative, notamment Proust, avec A la recherche du temps perdu.

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