Francis Ponge, La Rage de l’expression – La guêpe

L’analyse ligne par ligne du texte.

Dernière mise à jour : • Proposé par: chloep (élève)

Texte étudié

Hyménoptère au vol félin, souple, – d’ailleurs d’apparence tigrée –, dont le corps est beaucoup plus lourd que celui du moustique et les ailes pourtant relativement plus petites mais vibrantes et sans doute très démultipliées, la guêpe vibre à chaque instant des vibrations nécessaires à la mouche dans une position ultracritique (pour se défaire du miel ou du papier tue-mouches, par exemple).
Elle semble vivre dans un état de crise continue qui la rend dangereuse. Une sorte de frénésie ou de forcènerie – qui la rend aussi brillante, bourdonnante, musicale qu’une corde fort tendue, fort vibrante et dès lors brûlante ou piquante, ce qui rend son contact dangereux.
Elle pompe avec ferveur et coups de reins. Dans la prune violette ou kaki, c’est riche à voir : vraiment un petit appareil extirpeur particulièrement perfectionné, au point. Aussi n’est-ce pas le point formateur du rayon d’or qui mûrit, mais le point formateur du rayon (d’or et d’ombre) qui emporte le résultat du mûrissement.
Miellée, soleilleuse ; transporteuse de miel, de sucre, de sirop ; hypocrite et hydromélique. La guêpe sur le bord de l’assiette ou de la tasse mal rincée (ou du pot de confiture) : une attirance irrésistible.
Quelle ténacité dans le désir ! Comme elles sont faites l’une pour l’autre ! Une véritable aimantation au sucre.

Francis Ponge, La Rage de l’expression – La guêpe

Éléments pour l’introduction

En 1942, Francis Ponge (1899-1988) a publié Le Parti pris des choses, recueil de poèmes en prose dans lequel il écrit sur des éléments prosaïques ordinairement exclus de la poésie (un cageot, une huître, un galet). Dix ans plus tard, paraît La Rage de l’expression, nouveau recueil de poèmes en prose, dans lequel il évoque cette fois sa démarche poétique tout en décrivant des choses.

La Guêpe est le premier véritable texte (Berges de la Loire faisant figure de prologue) de La Rage de l’expression. Il est dédié à Jean-Paul Sartre, qui a publié une étude sur le précédent volume de Ponge Le Parti pris des choses (1942), ainsi qu’à Simone de Beauvoir. L’extrait étudié correspond aux premières lignes du texte.

Mouvements

– Premier mouvement, de la ligne 1 à 11 : description de la guêpe
– Deuxième mouvement, de la ligne 12 à la fin : la guêpe et le sucre

Problématique

Comment Francis Ponge parvient-il à décrire la guêpe de manière à la fois scientifique et poétique ?

I. Description de la guêpe (l. 1 à 11)

a) Lignes 1 à 6

Le substantif hyménoptère est le premier mot d’une longue phrase qui dure un paragraphe entier, qui imite peut-être le vol de l’insecte. Il s’agit du nom savant (qui dénote de la précision scientifique), indiquant sa classification taxinomique (l’ordre auquel la guêpe appartient). Il se étymologiquement décompose de ptéron en grec signifiant aile, et peut-être de hymen signifiant membrane.

La métaphore vol félin est filée avec apparence tigrée (pour rappel une métaphore filée est métaphore réutilisée par la suite). La démarche est ici anti-scientifique, en contrebalançant aussitôt l’usage du nom savant (on passe ici dans le domaine des images, donc de la poésie). Le félin (tigre) est peut-être suggéré par les couleurs, mais aussi par la proximité phonétique de guêpe et de guépard.

Les comparatifs plus lourd que et plus petites que permettent d’évoquer les caractéristiques physiques de la guêpe (son corps et ses ailes), ce qui relève de la démarche de l’entomologiste, qui étudie les insectes. C’est la première comparaison ou confrontation à un autre insecte : le moustique, dans une approche comparative.

La polysyndète et, mais, et témoigne à la fois de la volonté de tout dire et de la difficulté à tout réunir dans la même phrase.

La polyptote vibrantes, vibre, vibrations est un procédé d’insistance : il s’agit de la qualité essentielle des ailes de la guêpe. Il en souligne la particularité de sa permanence, contrairement aux vibrations de la mouche.

La précision vibrations nécessaires à la mouche constitue une deuxième comparaison ou confrontation à la mouche.

Les allitérations en [v] (fricative) et en [r] (vibrante) donnent une harmonie imitative pour rendre sonores les vibrations de la guêpe.

La parenthèse (pour se défaire du miel ou du papier tue-mouches, par exemple) donne des exemples de situations ultracritique pour la mouche (ultracritique est un néologisme, donc une création verbale, davantage poétique que scientifique).

Conclusion partielle : On quitte alors l’observation (scientifique) pour l’interprétation

b) Lignes 7 à 11

L’usage du verbe d’état et modalisateur elle semble rend le propos subjectif. Le modalisateur une sorte de nous met à distance de l’approche scientifique : on est dans l’approximation.

La métaphore dans un état de crise continue traduit le mouvement incessant de la guêpe. La tournure légèrement hyperbolique est à rapprocher des hyperboles frénésie et forcènerie, deux substantifs associés dans ce qui peut être une paronomase (rapprochement de deux termes phonétiquement proches). Ils désignent tous les deux une activité trépidante. forcènerie montre le goût de Ponge pour le vocabulaire, ici archaïque, rare et un peu précieux. Il est à rapprocher plus loin du néologisme extirpeur, de miellée, soleilleuse, hydromélique. Dans ses mouvements, la guêpe est hyperbolique (dans l’excès). Il y a du paroxysme, de l’histrionisme. Elle en fait trop : la frénésie peut être compris comme une fureur.

Les adjectifs qualificatifs brillante, bourdonnante, musicale convoquent deux sens : la vue et l’ouïe. La guêpe se donne à voir mais aussi à entendre. La comparaison une corde fort tendue évoque la dangerosité de la guêpe qui est beauté et menace mêlées. Les sonorités avec l’assonance en [an], l’allitération en [r] et l’homéotéleute en [ante] montre la volonté de donner à entendre le vol bruyant de la guêpe.

Le champ lexical de la nocivité (caractère de ce qui est nocif) : crise, frénésie, forcènerie, brûlante, piquante, et la répétition de l’adjectif dangereuse / dangereux contribue à mettre en garde le lecteur contre l’insecte. Le rejet en fin de phrase ce qui rend son contact dangereux est un procédé de mise en relief de ce qui s’apparente à un avertissement.

Conclusion partielle : Francis Ponge a décrit la guêpe et interprété son vol. Il va désormais étudier son rapport au sucre.

II. La guêpe et le sucre (l. 12 à la fin)

a) Lignes 12 à 16

La proposition indépendante elle pompe avec ferveur et coups de reins est une présentation subjective, donc au plus loin d’une démarche scientifique. L’évocation sensuelle, avec les coups de reins, montre que l’alimentation de la guêpe a quelque chose de charnel.

La proposition indépendante c’est riche à voir traduit l’enthousiasme du poète, qui fait de l’alimentation de la guêpe une sorte de spectacle : quelque chose de fascinant et de vaguement hypnotisant. La périphrase un petit appareil extirpeur particulièrement perfectionné désigne la trompe buccale (et surtout pas le dard !). Elle est plus poétique que la description scientifique. La périphrase se double d’une métaphore avec appareil. Les adverbes vraiment et particulièrement insistent eux sur la perfection du mécanisme

La métaphore rayon d’or évoque la pulpe de la prune, et la métaphore rayon (d’or et d’ombre) évoque la guêpe. La proximité lexicale des deux métaphores indique la symbiose de la guêpe et de la prune, qui semblent se fondre en un même corps. La polyptote qui mûrit, murissement évoque le passage de la prune à la guêpe : ce qui a mûri est emporté par la guêpe.

b) Lignes 17-18

La phrase averbale, de Miellée à hydromélique, est un retour à la tentative de description de la guêpe. L’absence de verbe fait comme s’il s’agissait d’impressions, de notes. L’adjectif qualificatif miellée évoque une nouvelle fois la symbiose entre l’aliment et la guêpe, dans une sorte de fusion. Elle est couverte, recouverte de miel, comme après une immersion.

Les adjectifs qualificatifs miellée, soleilleuse, hydromélique sont des mots rares, avec lesquels le poète joue et qui indiquent son plaisir des mots. Ce sont de plus des adjectifs valorisants, mélioratifs. Enfin, les adjectifs qualificatifs miellée et hypocrite font un écho possible à l’adjectif mielleux, qui rappelle miellée.

c) Lignes 18-19

La phrase averbale (de La guêpe sur le bord à irrésistible) est une nouvelle utilisation du procédé précédent, qui rappelle une prise de notes. Ponge évoque des images communes à tous, pour une forte impression visuelle.

Le groupe nominal attirance irrésistible fait écho aux coups de reins. Ce vocabulaire amoureux est repris par la suite avec désir, faites l’une pour l’autre, aimantation. La guêpe a ici des allures d’amante passionnée

d) Lignes 20-21

Les phrases exclamatives traduisent l’émotion du poète face aux spectacles que donne la guêpe. L’admiration et l’enthousiasme de Ponge sont nés de l’observation.

La phrase averbale Une véritable aimantation au sucre. est un retour au côté scientifique de l’approche. Quant au substantif aimantation, il est à la fois scientifique et métaphorique, et évoque l’attirance irrésistible de la prune pour la guêpe.

Conclusion

Cette présentation de la guêpe est donc à la fois scientifique et poétique, ce qui fait son originalité (elle donne à voir et à entendre la guêpe sous plusieurs facettes). Elle est aussi pour le poète l’occasion de jouer avec les mots (rares) ainsi qu’avec les images.

Ce poème en prose peut faire écho à de nombreux poèmes évoquant des animaux : Le chat ou L’albatros de Baudelaire, Le cygne de Sully Prudhomme, L’écrevisse d’Apollinaire Dans Le cygne, Sully Prudhomme exprime la grâce et la beauté d’un cygne sur un lac, et nous invite à reconsidérer cet animal.