Témoin d’un siècle qui verra une profonde transformation de l’Art en général et de la poésie en particulier, Francis Ponge, en tant que poète du vingtième siècle, s’appliquera à casser les codes de la poésie traditionnelle, notamment en choisissant de rendre à des objets, des choses ou des éléments de notre vie quotidienne toute leur dimension poétique. Publié en 1952, La Rage de L’Expression est un recueil novateur aussi dans la volonté de Francis Ponge de dévoiler, comme un peintre montrerait ses croquis préliminaires, tout le travail du poète.
Le texte en prose "Notes prises sur un oiseau" fait partie, avec "La Guêpe", d’un ensemble de notes sur la faune. Ponge y pose la question suivante : comment retranscrire en mots l’essence même de l’oiseau, s’approcher au plus près de ce qu’il est, non seulement pour le comprendre, mais aussi pour jeter sur le Monde une lumière poétique qui transcende l’humanité ?
Nous verrons que le texte s’articule, de manière métaphorique, en trois mouvements très symboliques : le premier (de la ligne 1 à la ligne 7) semble mimer l’envol d’un oiseau. Le deuxième (de la ligne 8 à la ligne 13) imite quant à lui la descente en piquet du volatile. Le dernier mouvement correspond pour finir à une ouverture universelle sur le monde.
I. L’envol d’un oiseau
Le lecteur ressent, dès le début du texte, une sorte de mouvement, comme si le poète tournait autour de l’oiseau en se prenant lui-même, en tant que représentant de l’espèce qui a inventé l’aéroplane, pour un oiseau. Tout se passe comme si le poète avait pris lui-même les commandes d’un aéroplane pour s’élancer vers l’oiseau et l’observer sous divers angles afin d’en saisir l’essence. La longueur des phrases – seulement deux, pour sept lignes – mime les circonvolutions de l’oiseau à la capacité de vol infinie.
Cet envol sert de métaphore pour signifier le fait que le poète part à l’assaut des mots afin de trouver dans le langage l’expression qui sera la plus juste pour décrire l’oiseau dans toute sa Beauté, avec un grand B. Il insiste sur l’importance, dans le rapport au langage, de l’intuition et place cette notion en exergue au début (instinctivement
, ligne 1) et au milieu du passage (l’expression intuitive
, ligne 5), et l’on peut là encore voir un parallèle entre l’envol de l’oiseau et le fait que l’intuition peut être considérée, métaphoriquement, comme la partie la plus irrationnelle, la moins terre-à-terre
chez l’Homme.
II. La descente en piquet du volatile
Comme pour signifier un soudain retour sur terre, l’auteur a recours à l’anaphore du mot pas
(ligne 8) ainsi que du verbe redescendre
(lignes 8 et 9), et signifie avec cette métaphore du piquet de l’oiseau à la manière d’un rapace qu’il est nécessaire au poète de plonger aussi en lui-même, dans ce qui fait l’essence même de son caractère humain, c’est-à-dire le langage.
Cette redescente sur terre illustre le retour à la raison, qu’il mentionne ligne 10, sans pour autant dissocier cela de l’intuition. En effet, c’est un peu comme si le poète se devait, dans son processus d’écriture poétique, de maintenir une partie de son esprit dans cette zone irrationnelle où se situe l’intuition, celle qui fait de lui un être éclairant, comme un devin, ou divin messager, tout en gardant tout de même les pieds sur terre et en utilisant tous les outils que lui offre le langage pour être au mieux en adéquation avec ce qu’il décrit, en tant que maître des mots et de la langue.
III. Une ouverture universelle sur le monde
Ainsi, Ponge insiste à nouveau sur l’importance dans le dernier mouvement de la rationalité des termes logiques, qui sont les seuls termes humains
, car tout poète qu’il est, se devant d’éclairer le Monde et de mettre en lumière toute sa Beauté, à mi-chemin entre la Terre et le Ciel, il n’en demeure pas moins un simple mortel à qui il reste heureusement le pouvoir, grâce aux mots choisis, réfléchis, pétris, de comprendre et retranscrire l’univers.
Après l’envol puis la descente, ce dernier mouvement est une ouverture au monde, confirmée ligne 16 (son pouvoir sur le monde
) puis ligne 17 (pour lui […] pour tous
) et le poète montre ainsi qu’en choisissant et pétrissant le langage, il instruit aussi les autres de ses lumières.
Conclusion
Ponge a toujours considéré le langage comme un défi. Finalement, à la question comment retranscrire l’essence des choses ?
, le poète répond, en usant de métaphores, qu’il faut à la fois avoir la tête dans les étoiles et être un linguiste acharné.
Et, en poète digne de ce nom, éclaireur du monde, il rejoint ce que Baudelaire écrivait dans son "Ébauche d’un épilogue" pour la deuxième édition des Fleurs du Mal (1857) :
« Ô vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »