Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette – La demoiselle secourue

Commentaire composé en trois parties.

Dernière mise à jour : • Proposé par: guimoune (élève)

Texte étudié

VERSION ORIGINALE

Les chevaliers et les sergenz;
Lors s'an vont cil hors de laienz
Sanz arest et sanz contredit;
Et la dameisele redit:
«Sire, bien m'avez desresniee
Ancontre tote ma mesniee.
Or an venez, je vos an main.»
An la sale an vont main a main,
Mes celui mie n'abeli,
Qu'il se soffrist molt bien de li.
Un lit ot fet enmi la sale,
Don li drap n'erent mie sale,
Mes blanc et lé et delïé.
N'estoit pas de fuerre esmïé
La couche ne de coutes aspres.
Un covertor de deus diaspres
Ot estandu desor la couche;
Et la dameisele s'i couche,
Mes n'oste mie sa chemise.
Et cil a molt grant poinne mise
Au deschaucier et desnüer:
D'angoisse le covint süer;
Totevoies parmi l'angoisse
Covanz le vaint et si le froisse.
Donc est ce force? Autant se vaut;
Par force covient que il s'aut
Couchier avoec la dameisele:
Covanz l'en semont et apele.
Et il se couche tot a tret,
Mes sa chemise pas ne tret,
Ne plus qu'ele ot la soe treite.
De tochier a li molt se gueite,
Einz s'an esloigne et gist anvers,
Ne ne dit mot ne c'uns convers
Cui li parlers est desfanduz,
Quant an son lit gist estanduz;
N'onques ne torne son esgart
Ne devers li ne d'autre part.
Bel sanblant feire ne li puet.
Por coi? Car del cuer ne li muet;
S'estoit ele molt bele et gente,
Mes ne li pleist ne atalante
Quanqu'est bel et gent a chascun.
Li chevaliers n'a cuer que un
Et cil n'est mie ancor a lui,
Einz est comandez a autrui

VERSION TRADUITE

Chevaliers et sergents.
Eux s'en vont de là
Sans s'arrêter et sans dire mot.
Et la demoiselle reprend:
Messire, vous m'avez bien défendue
Contre les gens de ma maison.
Venez-vous-en maintenant, je vous emmène.
Ils s'en vont dans la salle, se tenant par la main.
Mais cela ne plaisait guère au Chevalier,
Qui se serait fort bien passé d'elle.
Un lit était dressé dans la salle,
Dont les draps étaient bien propres,
Blancs, amples et doux au toucher.
Le matelas n'était ni bourré de paille hachée,
Ni d'un contact rugueux.
Comme couverture on avait étendu sur la couche
Deux étoffes de soie à ramages.
La demoiselle se couche,
Mais sans retirer sa chemise.
Le Chevalier comme au ralenti
Se déchausse et met ses jambes à nu.
Il transpire abondamment.
Cependant, la parole donnée
L'emporte sur son anxiété.
Est-ce donc force majeure? Tout comme.
Il se trouve forcé
De se mettre au lit avec la demoiselle.
Parole donnée l'y pousse et convie.
Il se couche lentement,
Mais il ne retire pas sa chemise,
Pas plus qu'elle n'avait fait.
Il prend bien soin de ne pas la toucher,
Mais il s'écarte d'elle et, couché sur le dos,
Il garde le silence à l'instar
D'un frère convers à qui la parole est défendue,
Lorsqu'il est allongé sur son grabat;
Il ne tourne pas davantage ses regards
Vers elle ou ailleurs.
Il se trouve incapable de lui faire bon visage.
Pourquoi donc? Parce que son coeur s'y refuse,
Bien qu'elle fût belle et charmante.
Ce qui enchante tout un chacun,
Il ne le désire aucunement.
De coeur le Chevalier n'en a qu'un,
Et même celui-là ne lui appartient plus
Mais il l'a confié à autrui

Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette – La demoiselle secourue (v. 1197 à 1242)

De Chrétien de Troyes, l’on sait peu de choses, si ce n’est qu’il a reçu une formation intellectuelle et religieuse au sein de l’Église et qu’il est sans doute originaire de Troyes, en Champagne. Or, le prologue de son roman Le Chevalier de la charrette indique qu’il a été écrit à la demande de Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine. Nous ne pouvons dater précisément l’écriture du Chevalier de la charrette, mais il semble que Chrétien de Troyes ait entrepris son roman (prologue du Chevalier de la charrette) entre 1177 et 1181. Ce roman relate les aventures du chevalier Lancelot, dont on ne connaît le nom que tard dans l’histoire, parti délivrer la reine Guenièvre, femme du roi Arthur, dont il est amoureux. Celle-ci est retenue prisonnière par l’ennemi du roi Arthur appelé Méléagant.

L’extrait que nous allons étudier, des vers 1197 à 1242, se déroule dans le château de la demoiselle entreprenante ; Lancelot vient d’y mettre en fuite des assaillants venus violer la demoiselle, et doit maintenant tenir sa promesse de passer sa nuit avec elle. Cet extrait est dominé par le thème éminemment médiéval de la Fin’amor, appelé aussi amour courtois. Nous nous pencherons donc dans un premier temps sur l’épreuve initiatique que représente cette nuit avec la demoiselle, mais nous observerons dans un second temps que la conciliation est difficile entre l’amour courtois d’un côté, et la vaillance du chevalier de l’autre côté. Enfin, nous étudierons le statut particulier de la parole du narrateur dans cet extrait.

I. Une épreuve initiatique

L’amour courtois au Moyen Âge est régi par de nombreuses règles précises et strictes. L’une d’elle explique que l’amant doit subir de nombreuses épreuves pour valider sa fidélité et sa passion auprès de celle qu’il aime. Dans notre extrait, Lancelot subit donc une épreuve, celle de la fidélité sexuelle, en acceptant de dormir aux côtés d’une demoiselle alors qu’il est passionnément amoureux de la reine Guenièvre. Nous allons donc nous pencher dans cette première partie sur cette épreuve initiatique.

Tout d’abord, étudions le cadre spatio-temporel qui, comme nous allons le voir, instaure un climat propice à la sexualité. Au vers 1195, juste avant notre extrait, le lecteur apprend que Lancelot et la demoiselle se trouvent dans une salle, dans laquelle est situé un lit, en son centre : Un lit ot fet enmi la sale. La place centrale de ce lit dans la sale indique l’importance de la sexualité pour la demoiselle entreprenante. Cette place prépondérante du lit comme lieu de tentation se retrouve dans notre extrait avec la répétition du terme couche, aux vers 1199, 1201 et 1202. Il ne nous est pas précisé quand se déroule cet épisode, mais si l’on se reporte au vers 1046, Lors s’an ist fors, et si demore, nous pouvons nous douter que si Lancelot a passé un long moment dehors après le dîner, puisqu’il a pris le temps de sauver la demoiselle de ses assaillants, il est probablement tard dans la nuit. Il s’agit d’une hypothèse, la temporalité étant particulièrement floue dans cet extrait. Mais tout lecteur se doute que cet épisode se déroule la nuit, ce qui crée à nouveau un cadre propice à une tentation sexuelle pour Lancelot. Enfin, de manière plus générale, dans la tradition arthurienne, le château représente souvent un lieu de tentation où se mélangent nature (dans les pierres) et culture (dans les richesses).

Il n’y a pas que le cadre spatio-temporel qui fait de cet épisode une épreuve initiatique ; Chrétien de Troyes a voulu rendre cette impression de tentation dans les mots qu’il a choisis, et dans ce qu’ils évoquent. Tout d’abord, un champ lexical de la richesse est présent dans le début de l’extrait, or le luxe et le raffinement sont aussi des tentations pour le chevalier. Nous pouvons trouver La couche ne de coutes aspres (vers 1199), dïaspres (vers 1200), covertor (vers 1200). Arrêtons-nous sur le terme dïaspres, traduit par brocarts, car ce mot fait appel aux sensations du lecteur, et plus particulièrement au toucher. En effet, des dïaspres sont de riches tissus de soie rehaussés de dessins brodés en fil d’or et d’argent. Nous retrouvons bien ici le thème de la richesse, mais pas seulement. La soie est un tissu qui inspire la volupté, un tissu doux au toucher qui, utilisé en tant que drap, peut être interprété comme une invitation à une relation sexuelle. Or, nous pouvons remarquer que Chrétien de Troyes retranscrit dans cet extrait les sentiments de Lancelot durant cette épreuve, notamment au moyen d’allitérations qui mettent en valeur la difficulté de ce moment. Au vers 1206, D’angoisse le covint suer, le lecteur apprend que Lancelot sue d’angoisse, mais l’utilisation des constrictives sourdes S permet de créer un effet d’insistance sur le mal-être de Lancelot. Il semble avoir beaucoup de mal à résister aux charmes de la demoiselle. De même, les vers 1221, 1222 sont dominés par une allitération en N (N’onques ne torne son esgart, Ne devers li ne d’autre part). L’effet produit par ces occlusives sonores nasales est à nouveau une mise en avant de la difficulté de Lancelot à ne pas regarder la jolie demoiselle, avec cette insistance particulière sur la négation. Si l’on poursuit notre étude des sonorités employées, on peut constater que la beauté de la demoiselle entreprenante est aussi mise en avant par une allitération en L au vers 1225 : S’estoit ele molt bele et gente. Les constrictives sonores liquides L mettent en avant le terme bele et la tentation physique que peut représenter une jolie demoiselle sur Lancelot. Enfin, nous pouvons nous pencher sur les rimes de fin de vers qui insistent aussi sur la difficulté de cette épreuve initiatique. Desnuer (vers 1205) rime avec suer (vers 1206) : le fait que Lancelot soit pris de sueurs en se déshabillant est ainsi mis en avant. De même, l’interdit présenté par cette épreuve initiatique est clairement exprimé dans la rime entre desfanduz (vers 1219) et estanduz (vers 1220).

Mais justement, et c’est ce qui terminera notre première partie, Lancelot respecte cet interdit et surmonte cette épreuve. En effet, il semble tout d’abord que la promesse faite à la demoiselle va faire céder l’Amour et entraîner l’infidélité, mais Lancelot se ressaisit et sort victorieux de cette épreuve : le lecteur assiste ici à un revirement de situation qui met en avant le courage de Lancelot et la force de l’Amour. En effet, tout porte à croire que Lancelot va céder à cette demoiselle comme nous l’avons vu précédemment, et comme l’expriment clairement les vers 1210 –1211 : Par force covient que il s’aut Couchier avoec la dameisele. Le vers 1224 opère ce renversement de situation (Por coi ? Car del cuer ne li muet.) et donne toute son importance au cœur et à l’Amour. Voilà pourquoi la conciliation est difficile, dans notre extrait, entre les valeurs de l’Amour et celles du chevalier, ce que nous allons voir désormais.

II. Une conciliation difficile entre l’amour courtois et la vaillance du chevalier

Dans les romans arthuriens en général, la femme a un statut bien précis : elle est à la fois celle qui peut susciter la prouesse du chevalier, mais aussi celle qui risque d’étouffer ce même chevalier. Une tension naît donc dans les rapports entre femmes et chevaliers. En effet, et je m’appuie ici sur L’amour courtois ou le couple infernal de Jean Markale, dans la société courtoise à idéal chevaleresque du XIIe siècle, le fait que l’amour se proclame supérieur à l’honneur est une vraie révolution. L’honneur d’être chevalier entre donc en opposition avec l’amour que ressent le chevalier pour sa dame. Naît donc de cette tension une ambiguïté entre la vaillance qui est demandée au chevalier et les règles de l’amour courtois. Cette poétique de l’ambiguïté est présente dans notre extrait, et nous allons donc l’étudier. Pour ce faire, nous nous appuierons sur les règles de base de l’amour courtois et nous verrons en quoi elles entrent en contradiction avec l’idéal chevaleresque dans notre extrait.

L’amour courtois et la courtoisie au Moyen Âge impliquent en premier lieu l’élégance physique, et l’élégance du comportement. Notre extrait ne nous relate pas une scène d’amour courtois puisque l’amour n’y est pas présent, sauf dans le cœur du chevalier, mais la courtoisie reste de mise. Le vêtement joue notamment un rôle important dans la relation des personnages entre eux et dépasse la mise en relief de la beauté. Il faut être élégant par égard pour autrui, et les vêtements sont un signe d’appartenance sociale. La demoiselle entreprenante, dans notre extrait, reste au départ dans une logique d’amour courtois, et porte un vêtement élégant : Mes n’oste mie sa chemise (vers 1203). Quant au chevalier, son comportement est ambivalent, puisqu’il porte en lui les valeurs de l’homme galant (Mes sa chemise pas ne tret (vers 1214), mais reste aussi habillé comme un chevalier : Au deschaucier et desnuer (vers 1205). Le fait de porter ses chausses d’un côté, mais de porter une chemise de l’autre exprime l’hésitation de Lancelot entre une conduite vaillante de chevalier et la conduite à adopter dans une situation de courtoisie. Mais si l’on se concentre sur le premier vers de notre extrait, c’est à dire le vers 1197, un élément nous avertit de la conduite que va adopter Lancelot, il s’agit de la couleur des draps : Mes blanc et lé delïé. Le blanc, symbole de la pureté, d’une conduite chaste, annonce en effet le comportement pudique à venir de Lancelot vis-à-vis de la demoiselle. L’élégance physique se double de l’élégance des comportements dans les principes de la fin’amor, il s’agit en effet de pouvoir dominer ses émotions. Ici encore, le comportement de Lancelot est ambigu : il entre en conflit avec les valeurs de la courtoisie en ne dominant pas du tout son émotion et en se laissant aller à des manifestations physiques de son angoisse : D’angoisse le covint suer.

Ensuite, l’amour courtois implique aussi une élégance morale, comportant bonté, générosité, devoir de tenir ses promesses et assistance à autrui. Mais face à cela, le chevalier se doit d’être vaillant physiquement et courageux dans ses actes. Or, ici, Lancelot a donné sa parole à la demoiselle de coucher avec elle : Covanz l’en semont et apele (vers 1212). Mais son attitude va à l’inverse de l’élégance morale, nous pouvons le remarquer notamment par la présence d’un champ lexical de l’éloignement : tot a tret (vers 1213), esloingne vers 1217), convers (vers 1218), desfanduz (vers 1219). Plusieurs éléments vont venir en aide à Lancelot pour régler cette situation particulièrement ambiguë : tout d’abord, nous ne sommes pas réellement dans une situation d’amour courtois. En effet, l’amour courtois veut que ce soit l’amant qui obéisse à la dame et accède à tous ses désirs. Il s’agit d’un dévouement total pouvant aller jusqu’à la mort. Dans notre extrait, c’est la demoiselle qui souhaite avoir un rapport avec le chevalier et non l’inverse, ce qui semble inverser aussi les règles de courtoisie. De plus, Amors qui toz les cuers justise lui vient aussi en aide et dicte au chevalier la conduite à avoir, conduite qui se veut courtoise tout en s’alliant à la vaillance du chevalier. Lancelot combat donc son désir en ne tournant pas les yeux vers la demoiselle : N’onques ne torne son esgart (vers 1221). Le regard de Lancelot est donc à l’image de son cœur, et l’on retrouve notamment cette thématique du regard lorsque Lancelot mène un combat en restant les yeux fixés dans ceux de Guenièvre : Por qu’il la va si regardant (vers 3751). Le cœur continue donc à être l’organe essentiel dans notre extrait, il est d’ailleurs mentionné quatre fois : vers 1224, vers 1228, vers 1233 et vers 1237. Donc, nous pouvons conclure cette partie en disant qu’amour courtois et chevalerie sont complémentaires, puisque Guenièvre inspire à Lancelot le désir de se surpasser, mais que dans notre texte l’amour n’est pas présent, ce qui provoque un heurt entre les devoirs de courtoisie et ceux du chevalier. Néanmoins, l’Amour tout puissant dont une apologie est faite des vers 1233 à 1242 règle cette situation délicate, et l’on passe ainsi doucement d’un jeu de séduction à un amour fraternel : Ne ne dit mot ne c’uns convers (vers 1218). Si une apologie de l’amour est faite comme nous venons de le voir, c’est qu’il y a eu un instant d’arrêt dans la narration. Nous allons donc maintenant nous intéresser au rôle du narrateur et au statut de la parole.

III. Le statut particulier de la parole du narrateur

Les interventions du narrateur sont très présentes dans les romans de Chrétien de Troyes, et notamment dans Le chevalier de la charrette, c’est pourquoi nous allons nous y intéresser et analyser le statut précis de la parole dans notre extrait.

Intéressons-nous tout d’abord au statut de la parole et de la narration. En effet, le rôle premier d’un narrateur dans tout type de roman est de remplir la fonction narrative, qui se résume au seul fait de raconter l’action en court. Dans notre extrait, le narrateur assume cette fonction narrative des vers 1197 à 1208 : il décrit tout d’abord le cadre de l’action, c’est pourquoi nous pouvons trouver des verbes d’état des vers 1197 à 1200 : et, estoit. Ensuite, le narrateur prend en charge l’action en court, des vers 1201 à 1208, donc les verbes d’état sont remplacés par des verbes d’action tels que estandu, couche, oste, deschaucier et desnuer, suer. Ces interventions qui exhibent le seul fait de raconter étaient fréquentes au Moyen Âge, du fait qu’au je du narrateur se substituait souvent le livre, ou l’histoire (par exemple L’histoire nous dit que Perceval a perdu la mémoire de Dieu, dans Perceval ou le roman de Graal de Chrétien de Troyes). Au niveau de l’avancée de la narration, le narrateur doit aussi remplir la fonction de communication, en interpellant son lecteur, notamment par des questions. Cette fonction est importante dans notre extrait, notamment par la présence de trois interrogatives directes, au vers 1209 (Donc est ce force ?), au vers 1224 (Por coi ?) et au vers 1234 (Toz ?). Ce type particulier de communication avec le lecteur permet d’attirer l’attention de celui-ci et de l’inciter notamment à poursuivre sa lecture du roman.

Nous allons maintenant étudier la relation entre parole et jugement dans notre extrait. Le narrateur, dans Le chevalier de la charrette, remplit souvent la fonction appelée testimoniale, c’est à dire qu’il se permet d’évaluer les personnages sans pour autant adopter une focalisation interne. Nous retrouvons l’utilisation de cette fonction lorsque le narrateur souligne avec malice la beauté de la demoiselle entreprenante au vers 1225 (S’estoit ele molt bele et gente). Le narrateur porte donc un jugement qui lui est propre à ce stade du récit, tout en se hâtant de le relier avec le chevalier Lancelot et de préciser que cet avis n’est pas celui du chevalier : Mes ne li pleist ne n’atalante. Si le narrateur se permet d’énoncer un jugement à l’intérieur de son récit, il remplit la fonction idéologique, que l’on va retrouver dans notre extrait, du vers 1233 au vers 1242. En effet, la fonction idéologique correspond à un jugement énoncé par le narrateur, ou une vérité d’ordre général. Nous venons de le voir, le narrateur donne son propre jugement au vers 1225, mais énonce aussi une vérité générale dans une longue allégorie de l’Amour, des vers 1233 à 1242. Si l’on se réfère au Dictionnaire des termes littéraires, une allégorie vient du grec allêgoria qui signifie parler par figures. Elle permet de renvoyer terme à terme, surtout moyennant des métaphores, à un univers abstrait, en particulier à des propriétés morales. Nous sommes donc en présence d’une allégorie de l’Amour, Amour qui est personnifié, qui agit comme un être humain (justise vers 1232, prise vers 1234, justisier vers 1236, vialt vers 1242) alors qu’il reste bien une entité abstraite. L’Amour porte en effet un jugement, choisit ceux qui sont dignes de lui, exactement comme le ferait un souverain. Cette longue allégorie qui prend aussi la forme d’une métaphore filée est dominée par des verbes au présent de vérité générale, par exemple au vers 1232 : Amors qui toz les cuers justise. C’est pourquoi nous pouvons dire qu’elle entre dans la fonction idéologique. Pour terminer avec l’étude de la fonction idéologique, il faut remarquer l’utilisation de la première personne du singulier au vers 1240 ; le pronom je n’existant pas en ancien français, nous pouvons repérer cette première personne du singulier par la conjugaison du verbe : ne le vuel. Le narrateur devient donc ici un personnage à part entière, qui profère des jugements sur l’attitude de ses personnages.

Pour terminer notre étude sur le statut de la parole, il nous faut dire que la focalisation est alternée dans notre extrait ; nous trouvons en effet une alternance entre le point de vue du chevalier (De tochier a li molt se gueite vers 1216 par exemple) et le point de vue du narrateur, par exemple, au vers 1240, dont nous venons de parler : Que de rien blamer ne le vuel. Cet extrait glisse donc d’une focalisation zéro où le narrateur est omniscient à une focalisation interne qui restreint le point de vue à ce que pensent les personnages. Nous sommes donc en présence d’un décalage dont le narrateur joue : en effet, il joue de son savoir et du savoir limité du lecteur, et manipule ainsi le regard et l’attente du lecteur.

Conclusion

En conclusion, il nous faut dire que dans tout roman de chevalerie, le héros subit des épreuves qui testent son courage et sa bravoure. Dans notre extrait, Lancelot est confronté au désir sexuel et doit renoncer à ce désir pour mériter l’amour de la reine Guenièvre. Le titre même du roman nous annonce que Lancelot va réussir, puisque monter dans la charrette était pour le chevalier une action digne d’un amour absolu, donc le lecteur se doute qu’il affrontera comme il se doit l’épreuve de la demoiselle entreprenante.

Lancelot valide donc sa fidélité dans cette épreuve, sans pour autant braver les règles de la chevalerie et de l’amour courtois. C’est l’Amour qui va lui donner le courage de surmonter cette épreuve, d’après le narrateur. Le narrateur a d’ailleurs lui aussi un statut particulier dans ce texte, puisqu’il alterne deux types de focalisation pour jouer avec les attentes du lecteur.