Francis Ponge, La Rage de l’expression – L’Œillet (début)

L’analyse linéaire, entièrement rédigé par un élève de première.

Dernière mise à jour : • Proposé par: martinf (élève)

Texte étudié

Relever le défi des choses au langage. Par exemple ces oeillets défient le langage. Je n’aurai de cesse avant d’avoir assemblé quelques mots à la lecture ou l’audition desquels l’on doive s’écrier nécessairement : c’est de quelque chose comme un oeillet qu’il s’agit.
Est-ce là poésie ? Je n’en sais rien, et peu importe. Pour moi c’est un besoin, un engagement, une colère, une affaire d’amour-propre et voilà tout.

*

Je ne me prétends pas poète. Je crois ma vision fort commune.
Étant donnée une chose – la plus ordinaire soit-elle – il me semble qu’elle présente toujours quelques qualités vraiment particulières sur lesquelles, si elles étaient clairement et simplement exprimées, il y aurait opinion unanime et constante : ce sont elles que je cherche à dégager.
Quel intérêt à les dégager ? Faire gagner à l’esprit humain ces qualités, dont il est capable et que seule sa routine l’empêche de s’approprier.
Quelles disciplines sont nécessaires au succès de cette entreprise ? Celles de l’esprit scientifique sans doute, mais surtout beaucoup d’art. Et c’est pourquoi je pense qu’un jour une telle recherche pourra aussi légitimement être appelée poésie

Francis Ponge, La Rage de l’expression – L’Œillet (début)

Francis Ponge se démarque des autres poètes par sa vision complexe de ce ’est la poésie, complexité qui occupe un rôle central dans son écriture. Son recueil La Rage de l’expression, paru en 1952, aborde donc plusieurs fois le sujet de la définition de la poésie, et tente de savoir s’il en fait partie ou non. Plus généralement, Ponge offre à travers le recueil une vision claire de son travail, comme il le fait dans l’extrait qui nous intéresse, tiré du début du quatrième dossier.

Ce texte, composé de trois blocs séparés par deux ellipses, rentre dans la catégorie des arts poétiques puisque l’auteur y énonce les principes de son écriture, de son art esthétique. Une tension est cependant présente tout au long du texte, qui hésite souvent et offre de nombreuses contradictions et oppositions. Ainsi, sa lecture nous invite à nous demander en quoi ce texte énonce un art poétique paradoxal.

De la 1ere à la 5e ligne, Ponge exprime ce que représente son écriture à ses yeux, puis de la 6e à la 14e ligne, les objectifs du texte se construisent par paradoxes, et enfin de la 15e à la 21e et dernière ligne, le texte énonce méthode à suivre en jonglant entre art et science.

I. Ce que représente l’écriture aux yeux de Ponge

Ponge exprime ce que représente son écriture à ses yeux. Effectivement, ce premier mouvement, le poète parle de sa vision de ses travaux, et cela dès la première phrase dont le verbe, à l’infinitif, fait penser à un objectif à atteindre ou un mantra qui le suivrait tout du long de l’écriture. L’usage du mot défi ajoute également une dimension d’ambition, et de confrontation avec les choses qui poseraient ledit défi au langage. L’oeillet, d’ailleurs rarement mentionné dans le passage, n’est ici qu’un exemple de cette idée générale, quand bien même le déterminant démonstratif ces le fait apparaître devant nos yeux, suivant un procédé récurrent chez Ponge retrouvé notamment dans le texte du Mimosa.

L’emploi qui suit de la première personne montre que l’écrivain assume pleinement le caractère personnel de sa pensée et de ses objectifs, et fait apparaître cette fois non pas l’objet observé, mais son observateur, avec qui se forme un lien plus fort. Cet observateur exprime sa détermination d’utiliser les mots, faisant écho au langage, afin de bien rendre compte de l’œillet et donc de relever son défi. L’alternance possible entre la lecture ou l’audition revient aux racines de la poésie, d’abord un art oral avant d’être écrite, et introduit doucement ce concept qui n’avait pour le moment pas été cité, fort bizarrement d’ailleurs, dans un art poétique. Cette oralité est appuyée par le verbe s’écrier. L’adverbe nécessairement, qui annonce les développements du deuxième mouvement, signifie que le langage doit rendre évident l’œillet, et ne pas laisser de doutes dans l’esprit du lecteur ou auditeur.

S’ensuit une sorte de dialogue mis en scène où le narrateur se questionne et se répond de par lui-même, exprimant clairement qu’il n’importe pas que le texte soit ou non poésie, qu’il ne s’agit pas là de l’intention de qui, par l’utilisation de la première personne, énumère ce qu’est pour lui l’écriture un besoin, un engagement, le premier exprimant quelque chose de pressant et de fatal, le second faisant écho à ce défi relevé et à l’obstination qu’à Ponge, une colère comme l’annonce le titre de son recueil La Rage de l’expression, et enfin une affaire d’amour propre, comme l’est tout défi que l’on se donne ou que l’on nous lance, et qui explique l’obstination citée préalablement ainsi que ce besoin de parvenir à son but.

Cette énumération invitant à accélérer le rythme de la lecture accentue l’élan très énergique qu’est cette première partie, finie sèchement par un voilà tout presque rageur comme si, dans son emportement, Ponge s’exaspérait des critiques souhaitant l’ériger en poète et grand artiste, et s’éreintait de leur refus de le comprendre. L’écriture est donc présentée comme très importante, presque violente tant les termes utilisés tendent vers des absolus (Je n’aurai de cesse, nécessairement, je n’en sais rien, voilà tout).

II. Des objectifs sous forme de paradoxes

Les objectifs du texte se construisent par paradoxes, entre son appartenance ou non au genre poétique.

Je ne me prétends pas poète. Cette ouverture du deuxième paragraphe, par la modestie et le calme affichés, contraste fortement avec l’énergie clôturant le mouvement précédent. Par cette phrase, l’écrivain, en plus de faire du poète un être à part, différent du reste de l’humanité, s’en détache complètement, refuse de se place dans l’imaginaire classique du poète, de façon à s’affranchir de ce prisme à travers duquel serait autrement observé son travail, à placer son texte en dehors du genre poétique, puisqu’un écrivain n’étant pas poète n’écrit logiquement pas de poésie, et à affirmer le caractère novateur de ses écrits, malgré la contradiction avec une vision qu’il dit fort commune. La banalité est renforcée quelques mots plus loin par l’expression la plus ordinaire soit-elle, se référant à une chose quelconque, puis contredite vivement par le strict opposé : particulières, qui se réfère cette fois-ci aux qualités de la chose ; un objet peut être à la fois le plus normal possible et unique au monde. La mise au conditionnel des verbes dans la proposition suivante rappelle que l’objectif n’est pas atteint et ramène la question du langage devant servir à exprimer les qualités de l’objet. La qualification de l’opinion comme unanime et constante rappelle que l’on doit s’écrier nécessairement de la chose, et qu’il ne peut pas y avoir de doute laissé par l’écriture, en plus d’instaurer un climat de sévérité par l’absolu des termes, sévérité qui n’est pas sans rappeler l’indubitabilité que cherche à atteindre Ponge dans ses textes comme il l’explique dans l’ouvrage My creative method, signe supplémentaire que l’auteur expose là ses objectifs.

Néanmoins cet objectif seul ne suffit à l’aide d’un deuxième dialogue avec lui-même continuant à le rapprocher de son lecteur, le narrateur affiche une volonté supérieure, une ambition intellectuelle de progression de l’esprit humain, refusant par là la vision romantique traditionnelle de la poésie souvent présentée à l’image de tous les autres arts comme simplement belle et esthétique, sans vocation à faire réfléchir et à élever d’une quelconque manière la pensée. Pourtant, le commentaire fait sur la routine amène naturellement à penser que seul quelque chose hors du commun aiderait dans cette démarche, comme par exemple l’usage particulier du langage en poésie, qui tranche avec la verve habituelle souvent trop simple pour parvenir à de si ambitieux objectifs, et est donc l’inverse de la vision fort commune dont se réclame l’auteur. Le réemploi du mot qualité renforce le lien entre l’élévation intellectuelle et la description brute des objets, placée comme condition sine qua non à cette réalisation. Le mot capable, mis en italique, insiste sur le potentiel inexploité de l’être humain, et condamne donc encore plus la routine, symbole de la banalité et seul obstacle à la de l’homme.

Afin de réussir dans sa tâche, Ponge se demande quelles disciplines lui seront nécessaires, mot de la même racine que l’adverbe nécessairement employé dans le premier mouvement et qui réitère l’idée de besoin, de nécessité qui environne l’œuvre. Le choix des disciplines est lui aussi révélateur : celles de l’esprit scientifique sont vite mentionnées comme si elles étaient évidentes, puisque forcément liées à la précision et aux opinions unanimes et constantes et ayant toujours accompagné l’homme dans sa quête de savoir et d’épanouissement intellectuel. L’art, lui, est introduit comme non évident par un mais semblant faire une entorse à l’évidence. Finalement, dans une énième contradiction, Ponge émet l’hypothèse, tel un scientifique, que sa recherche, autre concept tiré du monde scientifique, est et pourra être appelée poésie, d’après sa relation importante à l’art. En employant la première personne, l’auteur écarte tout doute possible : il s’agit bel et bien de son opinion, lui-même qui ne se pensait pas poète déclare faire de la poésie, lui-même qui disait ne pas savoir si ce qu’il écrivait était poésie déclare faire de la poésie.

Une fois le genre et les objectifs définis, afin de conclure son art poétique, le poète annonce sa méthode.

III. Une méthode entre art et science

Le texte énonce la méthode en jonglant entre art et science. Ce troisième mouvement commence par une prolepse qui prédit de futurs exemples, probablement ses futurs dossiers, et une note de bas de page minimise le rôle de l’œillet, confirmant sa faible importance dans l’énonciation du projet propre à l’œuvre.

S’ensuit l’évocation de déblais qui, couplée à celle d’outils, compare implicitement le travail littéraire au travail manuel, faisant notamment penser aux sculpteurs, créant moult débris en travaillant leur pierre avec des marteaux et des piolets, le tout dans une démarche artistique. L’outil principal de Ponge lors de sa rédaction, le dictionnaire, est également suggéré par la mention de rubriques, puisque cela sous-entend une classification des mots et de la langue, comme le fait le dictionnaire, avant d’être explicitement cité une phrase plus loin. Finalement, par une anaphore marquée par la répétition à quatre reprises du déterminant quels, l’écrivain illustre parfaitement les procédés qu’il évoque. L’énumération qui a de particulier que chaque couple de noms évoque quelque chose de différent que celui d’avant : les ouvrages savants ouvrent le bal par un juste milieu entre la classification et la description scientifique et l’usage intensif du dictionnaire par tout écrivain et poète, puis l’allusion à l’imagination et au rêve appelle au génie artistique créatif souvent décrit comme caché dans l’inconscient de ses détenteurs, mais l’allusion explicite aux téléscope et microscope, en plus de souligner l’importance de changer de point de vue au cours du travail par l’antithèse formé, amène un brusque retour au monde scientifique, quoique l’observation des étoiles par télescope laisse souvent rêveur, et que le ciel étoilé est souvent assimilé à quelque chose de romantique.

L’invocation des verres de presbyte et de myope, tout en continuant dans la lignée du changement de point de vue et des instruments optiques, paraît si tirée par les cheveux qu’on ne peut exclure une touche d’humour de la part de l’auteur, d’autant plus que le mot qui suit n’est autre que calembour, terme très souvent associé à l’humour. Il évoque avec le mot rime un travail nécessaire sur le langage, et donc la poésie. Les cinq mots clôturant cette énonciation apportent tous une forme de calme, comme un frein venant ralentir l’emballement de l’auteur énonçant terme après terme, emporté par son propre texte. La volubilité, articulation nette et rapide, ainsi que le silence, rappellent la dimension orale du texte poétique, et complètent l’allusion au sens optique faite quelques mots auparavant. Le choix de finir la phrase par etc montre que cette liste pourrait continuer indéfiniment et que son travail nécessite l’utilisation de tout et n’importe quoi.

Finalement, la métaphore maritime du procédé d’écriture met en valeur tous les dangers qu’il implique, et en souligne la dimension hasardeuse par les naufrages, symboles de tentatives ayant échouées, soit le coeur même de la démarche hypothético-déductive utilisée depuis la Grèce antique par tous les scientifiques. L’allusion à des écueils qu’il faudrait affronter rejoint le défi cité au tout début du texte, et la métaphore en générale donne une image énorme de l’ampleur de la tâche à réaliser, rentrant encore en désaccord avec cette déclaration de Ponge que sa vision est fort commune. De plus, la structure de la phrase est entièrement tirée des phrases préalables : l’on apercevra fait écho à l’ouverture du mouvement et l’anaphore des quels est également présente, donnant l’impression que le texte se répète et tourne en rond. La fin abrupte du texte rappelle pour clôturer ce dernier que la poésie pongienne est, en plus d’un travail sur le langage, sur le regard que l’on porte aux choses.

Conclusion

Ainsi le début de l’œillet est-il composé d’un art poétique peu éclairant, car paradoxal et contradictoire, semblant offrir une vision simple et banale du projet à laquelle s’ajoutent une foison de moyens et une ampleur monstrueuse de la tâche à réaliser.