Éléments pour l’introduction
En 1942, Francis Ponge (1899-1988) a publié Le Parti pris des choses, recueil de poèmes en prose dans lequel il écrit sur des éléments prosaïques ordinairement exclus de la poésie (un cageot, une huître, un galet). Dix ans plus tard, paraît La Rage de l’expression, nouveau recueil de poèmes en prose, dans lequel il évoque cette fois sa démarche poétique tout en décrivant des choses.
La Guêpe
est le premier véritable texte (Berges de la Loire
faisant figure de prologue) de La Rage de l’expression. Il est dédié à Jean-Paul Sartre, qui a publié une étude sur le précédent volume de Ponge Le Parti pris des choses (1942), ainsi qu’à Simone de Beauvoir. L’extrait étudié correspond aux premières lignes du texte.
Mouvements
– Premier mouvement, de la ligne 1 à 11 : description de la guêpe
– Deuxième mouvement, de la ligne 12 à la fin : la guêpe et le sucre
Problématique
Comment Francis Ponge parvient-il à décrire la guêpe de manière à la fois scientifique et poétique ?
I. Description de la guêpe (l. 1 à 11)
a) Lignes 1 à 6
Le substantif hyménoptère
est le premier mot d’une longue phrase qui dure un paragraphe entier, qui imite peut-être le vol de l’insecte. Il s’agit du nom savant (qui dénote de la précision scientifique), indiquant sa classification taxinomique (l’ordre auquel la guêpe appartient). Il se étymologiquement décompose de ptéron
en grec signifiant aile
, et peut-être de hymen
signifiant membrane
.
La métaphore vol félin
est filée avec apparence tigrée
(pour rappel une métaphore filée est métaphore réutilisée par la suite). La démarche est ici anti-scientifique, en contrebalançant aussitôt l’usage du nom savant (on passe ici dans le domaine des images, donc de la poésie). Le félin (tigre) est peut-être suggéré par les couleurs, mais aussi par la proximité phonétique de guêpe
et de guépard
.
Les comparatifs plus lourd que
et plus petites que
permettent d’évoquer les caractéristiques physiques de la guêpe (son corps et ses ailes), ce qui relève de la démarche de l’entomologiste, qui étudie les insectes. C’est la première comparaison ou confrontation à un autre insecte : le moustique, dans une approche comparative.
La polysyndète et
, mais
, et
témoigne à la fois de la volonté de tout dire et de la difficulté à tout réunir dans la même phrase.
La polyptote vibrantes
, vibre
, vibrations
est un procédé d’insistance : il s’agit de la qualité essentielle des ailes de la guêpe. Il en souligne la particularité de sa permanence, contrairement aux vibrations de la mouche.
La précision vibrations nécessaires à la mouche
constitue une deuxième comparaison ou confrontation à la mouche.
Les allitérations en [v] (fricative) et en [r] (vibrante) donnent une harmonie imitative pour rendre sonores les vibrations de la guêpe.
La parenthèse (pour se défaire du miel ou du papier tue-mouches, par exemple)
donne des exemples de situations ultracritique
pour la mouche (ultracritique
est un néologisme, donc une création verbale, davantage poétique que scientifique).
Conclusion partielle : On quitte alors l’observation (scientifique) pour l’interprétation
b) Lignes 7 à 11
L’usage du verbe d’état et modalisateur elle semble
rend le propos subjectif. Le modalisateur une sorte de
nous met à distance de l’approche scientifique : on est dans l’approximation.
La métaphore dans un état de crise continue
traduit le mouvement incessant de la guêpe. La tournure légèrement hyperbolique est à rapprocher des hyperboles frénésie
et forcènerie
, deux substantifs associés dans ce qui peut être une paronomase (rapprochement de deux termes phonétiquement proches). Ils désignent tous les deux une activité trépidante. forcènerie
montre le goût de Ponge pour le vocabulaire, ici archaïque, rare et un peu précieux. Il est à rapprocher plus loin du néologisme extirpeur
, de miellée
, soleilleuse
, hydromélique
. Dans ses mouvements, la guêpe est hyperbolique (dans l’excès). Il y a du paroxysme, de l’histrionisme. Elle en fait trop : la frénésie peut être compris comme une fureur.
Les adjectifs qualificatifs brillante, bourdonnante, musicale
convoquent deux sens : la vue et l’ouïe. La guêpe se donne à voir mais aussi à entendre. La comparaison une corde fort tendue
évoque la dangerosité de la guêpe qui est beauté et menace mêlées. Les sonorités avec l’assonance en [an], l’allitération en [r] et l’homéotéleute en [ante] montre la volonté de donner à entendre le vol bruyant de la guêpe.
Le champ lexical de la nocivité (caractère de ce qui est nocif) : crise
, frénésie
, forcènerie
, brûlante
, piquante
, et la répétition de l’adjectif dangereuse
/ dangereux
contribue à mettre en garde le lecteur contre l’insecte. Le rejet en fin de phrase ce qui rend son contact dangereux
est un procédé de mise en relief de ce qui s’apparente à un avertissement.
Conclusion partielle : Francis Ponge a décrit la guêpe et interprété son vol. Il va désormais étudier son rapport au sucre.
II. La guêpe et le sucre (l. 12 à la fin)
a) Lignes 12 à 16
La proposition indépendante elle pompe avec ferveur et coups de reins
est une présentation subjective, donc au plus loin d’une démarche scientifique. L’évocation sensuelle, avec les coups de reins
, montre que l’alimentation de la guêpe a quelque chose de charnel.
La proposition indépendante c’est riche à voir
traduit l’enthousiasme du poète, qui fait de l’alimentation de la guêpe une sorte de spectacle : quelque chose de fascinant et de vaguement hypnotisant. La périphrase un petit appareil extirpeur particulièrement perfectionné
désigne la trompe buccale (et surtout pas le dard !). Elle est plus poétique que la description scientifique. La périphrase se double d’une métaphore avec appareil
. Les adverbes vraiment
et particulièrement
insistent eux sur la perfection du mécanisme
La métaphore rayon d’or
évoque la pulpe de la prune, et la métaphore rayon (d’or et d’ombre)
évoque la guêpe. La proximité lexicale des deux métaphores indique la symbiose de la guêpe et de la prune, qui semblent se fondre en un même corps. La polyptote qui mûrit
, murissement
évoque le passage de la prune à la guêpe : ce qui a mûri est emporté par la guêpe.
b) Lignes 17-18
La phrase averbale, de Miellée
à hydromélique
, est un retour à la tentative de description de la guêpe. L’absence de verbe fait comme s’il s’agissait d’impressions, de notes. L’adjectif qualificatif miellée
évoque une nouvelle fois la symbiose entre l’aliment et la guêpe, dans une sorte de fusion. Elle est couverte, recouverte de miel, comme après une immersion.
Les adjectifs qualificatifs miellée
, soleilleuse
, hydromélique
sont des mots rares, avec lesquels le poète joue et qui indiquent son plaisir des mots. Ce sont de plus des adjectifs valorisants, mélioratifs. Enfin, les adjectifs qualificatifs miellée
et hypocrite
font un écho possible à l’adjectif mielleux
, qui rappelle miellée
.
c) Lignes 18-19
La phrase averbale (de La guêpe sur le bord
à irrésistible
) est une nouvelle utilisation du procédé précédent, qui rappelle une prise de notes. Ponge évoque des images communes à tous, pour une forte impression visuelle.
Le groupe nominal attirance irrésistible
fait écho aux coups de reins
. Ce vocabulaire amoureux est repris par la suite avec désir
, faites l’une pour l’autre
, aimantation
. La guêpe a ici des allures d’amante passionnée
d) Lignes 20-21
Les phrases exclamatives traduisent l’émotion du poète face aux spectacles que donne la guêpe. L’admiration et l’enthousiasme de Ponge sont nés de l’observation.
La phrase averbale Une véritable aimantation au sucre.
est un retour au côté scientifique de l’approche. Quant au substantif aimantation
, il est à la fois scientifique et métaphorique, et évoque l’attirance irrésistible de la prune pour la guêpe.
Conclusion
Cette présentation de la guêpe est donc à la fois scientifique et poétique, ce qui fait son originalité (elle donne à voir et à entendre la guêpe sous plusieurs facettes). Elle est aussi pour le poète l’occasion de jouer avec les mots (rares) ainsi qu’avec les images.
Ce poème en prose peut faire écho à de nombreux poèmes évoquant des animaux : Le chat
ou L’albatros
de Baudelaire, Le cygne
de Sully Prudhomme, L’écrevisse
d’Apollinaire Dans Le cygne
, Sully Prudhomme exprime la grâce et la beauté d’un cygne sur un lac, et nous invite à reconsidérer cet animal.