Francis Ponge est une figure majeure de la poésie du XXe siècle. Souvent qualifié de poète scientifique en raison de son approche rigoureuse du langage et des objets, il se considère pourtant lui-même comme un non-poète.
Dans La Rage de l’expression, publiée en 1952, il nous ouvre les portes de son atelier d’écriture. Par les mots et grâce aux mots, Ponge se met au service des choses, qu’il cherche à révéler dans toute leur singularité.
Son poème "La Guêpe" lui demande quatre années de travail, qu’il achève en août 1943. Il le dédie à ses amis Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, dont les engagements intellectuels et idéologiques rejoignent en partie les siens. On fait ici progressivement connaissance avec l’animal.
Problématique
Comment Ponge présente-t-il la guêpe de manière étrange, amusante et érotique ?
Plan
Nous étudierons d’abord, de la ligne 1 à 11, la description générale de la guêpe. Puis, de la ligne 11 à 17, nous analyserons son activité. Enfin, de la ligne 18 à 22, nous examinerons son caractère ainsi que l’histoire d’amour qu’elle entretient avec le sucre.
I. La description générale de la guêpe (l. 1 à 11)
Dès le début du poème, Francis Ponge propose une définition de science naturelle à travers le terme Hyménoptère
, mettant en lumière qu’il est plus scientifique que poète. Cette définition s’inscrit dans une longue phrase, qui s’étend de la ligne initiale à la ligne 6, composée d’une définition fantaisiste de cet insecte, ce qui constitue une longue période oratoire ouvrant le poème.
L’auteur installe un certain suspens en ne dévoilant le nom de l’insecte qu’à la ligne 4, créant ainsi un horizon d’attente. À la ligne initiale, l’expression au vol félin, souple, - d’ailleurs d’apparence tigrée
fait référence au tigre, une image poétique qui incarne la grâce, la beauté et l’agilité associées à la guêpe. Ce choix valorise l’animal par des comparaisons glorieuses, comme celle avec un félin, mais l’imprécision apparaît dans l’emploi des termes apparence
, relativement
ou encore sans doute
, qui révèlent que la description n’est pas totalement scientifique, mais plutôt approximative.
L’auteur continue ensuite la description en comparant la guêpe au moustique, notamment par la phrase dont le corps est beaucoup plus lourd que celui du moustique et les ailes pourtant relativement plus petites mais vibrantes
, ce qui est surprenant mais valorisant, notamment grâce au terme vibrantes
. Le recours à l’expression sans doute
à la ligne 4 confirme cette hésitation, laissant entendre que l’auteur n’a pas vérifié ces informations avec certitude. Par ailleurs, le polyptote autour de vibrantes
, vibre
, vibration
crée une sonorité qui imite le vol de la guêpe, donnant un effet sonore qui accompagne la description visuelle.
La suite mêle la guêpe et la mouche par l’expression la guêpe vibre à chaque instant des vibrations nécessaires à la mouche dans une position ultracritique
, introduisant une nouvelle dimension au poème, une situation de danger qui ajoute une dramatisation à la description. Ce début étonnant, qui combine des comparaisons valorisantes en faveur de la guêpe, se poursuit entre les lignes 6 et 11 par une accélération du rythme des phrases, soulignée par les sonorités aiguës en i
présentes dans des termes comme vivre
, crise
, frénésie
ainsi que par le retour des sonorités en ante
dans des mots comme vibrante
ou piquante
.
La succession rapide des mots et leur sens contribuent à cette impression d’intensité. L’expression qui rend son contact dangereux
évoque à la fois un état psychologique de crise et la dangerosité réelle de l’insecte. Par la suite, l’allitération en [b]à travers les termes bourdonnante
ou encore brûlante
renforce cette impression d’accélération, montrant que la guêpe est en mouvement dans toutes les directions, insaisissable et incontrôlable par l’homme.
II. L’activité de la guêpe (l. 11 à 17)
Dans ce deuxième mouvement, le poète change de ton et adopte une écriture plus dynamique et imagée. On remarque d’emblée un découpage syntaxique étrange : la phrase Elle pompe avec ferveur et coups de reins. Dans la prune violette ou kaki, c’est riche à voir
fait surgir une image fortement sexualisée grâce à l’expression coups de reins
, qui porte une connotation érotique. Cette impression est renforcée par la phrase non verbale : vraiment un petit appareil extirpeur particulièrement perfectionné, au point.
Ici, l’allitération en [p] mime les gestes précis et répétés de la guêpe, ainsi que le rythme mécanique et martelé de son action, celui de cet insecte qui récupère le sucre des plantes.
Le poète joue ensuite sur la lumière avec la formule le point formateur du rayon d’or
, où il associe le soleil à un rayon d’or, ce qui enrichit la description par une image lumineuse et précieuse. Il joue également sur la couleur à la ligne 16 avec l’association paradoxale d’or et d’ombre
. Enfin, la référence au miel est formulée par une périphrase : qui emporte le résultat du murissement
, soulignant de manière poétique le fruit du travail de la guêpe, fruit qui vient de la transformation du sucre en miel.
III. L’histoire d’amour de la guêpe avec le sucre (l. 18 à 22)
La phrase Miellé, soleilleuse ; transporteuse de miel, de sucre, de sirop ; hypocrite et hydromélique.
est une phrase nominale, tout comme la phrase suivante, ce qui traduit un enthousiasme débordant et des idées qui fusent rapidement. Les sonorités douces et sucrées se retrouvent notamment dans le terme miellé
, qui évoque le miel, rappelant aussi le mot mielleux
. Ce vocabulaire est associé à l’adjectif soleilleuse
, qui donne à la guêpe un aspect presque gentil, comme si elle cherchait à amadouer, attirée par le miel avec amour. L’accumulation au rythme ternaire : de miel, de sucre, de sirop
suggère que le poète se délecte à écrire ces mots sucrés.
Le terme hypocrite
, à la ligne 19, renvoie à l’attitude mielleuse et trompeuse de la guêpe, tandis que la locution hydromélique
, évoque l’hydromel, nectar mythologique que buvaient les dieux, renforçant la dimension divine et précieuse du miel pour la guêpe S’ensuit une description plus précise des agissements de la guêpe, présentée alors comme un bandit : La guêpe sur le bord de l’assiette ou de la tasse mal rincée
montre qu’elle se nourrit sans scrupule de toutes les sources de sucre à sa disposition.
La guêpe apparaît comme une addictive au sucre, évoquée par l’expression attirance irrésistible
. On observe ensuite une érotisation de la guêpe, associée à une admiration marquée par la présence d’un point d’exclamation dans la phrase : Quelle ténacité dans le désir !
. Enfin, la polysémie du mot ténacité
joue sur l’idée qu’elles sont littéralement collées l’une à l’autre, illustrant une liaison forte et persistante entre la guêpe et son objet d’attraction. La guêpe devient ainsi une séductrice dangereuse, dont l’obsession la rend à la fois admirable et inquiétante. Enfin, cette passion prend une forme plus symbolique avec l’image : Une véritable aimantation au sucre
. Le mot aimant
évoque à la fois l’amour et la force magnétique, donnant une dimension physique et métaphorique à cette histoire d’amour entre la guêpe et le sucre.
Conclusion
Ainsi, le début du poème, à la fois déroutant et intrigant, n’est pas véritablement scientifique, bien qu’il en adopte les apparences. Derrière cette façade, on observe un véritable parti pris poétique : le poète valorise la guêpe, en la décrivant avec admiration, voire fascination.
Cette approche révèle une guêpe humanisée, dotée de caractéristiques physiques, psychologiques, voire sensuelles. Dès lors, il ne s’agit pas d’un travail d’entomologiste, mais bien d’une entreprise littéraire où le langage lui-même est métamorphosé