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La mémoire est-elle nécessaire à l'Histoire ?

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Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: mattdu33 (élève) •

Introduction

Nous vivons dans un temps qui attache une grande importance à l’enseignement de l'histoire. Il nous semble en effet que l’histoire est une discipline indispensable à la formation des citoyens dans l'Etat. Les historiens nous rappelle toute l'importance du devoir de mémoire à l'égard de ce passé barbare que nous ayons traversé. Garder mémoire en n’oubliant pas le passé, c’est demeurer vigilant et être capable de déceler ce qui dans notre temps risquerait de s’avérer une répétition sinistre du passé. Il paraît donc important de donner à l’enseignement de l'histoire une place de premier plan, afin que les générations à venir ne demeurent pas aveugles au présent ; l’enseignement de l’histoire tend en effet à montrer que le présent n'existe que parce qu'il a été fait par un passé.

Pourtant, ce consensus autour de la valeur de l’histoire ne suffit pas à évacuer des doutes et des critiques. Vouer un culte au passé, surenchérir sans cesse sur la mémoire, c’est aussi risquer d'alourdir le présent d'un poids écrasant et irrévocable. Dans la conscience des peuples, il est aussi vital que l’on soit capable de laisser le passé là où il est, pour créer un monde nouveau, en donnant au présent toutes ses chances, sans une sempiternelle référence au passé. Pour créer, il faut pouvoir oublier ce qui doit l’être. Or la tendance à l’historicisme tend au contraire à déprécier toute initiative et à lester le présent de toutes les comparaisons. L’histoire fait de nous des tard venus, des avortons malhabiles d’un passé toujours plus glorieux que notre présent médiocre et vide. Quel rôle joue la mémoire et l'oubli dans l'histoire ?

I. Vocation de l’histoire et devoir de mémoire

Les premiers historiens grecs enseignaient déjà que la tâche de l’historien est de construire une mémoire inaltérable contre les méfaits du temps et l’usure de l’oubli. Mais ils pensaient surtout qu’un peuple doit conserver l’héritage, de ce que le passé lui a légué de plus glorieux, de plus inspirant pour les générations à venir. L’histoire est apologétique, elle est écrite pour que soit offerte à la vénération des hommes une grandeur qu’ils puissent admirer.

Les historiens contemporains modifient cette perspective, car il y a non seulement mémoire de ce qui mémorable, mais surtout devoir de mémoire à l’égard de ce qui est loin d’être glorieux. La nuance est subtile. Si, à la limite, la mémoire maintient seulement ce qui a été, elle ne dicte pas d’impératif. Elle n’en contient pas. Cependant, les hommes qui se tournent vers la mémoire ne peuvent le faire sans y introduire un jugement moral, donc sans y situer un devoir-être. Il faut noter qu’en français, le mot devoir vient du verbe latin debere, de debeo, qui implique la dette. A l’égard du passé, nous avons une dette, au sens d’un travail à faire, comme le devoir de l’écolier qui est à remettre. Les survivants de Buchenwald et d’Auschwitz ont un devoir à l’égard de ceux qui y sont morts dans des conditions effroyables, parce le seul fait qu’ils en ont survécu. De même, sous avons une dette à l’égard de ceux qui ont connu l’abomination et cette dette implique de ne pas les oublier et de ne pas oublier ce qui s’est passé. Mais la reconnaissance de la dette à l’égard du passé passe-t-elle par une restitution exacte des faits ou plutôt par la puissance du témoignage ? L’injonction du devoir de mémoire est-elle du même ordre que l’impératif du travail de mémoire historique ?

Le passé historique n’est pas une image d’Epinal, ou un monument d’une grandeur disparue. Il n’est pas seulement une inscription neutre et légère dans les registres de la mémoire, il est un poids lourd, le poids de la souffrance de ceux qui ont subit des sévices et ont été offensé dans leur humanité même, au point de ne plus pouvoir oublier. Dans Les naufragés et les rescapés Primo Lévi écrit : "Il faut encore une fois constater, avec tristesse, que l'offense est inguérissable; elle se prolonge dans le temps, et les Erinyes, auxquelles nous devons bien croire, ne tourmentent pas seulement le bourreau (si même elles le tourmentent, aidées ou non par le châtiment humain) mais perpétuent son oeuvre en refusant la paix à celui qu'il a torturé". Le passé nous poursuit, parce qu’il poursuit ceux qui y ont été mêlé. L’horreur des camps de concentration nous place devant l’abîme du mal. Ce qui est terrible, c’est d’entrevoir, dans la leçon de l’histoire, que l’être humain est capable d’une négation radicale, capable de conduire le meurtre de manière systématique et d’entrer dans un nihilisme radical. Primo Lévi écrit : "Que chacun est le Caïn de son frère, que chacun de nous (mais cette fois, je dis nous dans un sens très large et même universel) a supplanté son prochain et vit à sa place, c'est une supposition, mais elle ronge; elle s'est nichée profondément en toi, comme un ver, on ne la voit pas de l'extérieur, mais elle ronge et crie". L’horreur que dévoile Primo Lévi, c’est de devoir porter comme un stigmate la perte de confiance définitive dans l’humanité. "Qui a été torturé reste torturé (...); qui a subi le supplice ne pourra jamais vivre dans son milieu naturel, l'abomination de l'anéantissement ne s'éteint jamais. La confiance dans l'humanité, déjà entamée dès la première gifle reçue, puis démolie par la torture, ne se réacquiert plus".

Ce qui accable Primo Lévi, pour l’avoir vécu dans sa chair, c’est ce fardeau, et cette lourde pensée que ceux qui sont sortis des camps de concentration vivants, vivent à la place de tous ceux qui y sont morts. Coupable d’avoir survécu en un sens, quand tant d’autres sont morts. Cette culpabilité de celui qui a survécu est une torture. Le désespoir, la honte, la culpabilité rongent le survivant. Même si intellectuellement on peut dire que le passé est passé, rien ne peut ressusciter ceux qui sont morts dans des conditions atroces. Primo Lévi n’a survécu que pour tenter de comprendre et de témoigner, mais justement, il sent bien que le témoignage ne suffit pas, car la mémoire elle-même ne peut contenir l’horreur. Il y a une limite qui touche à l’indicible, comme lorsque nous disons que nous parlons d’une horreur sans nom. Tout ce que l’on peut dire semble se contenir dans une représentation qui reste comme en dehors des faits et tout témoignage demeure une reconstruction. C’est de cet échec douloureux dont parle Primo Lévi, car la vérité sur la Shoah n'est pas dicible, parce qu’il est impossible de témoigner : les « vrais témoins » ne sont plus de ce monde et sont morts dans les camps.

Mais le témoignage est pourtant essentiel en tant que témoignage. Et c’est en effet là que l’inscription de l’homme dans l’Histoire trouve tout son pathétique. Dans L’écriture ou la vie, Jorge Semprun raconte ce moment où les soldats sont arrivés pour délivrer le camp et l’état d’esprit dans lequel il se trouvait devant leurs regards effarés. La déchéance était telle que ses compagnons et lui ne pouvaient même plus rêver, non pas seulement de rêver d’une libération, mais de rêver tout court. « Aucun d’entre nous, jamais n’aurait osé faire ce rêve. Aucun d’assez vivant encore pour rêver, pour se hasarder à imaginer un avenir… Survivre, simplement, même démuni, diminué, défait, aurait été déjà un rêve un peu fou ».

Le plus étrange, c’est qu’alors, devant les soldats terrifiés par ce qu’ils découvraient, Semprun évoque la certitude la mort est déjà derrière lui. Non pas la mort biologique, mais la mort phénoménologique , mort vécue au sein de la conscience, dans les abîmes de la négation. « Une idée m’est venue, soudain… - la sensation, en tout cas, soudaine, très forte, de ne pas avoir échappé à la mort, mais de l’avoir traversée. D’avoir été, plutôt, traversé par elle. De l’avoir vécu en quelque sorte. D’en être revenu comme on revient d’un voyage qui vous a transformé : transfiguré, peut être.

… je n’avais pas vraiment survécu à la mort, je ne l’avais pas évitée. Je n’y avais pas échappé. Je l’avais parcourue, plutôt, d’un bout à l’autre. J’en avais parcouru les chemins… j’étais un revenant, en somme.

Cela fait toujours peur, les revenants ».

Quand on été au fond de l’horreur, quand on a été au fond de la négation de la mort dans le tréfonds de la vie, et il n’est plus possible d’aller plus loin. D’où ce texte surprenant : « peut être étais-je immortel, désormais. En sursis illimité… Je n’ai pas seulement sûr d’être vivant, j’étais convaincu d’être immortel. Hors d’atteinte en tout cas. Tout était arrivé, rien ne pouvait plus me survenir. Rien d’autre que la vie pour y mordre à pleine dents ».

Semprun est moins radical que Primo Lévi sur les possibilités du témoignage historique, car les ressources poétiques de la parole sont immenses. Il y a bien un doute « sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable,, ce qui est autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d’un récit possible, mas sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l’artifice d’un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n’a rien d’exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques ». Le paradoxe ici, c’est de convoquer l’artifice pour rendre le réel. Il s’agit bel et bien de la puissance de l’écriture et de son aptitude à restituer la tonalité affective de l’expérience. Aussi, argumenter en prétextant l’indicible est pour Semprun un faux-fuyant.

« On peut toujours tout dire en somme. L’ineffable dont on nous rebattra les oreilles n’est qu’un alibi. Ou signe de paresse. On peut toujours tout dire. Le langage contient tout. On peut dire l’amour le plus fou, la plus terrible cruauté. On peut nommer le mal, son goût de pavot, ses bonheurs délétères. On peut dire Dieu et ce n’est pas peu dire. On peut dire la rose et la rosée, l’espace d’un matin. On peut dire la tendresse, l’océan tutélaire de la bonté ».

Le récit d’un témoin peut-il être qualifié de travail historique ? Certainement pas au sens du positivisme historique de Langlois et Seignobos. Pour les positivistes, l’historien est sensé s’effacer en tant que subjectivité devant des « faits ». Il doit faire œuvre « objective » et se gardant de trop d’interprétation. Or le témoignage d’un récit n’est pas « objectif », il est un réinvestissement de la subjectivité historique par elle-même. Ce n’est pas exactement l’histoire telle qu’elle figure dans les manuels, une histoire qui serait sensée délivrer des « explications » du passé. Que la forme du récit soit redevable de la littérature n’est certainement pas un obstacle au travail de compréhension du passé. La méprise viendrait plutôt de l’idéal d’objectivité en histoire qui prétendrait pouvoir faire abstraction de la dimension vécue pour s’en tenir à des « faits ». Que sont les faits, si on les dépouille de la dimension consciente de celui qui les a vécu ? Rien. Si nous avons besoin du témoignage en histoire, ce n’est pas seulement pour son objectivité, mais pour sa subjectivité même, car c’est au sein de la subjectivité et par la subjectivité que le pont peut se construire entre le passé et le présent. Il y a des témoignages dont la résonance restera universelle, parce qu’ils nous permettent de comprendre et de partager. Ce sont ces témoignages vivants qui donnent à l’histoire une valeur réelle de culture.

Autre exemple. Dans les deux volumes de sa correspondance, les Lettres d’un insoumis, Satprem ne donne que très peu d’éléments sur son expérience des camps de concentration. Il a brûlé les quatorze cahiers depuis la sortie des camps. Il y a cependant au début ce passage très épuré, très pudique, d’une lettre de sa sœur aînée sur son retour dont le silence est éloquent: « il est entré dans la salle à manger. Il fallait le faire asseoir, il était épuisé, squelettique. Il n’y avait que ses yeux, ça oui, il y avait ses yeux. Il nous a tous regardés. Vous êtes tous beaux, disait-il. Il a caressé la petite tête blonde de Babeth, car elle semblait avoir un peu peur ». Plus loin, un feuillet sauvé du journal dit ceci : « … de ma vie dans cette impitoyable expérience de l’échec total que fut pour moi le camp de concentration.

Le camp… cet effondrement apocalyptique, comme un bouleversement géologique où j’ai sombré, ou tout a sombré et la foi que je pouvais avoir en ma propre valeur et celle que j’avais dans les autres. Grand lessivage, table rase. Qu’ai-je fait depuis cette ‘libération’ sinon de tenter follement, à mes propres yeux, de venger cet échec de l’Homme et de réhabiliter les autres, en allant plus loin, encore plus loin, en me poussant à bout, à cette pointe de l’être où l’échec total doit être aussi terrible que la victoire doit être éclatante ».

Satprem trouve dans l’expérience des camps l’échec radical de l’humain. Et c’est le sens de son témoignage comme expérience limite. Peser contre soi une telle expérience ne peut nous laisser indifférent. C’est la force de ces témoignages qui touche les étudiants en histoire, plus que le récit exact des événements. On fait plus pour le devoir de mémoire en confrontant l’étudiant à des témoins d’un drame historique, qu’en fournissant une analyse objective des faits, car le témoignage a une résonance vivante. Il parle directement d’une vie à une autre dans le pathétique par lequel la vie justement s’éprouve bien au-delà des frontières de l’expérience individuelle, pour rejoindre l’expérience historique. Après tout, les historiens disent eux-mêmes que le travail historique est œuvre de sympathie de la part de l’historien à l’égard des hommes du passé. Prendre avec soi les valeurs des hommes du passé explique Henri Irénée Marrou. N’est-ce pas cette sympathie auquel nous ouvre le témoignage direct ?

Or, justement, ce que rappellent les historiens eux-mêmes, c’est que l’injonction morale du devoir de mémoire, ne doit pas pour autant oblitérer le travail de mémoire. L’histoire est là pour élaborer une connaissance, pas pour faire de la morale. Il est nécessaire de confronter les sources et les documents, de travailler les hypothèses, afin d’éviter que s’installe une sorte de prêt à penser dogmatique. Or la récupération sociologique du devoir de mémoire est un phénomène patent. C’est une façon pour une communauté culturelle de marquer sa spécificité, de rappeler son existence, de demander une reconnaissance, d’exiger une réparation. La revendication identitaire a tôt fait de prendre le pas sur le devoir de mémoire, en délaissant l’empreinte pathétique universelle de l’expérience humaine, pour une lutte conflictuelle particulière de reconnaissance face à d’autres identités. Malheureusement, la référence obligée du devoir de mémoire est toujours référence à une mémoire traumatisée. Elle vise les victimes de la déportation, la Shoah, les sévices de la guerre d’Algérie, le génocide arménien, le génocide du Rwanda etc. On pourrait y voir une forme de compassion, mais l’oubli est le plus souvent directement perçu en fait comme une menace, ou une atteinte à une identité culturelle. En ce cas, le ressassement de la mémoire ne fait qu’exprimer une inquiétude identitaire, la mémoire réassurée dans les commémorations, n’est là que pour ressouder une communauté et lui permettre de lutter contre l’oubli de son identité. « Vous ne devez pas oublier les déportés, les juifs, les arméniens, les tutsis, les harkis, etc. ».

Mais est-ce bien là le rôle de l’histoire ? Le propre du travail historique n’est-il pas avant tout de mettre à distance le passé ? La vocation de l’histoire n’est-elle pas plutôt d’effectuer une sorte de catharsis collective pour délivrer un peuple de ses souffrances passées ? Rouvrir, au nom du devoir de mémoire, les plaies du passé à chaque commémoration, n’est-ce pas se priver des bénéfices de la reconstruction par l’oubli ?

II. Mauvaise conscience historique et utilité de l’histoire

Dans Regards sur le monde actuel, Paul Valéry traduit, dans une boutade restée célèbre, une exaspération à l’égard de la prétendue valeur de l’histoire: « L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellectuel ait élaboré. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines. L'histoire justifie ce que l'on veut, n'enseigne rigoureusement rien, car elle contient des exemples de tout et donne des exemples de tout ».

1) La prétention, souvent affichée aujourd’hui, à nous faire croire que l’histoire délivre une sorte de sagesse que l’on devrait inculquer aux jeunes générations est un mythe sociologique. L’histoire n’est pas une sagesse, mais un savoir dans lequel la pensée peut puiser ce qu’elle veut pour fabriquer du mythe. La pensée, qu’elle soit inspirée par la sagesse, ou ivre des oracles de la folie, peut tirer de l’histoire ce qui lui plaît. L’argumentation que l’on tire de l’histoire ne prouve rien, elle est toujours passablement rhétorique, car on trouverait aussi aisément dans l’histoire de quoi prouver le contraire. Il suffit de chercher des exemples. On a vu récemment les auteurs d’un manuel du suicide bourrer leur ouvrage de références historiques. Ils ont été chercher ce qui servait leur propos. Citer abondamment des exemples de l’histoire est une forme simpliste de persuasion, qui est, bien sûr, socialement très efficace mais qui supplante aisément la justification en raison. L’histoire est un redoutable instrument de justification, cela d’autant plus qu’elle donne l’apparence d’une démonstration, tout en dissimulant l’argumentation de fond de celui qui s’en sert derrière des faits historiques avérés.

Tant de livres emploient la formule « l’histoire nous enseigne que » ! Mais ouvrirons nous enfin les yeux sur ce poncif ? Cette formule est dépourvue de sens. Ce n’est pas l’histoire qui enseigne, on se sert de l’histoire pour enseigner, ce qui est tout à fait autre chose. Cette formule « l’histoire enseigne que » fait passer l’historien pour une sorte de sage érudit dont la bouche délivrerait ces paroles de Vérité que les peuples attendent, comme les disciples écoutaient les Sermons de Jésus. Il est tant de cesser de fantasmer sur la prétendue sagesse de l’histoire. Connaissant les immenses lacunes de l’histoire, le caractère subjectif de toute démarche historique, nous ferions bien mieux de rester plus modestes sur les ambitions de l’histoire et sur sa prétention à délivrer des leçons. Et pourtant, ce recours est tellement fréquent. Aujourd’hui, qui va-t-on convoquer quand il s’agit de trouver des réponses, quand précisément notre vie est devenue tellement confuse et chaotique, quand nous manquons cruellement de sagesse ? Et bien on fait un débat avec des journalistes en allant chercher des historiens !

De plus, la référence à l’histoire mobilise le registre de l’affect collectif et stimule une réactivité latente, dans le sens d’une répulsion sommaire, en réifiant le concept de l’ennemi (héréditaire !). Le souvenir amer de la défaite de 1918 pèsera de tout son poids dans la décision allemande de la guerre de 1939. On ne peut que penser : si les allemands avaient pu oublier tout ce que l’histoire leur fournissait de ressentiment ! On aurait déraciné une de ces mauvaises raisons souterraines qui ont provoqué la seconde guerre mondiale. De la même manière, il y a eu dans la conscience collective de la jeunesse allemande qui a suivi la seconde guerre un poids psychologique très important. Une culpabilité sourde d’avoir eu souvent un père, un grand-père, compromis dans le nazisme. Poids de la mauvaise conscience historique. Ce poids est là, il génère des non-dits, une honte qui est imposée par l’histoire. L’histoire ne laisse pas la conscience au repos, elle lui porte le tourment et la mauvaise conscience. Elle donne à profusion des raisons de se battre et des motifs de se venger. Israéliens et palestiniens en payent le prix chaque jour.

L’adulation du passé dans l’histoire pourrait corriger le ressentiment, en offrant à la conscience d’un peuple une image plus haute et un idéal ; mais justement, ce serait aussi employer directement l’histoire à des fins d’endoctrinement idéologique. C’est tellement vrai que tous les tyrans de l’histoire se sont employés à tour de bras à montrer que leurs visées politiques étaient le prolongement d’une gloire passée. Les politiciens ont toujours été adeptes de la citation historique et de la vénération de l’argument d’autorité fondé sur l’histoire. Que faisait Mussolini, sinon rappeler la gloire de la Rome antique pour exalter les italiens à recouvrer leur grandeur passée ? Napoléon justifiait ses conquêtes à partir de l’héritage de la révolution française. On a vu Saddam Hussein invoquer l’histoire de l’Iraq ancien pour justifier l’invasion du Koweït. Y a-t-il jamais eu une seule guerre qui n’ait pas été justifiée, sanctifiée par l’histoire ? C’est un recours constant dans les conflits armés, que de tirer parti d’arguments historiques. Comme le montre très bien Paul Valéry, c’est l’identité nationaliste qui est nourrie par l’histoire et c’est pour défendre la nation que l’on part en guerre. Qu’est-ce qui assure la croyance dans l’identité nationale ? Le concept d’identité culturelle. Et quelle forme de savoir faut-il mobiliser en premier lieu pour réassurer l’identité culturelle ? L’histoire. Non sans des arrangements dans l’interprétation, non sans des glissements apologétiques, mais de toute manière, c’est bien à l’histoire que l’on emprunte. L’identité nationale ne va jamais de soi. Elle est un concept (peut être un mythe) dont la validité doit être argumentée, et bien sûr, c’est à l’histoire que l’on aura recours pour obtenir toutes les justifications nécessaires. Ce qui est commode, c’est que l’histoire peut redorer n’importe quel blason et accréditer toutes les thèses. Un peuple ne peut pas s’empêcher de se reconnaître dans le passé qu’on lui présente, car l’opinion est toujours sensible à l’argument de l’histoire. il flatte l’animal dans le sens du poil. Seulement, toute adhésion à une image du passé est mensongère, car le passé n’est pas le présent. L’Italie de 1940 n’est pas la Rome antique. Le passé glorieux ne dit rien sur le présent, il tend plutôt à le dissimuler sous le voile de l’illusion. Le passé par définition n’est plus et tout jugement qui prétend y fonder la réalité falsifie la présence même du présent, c'est-à-dire propose une illusion de présent en lieu et place d’une réalité qu’il faudrait regarder directement et droit dans les yeux. La lucidité n’implique-t-elle justement de ne pas introduire le détour par le temps ?

Valéry en rajoute dans Mauvaises pensées et autres : "Les peuples heureux n'ont pas d'histoire. D'où s'infère que la suppression de l'histoire ferait les peuples plus heureux.
Le moindre regard sur les événements de ce monde retrouve cette même conclusion. L'oubli est le bienfait que veut corrompre l'histoire. Rien dans l'histoire n'est pour enseigner aux humains la possibilité de vivre en paix. L'enseignement contraire s'en dégage, - et se fait croire. » Nous aimons tellement le spectaculaire, que nous privilégions dans l’histoire le drame et la catastrophe, la guerre et le conflit. Quoi de plus anti-médiatique que la paix ? Que nous importe les images intemporelles d’un peuple qui vit en paix ? Nous préférons les images historiques : le choc des massacres et des tueries, remplissent mieux l’actualité et nous tirent un peu de notre somnolence en lui donnant l’attrait de la variété. Le goût palpitant de l’aventure historique. Il n’y a pas d’histoire de la paix. La paix ne participe pas du temps.

2) Difficile donc sur cette question de faire l’impasse sur les critiques de Nietzsche dans les Considérations inactuelles, critiques qui mettent justement l’accent sur la nécessité de l’oubli.

Nietzsche commence comparer la condition de l’animal et celle de l’homme, qualifiant la première de non-historique, et la seconde d’historique. L’animal en effet vit attaché au piquet du moment dans un présent végétatif sans projet et sans but ; rivé au besoin, il oublie le passé au fur et à mesure. A l’inverse, l’homme reste accroché au passé et ne peut se résoudre à oublier ; l’image du passé le hante, avec son poids de souffrance et de dépit, comme s’il était condamné à l’insomnie et obligé de ruminer sans cesse les images de sa mémoire. La seule représentation qu’il puisse tirer du temps psychologique, c’est l’idée que l’homme est « un imparfait à jamais imperfectible ». Or la Vie exige l’oubli comme condition même de sa régénération et de son affirmation. La remarque cinglante tombe donc très vite dans le texte : « il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l’être vivant et finit par l’anéantir, qu’il s’agisse d’un homme, d’un peuple, ou d’une civilisation ». Ce « degré » traduit, non la négation radicale du sens historique, mais plutôt la pathologie du sens historique. Quand la Vie ne sait plus regarder vers l’avenir, quand, selon une remarque de Paul Valéry, on entre dans l’avenir à reculons, quand la vie ne sait plus que se retourner vers le passé pour le macérer sans fin, c’est qu’elle a perdu sa puissance de créer, c’est qu’elle est travaillée par la négation. Aussi est-il indispensable de « déterminer ce degré et, par celui-ci, les limites où le passé doit être oublié sous peine de devenir le fossoyeur du présent ». La Vie n’est vivante que lorsqu’elle possède une force plastique, capable de refondre le passé dans un nouveau présent, quand elle possède l’aptitude à cicatriser ses plaies et à refaire ses forces vives. Il est évident que cette force plastique n’est pas identique chez tous les hommes, ni chez tous les peuples. D’où vient que parfois un homme, un peuple, qui rencontrent une seule petite injustice, finit par en périr, « comme si tout leur sang s’écoulait par une petite blessure ». A l’inverse, on voit des hommes et des peuples traverser des épreuves épouvantables et pourtant se reconstruire, retrouver une force nouvelle, là ou d’autres aurait été vaincu par ces coups du sort. La Force plastique de la Vie est intemporelle, non-historique, mais l’existence de l’homme vivant est temporelle et historique. Il est essentiel de comprendre que la croisée de l’humain unit l’un et l’autre inséparablement dans une subtile combinatoire qui détermine justement une relation saine avec la vie ou une relation pathologique. « Le point de vue historique aussi bien que le point de vue non-historique sont nécessaires à la santé d’un individu, d’un peuple et d’une civilisation ».

Quand Nietzsche parle ici de point de vue, il faut se garder de l’erreur qui consisterait à l’interpréter en des termes purement représentatifs, dans la position d’un penseur spéculatif qui jugerait de l’extérieur le sens de l’Histoire. Le point de vue sur le temps est immanent à la conscience elle-même et ne saurait en être détaché. La manière dont nous pensons le rapport au temps est inséparable de notre manière de vivre, parce que c’est la conscience elle-même qui pose le temps dans lequel elle vit. Ayant au préalable posé le temps, la conscience nécessairement se donne un horizon temporel. Mais ce qui est remarquable, c’est que nécessairement, l’horizon temporel présuppose simultanément une ouverture au non-historique. Il est caractéristique que dans l’attitude naturelle, la dimension non-historique de la Vie soit perdue de vue, recouverte, par la représentation historique. Et pourtant, il est indispensable d’en comprendre l’accès. Comment ? Nietzsche écrit que « ce qui est non-historique ressemble à une atmosphère ambiante, où seule peut s’engendrer la vie ». La formule « atmosphère ambiante » est floue, mais en un sens admirablement bien choisie. Dans la situation d’expérience où je suis placé, il y a en effet d’abord la présence, le présent non-historique et il est par essence même par encore tracé des directions de la pensée. Cependant, le propre de la pensée, c’est aussitôt de circonscrire le non-historique « en pensant, en repensant, en comparant, en séparant et en réunissant », pour le restreindre ; de sorte que ce qu’elle a alors en vue, c’est le pensé, le repensé, le comparé qui est mesuré par le temps psychologique et donc historique. Et pourtant, qui ne remarquera que ce qui enflamme un être humain d’une vraie Passion n’a jamais sa provenance dans cet engendrement second du temps par la pensée. Le lieu de toutes les origines, ce n’est pas le temps psychologique, ce n’est pas la conscience intentionnelle, mais la Vie elle-même et ses aspirations intemporelles.

« Nul artiste ne réalisera son œuvre, nul général sa victoire, nul peuple sa liberté, sans les avoir désirées et y avoir aspiré préalablement dans une semblable condition non historique ». Ce qui veut dire que toute création gît d’abord au sein de la vie elle-même en-deçà du temps, dans l’Inconnu. Nietzsche a cette formule géniale pour décrire l’Acte : « celui qui agit, selon l’expression de Goethe, est toujours sans conscience, il est aussi toujours dépourvu de science ». En vertu de quoi ? La réponse fuse plus loin : en vertu de l’amour, les meilleures actions se font dans un débordement d’amour. Elle sont le jaillissement même à sa source intemporelle, supra-historique, là même où tout commencement est près de soi, immanent à la Vie. Or, « si quelqu’un était capable de se placer dans l’atmosphère non historique, pour flairer et comprendre les nombreux cas de grands événements historiques qui ont pris naissance, il serait peut être à même, en tant qu’être connaissant, de s’élever à un point de vue supra-historique ». Ce talent est précisément celui d’un visionnaire. Ce que Nietzsche écrit ici, c’est exactement ce qui pourrait qualifier l’œuvre de Sri Aurobindo. C’est exactement dans cet esprit qu’il faut aborder Le cycle humain et L’idéal de l’unité humaine. Le paradoxe de cette conscience nouvelle, c’est que d’un côté « celui qui s’y placerait ne pourrait plus éprouver aucune tentation de continuer à vivre et à participer de l’histoire », il « serait guéri de la tendance à prendre dorénavant l’histoire démesurément au sérieux », mais que simultanément, il percevrait que tout ce qui se manifeste dans l’Histoire se prépare en-deçà de l’Histoire au sein de la Vie elle-même.

Pour les autres, pour la grande majorité des hommes, il en est autrement, car la déréliction naturelle dans le temps a un empire si écrasant que pour eux, l’histoire est le démiurge de la réalité. Ceux-là sont les premiers à espérer, ceux-là sont les premiers à croire que les vingt prochaines années seront meilleures. « Ces hommes historiques s’imaginent que le sens de la vie leur apparaîtra à mesure qu’ils apercevront le développement de celle-ci ; ils regardent en arrière pour comprendre le présent, par la contemplation du passé, pour apprendre à désirer l’avenir avec plus de violence ». Ceux sont ces hommes qui ont inventé le mythe du progrès. Ne nous leurrons pas. « Il se peut que notre appréciation du développement historique ne soit qu’un préjugé occidental ». Et cependant, Nietzsche passe outre ; car ce qui lui importe avant tout, c’est « que nous apprenions toujours mieux à faire de l’histoire en vue de la vie ! » et non pas contre. Pour examiner le fond du problème, il faudrait en effet poser radicalement la question de la nature linéaire ou circulaire du temps. Une telle remise en cause modifie la perspective de la valeur de l’histoire de l’historien et il vaut mieux laisser la question en suspend, pour se tenir dans les limites très relatives du savoir historique dans sa relation avec la vie. Il y a chez Nietzsche une perspective thérapeutique et pas du tout épistémologique. Il faut concéder par avance que l’histoire « ne pourra et ne devra jamais être une science pure, telle que l’est, par exemple, la mathématique ». Mais là n’est pas son intérêt, contrairement à ce que pouvait croire les historiens positivistes. La vocation de l’histoire est ailleurs, dans la relation que la vie entretient avec elle-même. « La question de savoir jusqu’à quel point la vie a besoin,… des services de l’histoire, c’est là un des problèmes les plus élevés, … car il s’agit de la santé d’un homme, d’un peuple, d’une civilisation ». Mais comment donc démontrer la proposition: « l’excès d’études historiques est nuisible aux vivants », sans disqualifier complètement la valeur de l’histoire ?

Pour y parvenir, Nietzsche va procéder à une distinction en trois formes d’écritures de l’histoire qu’il va relier à chaque fois à la vie, à savoir l’histoire monumentale, l’histoire antiquaire et l’histoire critique.

a) L’histoire monumentale est une histoire écrite dans un but implicite, celui de donner à voir dans le passé ce que l’homme a pu produire de plus grand et de plus admirable. Les hommes aiment retrouver dans le passé des modèles à imiter et une consolation contre la médiocrité du présent et il y a des livres d’histoire dont la fin est d’offrir à leur lecteur un ce flambeau de la grandeur des siècles passés. Se tourner vers l’histoire monumentale, c’est s’enivrer de la gloire du passée, se fortifier en contemplant ce qui est élevé, digne et dont nous pouvons légitimement être fier. Les monographies de personnages illustres mettent souvent l’accent sur ce type d’histoire. Ce sont les biographies de César, d’Alexandre ou de Napoléon, l’œuvre de Michelet sur la Révolution française ou plus près de nous du général De Gaulle, etc. Cette catégorie est bien connue des libraires et elle rejoint assez vite un genre très en vogue, le roman historique. Dans ses écrits, ce type d’histoire érige « des monument dignes d’être imités » Et comme elle tend à faire abstraction des causes, il faut plutôt y voir une « collection d’effets en soi, c’est-à-dire d’événements qui, pour tous temps, pourrons faire de l’effet ». A titre d’exemple, Nietzsche dit : « ce que l’on célèbre dans les fêtes populaires, aux anniversaires religieux ou militaires, c’est en somme de ces ‘effets en soi’ ».

Ce type d’histoire ne manque pas d’ambiguïtés. Elle tend à faire des personnages historiques des héros mythiques, nimbés d’une aura de merveilleux, dont le caractère artificiel choquera toujours les esprits soucieux d’un regard lucide sur le passé. Elle tend à généraliser ce qui ne peut pas l’être et surtout à enflammer les esprits idéalistes. « L’histoire monumentale trompe par les analogies. Par de séduisantes assimilations, elle pousse l’homme courageux à des entreprises téméraires, l’enthousiaste au fanatisme. Et l’on imagine cette façon d’histoire entre les mains de génies égoïstes, de fanatiques malfaisants, des empires seront détruits, des princes assassinés, des guerres et des révolutions fomentées ».

b) L’histoire antiquaire est d’ambition nettement plus modeste. Elle vient de cette fidélité à soi de la vie qui conserve et vénère. L’histoire antiquaire cultive une piété à l’égard du passé, un souci de payer sa dette de reconnaissance à l’égard des hommes d’autrefois en sacralisant la tradition. Son mot d’ordre est la sauvegarde du patrimoine, mais dans un sens assez curieux, reliquaire. Celui de la vénération à l’égard de la chose passée : le soc de charrue, la roue, le pot de terre, la robe de mousseline, la tapisserie, le petit mobilier etc. « Ce qui est petit ; restreint, vieilli, prêt à tomber en poussière, tient son caractère de dignité, d’intangibilité du fait que l’âme conservatrice et vénératrice de l’homme antiquaire s’y transporte et y élit domicile ». D’un tel principe, nous pourrions presque déduire logiquement l’existence du marché de l’antiquité (les antiquaires), de tous les musées (avec leur conservateur) et du ministère de la culture (et son souci de sauvegarde du patrimoine culturel) ! Mais nous avons là surtout le fil conducteur de l’attrait du public pour l’histoire locale et les traditions populaires et tout le folklore des objets. Ingrédient typique du tourisme postmoderne. L’homme postmoderne, citadin déraciné de toute tradition, fait sa cure annuelle de musées et se sent un moment relié à courant vivant, un peuple, un passé qui a laissé des traces bien conservées. Il remet les pieds sur terre.

Cependant, le sens antiquaire n’a guère le souci de trier ce qui a de la valeur de ce qui n’en n’a guère, pour lui tout ce qui est légué par le passé est précieux. Il n’a pas une vue de l’histoire large et active. Il tend à mettre la culture en conserve, à la momifier. Quand cette momification du passé prend le pas sur la force puissante qui consiste à s’approprier le passé, tout en le dépassant, « on assiste alors au spectacle répugnant d’une aveugle soif de collection, d’une accumulation infatigable de tous les vestiges d’autrefois. L’homme s’enveloppe d’une atmosphère de vétusté ». Or, dans cette préservation, il y a un principe par nature assez morbide et un intérêt très limité qui manque singulièrement d’esprit.

c) L’histoire critique est celle qui convoque le passé pour l’assigner au tribunal d’un jugement sévère. Nous en avons d’excellents exemples dans les travaux des historiens contemporains. Le Livre noir du communisme en est un exemple éloquent. Tout le travail effectué aujourd’hui pour mettre à jour les compromissions du régime de Vichy, les tortures perpétrées en Algérie du temps du colonialisme français, est une histoire à charge. Nietzsche explique que cette histoire sert la vie car « pour pouvoir vivre, l’homme doit posséder la force de briser un passé et de l’anéantir… Il y parvient en traînant le passé devant la justice, en instruisant sévèrement contre lui et en le condamnant enfin ». Si ce travail n’était pas fait, nous n’aurions de vision du passé que celle de l’histoire monumentale, une vision faussée et mensongère. La puissance du négatif ici sert la vie, car elle offre une délivrance à l’égard des illusions entretenues, à l’égard du discours convenu d’une langue de bois officielle. L’histoire critique a sa nécessité pour la rupture qu’elle nous offre. « Dès lors que nous sommes les aboutissants de générations antérieures, nous sommes aussi le résultat de des erreurs de ces générations, de leurs passions, de leurs égarements et même de leurs crimes ».

Ce qui est aussi en un sens une limite, car la critique, souvent trop passionnelle, a la dent trop dure et elle est portée à aller à l’autre extrême de l’apologétique. Elle peut être injuste et excessive. Elle donne surtout l’illusion que l’époque qui prononce, dans un jugement rétrospectif sur son passé un réquisitoire, est davantage lucide que celle qui l’a précédée, alors qu’elle est soumise à d’autres illusions. - qu’elle est bien incapable de voir -.

Nous venons donc d’examiner l’utilité de l’histoire dans l’ambiguïté de sa relation avec la vie. Contrairement à ce que l’on a pu dire parfois, Paul Valéry et Nietzsche ne sont pas des ennemis déclarés de l’histoire et leurs thèses sont bien loin de conforter un révisionnisme généralisé. Il s’agit bien plutôt de remettre l’enseignement de l’histoire à sa juste place ; de ne pas lui prêter des vertus qu’il ne possède pas et surtout ne pas séparer l’histoire de la vie, ou de la Culture comme connaissance de la Vie par elle-même.

III. La place de l’histoire dans la Culture

La valeur de l’histoire est inséparable de la culture et si tant est, dans une époque aussi inculte que la nôtre, que nous devions défendre la culture et l’intelligence, il nous faut aussi nécessairement défendre la valeur de l’histoire. Dans le domaine du relatif, il est essentiel de concéder à l’histoire toute la place qu’elle mérite. Mais la valeur de l’histoire est indissociable de la vie, dans la mesure où elle peut contribuer à une expansion de conscience ou, à l’inverse, à sa propension à la restreindre.

1) Ce que je suis, en tant qu’individu, ne se comprend que dans la relation et la relation se situe à la fois dans l’espace, dans ce monde qui est mien, comme elle est aussi dans le temps, dans la configuration qui a formé ce présent qui est mien. Si je me dois de recevoir en moi toute l’histoire, ce n’est pas du tout pour une question de « devoir de mémoire », ni de même « devoir » tout court, c’est parce que je suis toute l’humanité. Je ne suis séparable de rien, ni de personne, je porte en moi toute l’Histoire, parce que je porte en moi toute l’humanité. Le véritable sens historique, c’est précisément celui de mes racines. Nietzsche emploie dans la seconde Considération intempestive la métaphore de l’arbre. Dans une époque ivre de nouveauté telle que la nôtre, l’homme postmoderne vit comme une feuille au vent, sans attaches et sans racines. Il est devenu un consommateur identique à tous les autres sur la planète, consommant le même soda, écoutant la même musique, portant les mêmes jeans, menant une existence qui a quelque chose d’artificiel, tant le sens du lien avec la terre et avec l’histoire lui échappe. Ce qui lui manque, c’est « le plaisir que l’arbre prend à ses racines, le bonheur que l’on éprouve à ne pas être nés de l’arbitraire et du hasard, mais sorti d’un passé, héritier, floraison, fruit – ce qui excuserait et justifierait même l’existence». Le mérite de l’histoire est de permettre de retrouver cette participation par laquelle je fais corps avec une culture et par là, de proche en proche, je fais corps avec toute l’humanité. Se sentir héritier, c’est éprouver ce sentiment d’avoir reçu du passé un don. La floraison de notre jeunesse donne le fruit, ce fruit qui sera notre don aux générations à venir. Il y a une inconscience dans l’absence du sens de la relation, il y a une plus haute conscience dans la conscience d’un lien et d’une relation. Nietzsche dit aussi que l’existence se voit par là, dans sa finitude même, excusée d’être ce qu’elle est. On récole les fruits que l’on a semés autrefois. Il ne faut pas s’attendre à ce que les hommes soient différents de ce passé qui les a porté jusqu’à maintenant, même quand ils disposent dans la puissance du présent des clés pour inventer un avenir différent. Tout ce que nous pouvons souhaiter, c’est que la Vie soient en eux plus forte que la fatalité de la mort que transporte un passé souvent trop lourd. Ce que nous pouvons désirer de meilleur, c’est qu’ils ne se retournent pas continuellement vers le passé, en effet « quand le sens historique ne conserve plus vie, mais qu’il la momifie, c’est alors que l’arbre se meurt».

Ne pas être écrasé par le poids du passé, ne pas ressasser le passé ne veut pas dire pour autant en être coupé, au point de ne plus savoir le conserver en soi-même et en tirer une vraie nourriture. Il faut craindre, tout à l’inverse, que dans une époque de déculturation telle que la nôtre, le sens de la participation intime avec le passé ne s’efface complètement. Paradoxe étrange : tandis que la culture universitaire tend à momifier le passé, - l’arbre se meurt - la post-culture médiatique se pose en marge de toute tradition et n’engendre qu’une « culture » de l’actuel – celle de la feuille au vent -. On répète à satiété que la jeunesse postmoderne n’a plus de repères. Elle est plongée dans un état d’égarement, parce l’égarement est la seule condition possible dans un monde fou, parce que ivre de ses propres valeurs de consommation et de plaisir. Et l’égarement peut directement s’interpréter dans la déliquescence complète des repères historiques. Ces hordes bigarrées qui hantent nos villes et nos banlieues, qui n’ont plus de souci que de survivre en marge, que savent-elles des trésors du passé ? Pas plus que le consommateur moyen boulimique de séries TV. Quand en terminale on prononce le son « ômère » dans une classe, les élèves pensent Omer, le personnage des Simpson, certainement pas à Homère, auteur de l’Iliade et de l’Odyssée. Les enseignants ne peuvent plus tabler sur connaissances historiques bien assimilées. Ils ont le sentiment qu’il faut revenir constamment à des rudiments élémentaires de culture. Et cette régression constante vers l’élémentaire retarde et recule indéfiniment la possibilité d’une réflexion globale, mûre et maîtrisée. Bref, elle limite de fait l’accès à la Culture. L’histoire garde dans notre époque un mérite essentiel, celui de pouvoir contrebalancer la dictature médiatique, le conditionnement de masse de l’actuel. Il y a nécessité de disposer d’un contrepoids efficace à l’égard de l’hypnose hallucinatoire de l’actualité dans l’orgie d’images que nous consommons aujourd’hui. Un homme conscient de son histoire, instruit du passé, sait se déprendre des séductions de l’éphémère, il marche davantage les yeux ouverts et n’est pas dupe. Il ne vit plus tête baissée dans le sillon de l’actualité, il contemple un horizon plus large. Il sait que ce dont on fait aujourd’hui beaucoup cas, sera bien peu de chose demain. L’importance absolue de l’événement du journalisme sera relativisée par le temps de l’histoire.

Une fois ces conditions admises, comprises et assimilées, l’utilité de l’histoire apparaît d’elle-même et rien n’empêche d’en faire l’apologie. Il faut cesser de présenter l’instruction dans la seule perspective de l’inculquer de force. Une véritable éducation intègre le savoir à la vie de celui qui sait, elle est une connaissance. Elle est une nourriture. Mon univers intérieur n’est en rien compromis par la possibilité de recevoir sa nourriture de la totalité du passé humain, bien au contraire, car j’en suis l’héritier. Comme le dit un historien contemporain, Henri Irénée Marrou, il est dans la nature de l’histoire d’apporter « cet enrichissement de mon univers intérieur par la reprise des valeurs culturelles récupérées dans le passé». Cela ne veut pas dire que l’intérêt de l’histoire tient à l’anecdotique, à l’exotique, aux « curiosités » qu’elle nous délivre. La petite curiosité n’est que vanité. Si étudier l’histoire, c’était seulement rechercher une sorte de dépaysement, découvrir un autre temps, où les hommes étaient comme ceci ou comme cela, avait telle ou telle organisation sociale, elle ne serait qu’une sorte de curiosité touristique par livre interposé. Pas une nourriture de l’âme. Bossuet déjà y voyait un attirail de la vanité. L’histoire servie dans le sens de la seule curiosité, nourrit un besoin d’évasion, le besoin de celui qui cherche à fuir la réalité pour s’imaginer autre et autrement.

L’histoire est là pour me permettre une découverte et une rencontre d’autrui, car elle déploie sous mon regard la panoplie infiniment variée de l’humain. Elle est un long détour par lequel l’humain se condense en un héritage immémorial. Et après tout, c’est dans cet héritage que nous puisons sans cesse. D’abord dans l’art. L’histoire délivre un trésor d’expériences esthétiques dans lequel peut puiser sans limite l’imagination artistique. Sans Vidocq, il n’y aurait pas eu le Vautrin de Balzac. Sans l’enlèvement du sénateur Clément de Ris en octobre 1880, il n’y aurait pas eu Une ténébreuse affaire. Sans la lecture enthousiaste des chroniques romaines, Stendhal n’aurait pas écrit La chartreuse de Parme.

Les anciens disaient déjà, comme Sénèque que grâce à l’Histoire, aucun siècle ne nous est interdit et que notre esprit franchit ainsi les limites de la faiblesse de la mémoire humaine. Sénèque dit ainsi que c’est par le biais de l’histoire que nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, connaître la tranquillité d’Epicure, vaincre les limitations de la nature humaine avec Epictète. C’est au moyen de l’histoire que nous pouvons communier avec tout le passé et nous arracher à l’étroitesse de notre condition actuelle et au brillant mirage de l’actuel. Le plus substantiel se dépose dans les livres d’histoire, si bien que l’histoire est une nourriture de la Pensée, à condition bien sûr que l’on mette de côté le simple dilettantisme. L’histoire a un rôle formateur, non comme tyran de la pensée, mais comme une mémoire de l’ami de la vérité.

2) Mais, il y a un point surtout sur lequel mettent l’accent les historiens modernes et qui méritent notre attention. En nous délivrant des entraves de notre expérience limitée, l’histoire peut – sous certaines conditions - être un moyen un instrument de notre liberté. En effet, « la prise de conscience historique réalise une véritable catharsis, une libération de notre inconscient sociologique, un peu analogue à celle sur plan psychologique que cherche à produire la psychanalyse». L’idée est ici qu’en connaissant mieux le passé, on modifie la cause qui pèse sur soi, et la connaissance de la cause modifie l’effet. La connaissance historique libère l’homme du poids du passé. La formule peut paraître surprenante, eu égard aux analyses effectuées plus haut ; cependant, sur le plan psychologique, il existe bien une libération dans l’exposition consciente des racines inconscientes d’un trouble. Exposer veut dire donner à voir sous le regard de la lucidité, c’est-à-dire sans introduire ni condamnation, ni identification. La catharsis provoque un choc, car elle met en relation le sujet avec ce qu’il s’était dissimulé, ce qu’il avait pu refouler. Le besoin que nous éprouvons de vider les poubelles de l’histoire récente sur la scène de l’histoire critique a en effet une parenté avec la catharsis individuelle. L’inconscient collectif a lui aussi besoin d’être libéré, de voir ses nœuds internes résolus, dénoués. L’esprit veut cette libération, autant comme conscience individuelle, que comme conscience collective. Le déballage scabreux du passé, avec ses rancunes, ses ressentiments, ses accusations n’est pas gratuit. Autant en conduire le processus de manière précise, impartiale, délibérée, dans les écrits de l’histoire, plutôt que d’en laisser le soin à la vindicte populaire. Il est intéressant de noter que puisque toute histoire est une mise en rapport entre deux plans de l’humanité, le passé vécu par les hommes d’autrefois et le présent où vient s’effectuer la relecture du passé, il y a nécessairement une opération qui s’effectue sur le plan psychique. Un homme qui désire être libre se libère du poids de son passé. Un peuple qui veut être libre doit se libérer du poids de son passé. Nous savons que l’effet de catharsis est assez ambigu au théâtre ou au cinéma. Parfois le spectacle des passions risque de les renforcer au lieu de les libérer. La même ambiguïté se retrouve avec l’histoire, dans la mesure où la mémoire est libérée ou au contraire, sollicitée à l’excès dans sa réactivité.

Il y a deux formes de mémoire. Il y a le souvenir qui, quoique nous fassions, ne peut jamais être éliminé, car il est consubstantiel à l’esprit lui-même. Il y a d’autre part une mémoire traumatique qui est bien plus que le souvenir, car elle est un nœud de tension qui tend à se manifester dans des réactions émotionnelles violentes et incontrôlées. C’est d’elle que dépend l’émission des conditionnements issus du passé. Pour prendre une image, disons que l’expérience vécue en pleine conscience est comme le fait de tracer un sillon dans l’eau qui aussitôt se reforme et redevient plane. L’expérience traumatique est comme le fait de graver une marque dans la pierre et la trace subsiste après l’expérience. C’est dans cette mémoire qu’il faudrait introduire le baume de l’oubli, et non dans le souvenir proprement dit. Ce qui suppose une opération particulière, tant au niveau individuel que collectif. Au niveau collectif, il ne s’agit pas de nier le souvenir, mais seulement de guérir une mémoire blessée. Il est possible que le travail des historiens joue ce rôle en amenant à la conscience les traces de ce passé irrigué de souffrance, et d’autant plus malheureux qu’il est justement refoulé. Le travail d’histoire tient à la fois de la résurgence de la mémoire collective et aussi de sa mise à distance par le récit : identification, emprise du passé dans la mémoire traumatisée et désidentification, lâcher prise d’une mise en perspective nouvelle sur le passé d’une mémoire libérée.

La mise à distance par le récit permet de prendre du recul face aux événements et à ne pas être obnubilé par l’actuel. Cette possibilité donnée à la pensée de se déprendre de l’actuel, lui permet aussi de regarder le temps comme un tout en mouvement, la Totalité vivante du Devenir. La tentation est dès lors forte que d’essayer d’en tracer les étapes, d’en imaginer le cours, d’en prévoir l’issue. C’est le fil conducteur de la philosophie de l’Histoire. Il ne peut y avoir de philosophie de l’Histoire que dans cette tentative de recomposer les vicissitudes, les drames de l’événementiel, dans une sorte de Plan cosmique, telle que celui de Hegel dans La Raison dans l’histoire. Disons que l’histoire des historiens, telle que nous la considérons ici, est bien plus modeste, son rôle est surtout de donner une ouverture de l’esprit qui permet de recevoir le passé tel qu’il l’a été et d’en prendre conscience et non d’en faire une justification, une historiodicée.

Cette prise de conscience douée de recul vaut pour elle-même. Un esprit englué dans l’actuel est aveuglé, plongé dans une condition quasi-hypnotique, incapable de saisir le sens comme un tout, incapable de faire le lien entre lui-même et l’événement qui défile devant lui. La position du recul de l’observateur est déjà un premier pas vers la lucidité. Elle nourrit le sens de l’observation et invite la position du témoin. Il n’y a ensuite qu’un pas à faire pour comprendre la nécessité de saisir le temps historique d’un point de vue supra-historique, et donc intemporel. Sous ce point de vue, Nietzsche désigne : « les puissances qui détournent le regard du devenir, vers ce qui donne à l’existence le caractère de l’éternel et de l’identique, vers l’art et la religion». En effet, l’essence de l’art, comme l’essence de la religion n’ont pas de compte à rendre à l’histoire. D’où vient que l’analyse seulement historique de l’art, telle qu’elle se pratique le plus souvent, ne peut que donner l’image d’une décomposition qui laisse échapper la puissance créatrice de l’esprit. La religion, disséquée suivant l’approche historique ne révèle qu’un sépulcre blanchi d’où l’esprit s’en est allé. Car le sens du Sacré et sa Source résident en deçà du temps et de l’histoire.

Conclusion

La maladie historique dont parle Nietzsche est en réalité plus une maladie de la vie qu’une maladie de l’histoire. C’est la faiblesse de la vie qui en est la cause et non l’histoire elle-même. L’histoire ne peut être supportée sans danger que par des personnalités fortes, dit Nietzsche, les faibles, elle achève de les effacer. La valeur de l’histoire ne peut pas être dissociée de la conscience de celui qui s’en sert.

Que l’histoire soit un travail de mémoire, cela va de soi. Qu’elle se doive d’être mise au service du devoir de mémoire est bien moins évident. Si le devoir de mémoire consiste seulement à écorcher les vieilles plaies pour empêcher toute guérison par l’oubli, c’est là une fin contraire à la nature même de la vie et qui va contre son service. Il est essentiel pour vivre de pouvoir oublier et pour oublier de guérir la mémoire traumatisée. Cela n’a rien à voir avec le souvenir qui lui demeure. On ne guérit pas de la maladie historique par un lavage de cerveau, mais en remettant le passé à sa juste place, dans le passé, pour qu’il en vienne pas hanter et enténébrer le présent. Il est indispensable en un sens de Se libérer du connu pour être libre et créer un monde libre.