Francis Ponge est une figure majeure de la poésie du XXe siècle. Souvent qualifié de poète scientifique en raison de son approche rigoureuse du langage et des objets, il se considère pourtant lui-même comme un non-poète.
Dans La Rage de l’expression, publiée en 1952, il nous ouvre les portes de son atelier d’écriture. Par les mots et grâce aux mots, Ponge se met au service des choses, qu’il cherche à révéler dans toute leur singularité.
Le poème "Le Mimosa" s’inscrit dans l’économie générale du recueil, mais il se distingue par sa tonalité plus attrayante, notamment parce qu’il évoque le Sud. Le passage étudié précède une double acrostiche, dans laquelle le poète fait apparaître verticalement le mot "mimosa".
Problématique
Nous pouvons nous demander dans quelle mesure nous assistons véritablement à une glorification de l’arbuste
Plan
Nous étudierons d’abord, de la ligne 102 à 109, une description enthousiaste de la plante, puis, de la ligne 110 à 124, nous analyserons la présentation de l’arbuste disséqué, peut-être désacralisée.
I. Une description enthousiaste de la plante (l. 102 à 109)
Dès le début du passage étudié, encadré par des guillemets, le poète semble s’adresser directement au lecteur, marquant une mise à part de ce passage et soulignant sa singularité.
On relève des sonorités affirmées, comme dans les mots peignes
, poux d’or
ou encore dents
, qui donnent un rythme énergique aux phrases et traduisent l’enthousiasme du poète.
La subordonnée relative qui naissent de leurs dents
, composée d’un unique verbe, traduit une urgence, comme si le poète n’avait plus de temps tant ce qu’il décrit est merveilleux. Une théâtralisation s’installe ensuite avec l’expression peignes découragés
, introduisant une dramatisation dans le récit.
Le poète humanise ce qu’il décrit, notamment avec l’expression qui naissent
, qui est un anthropomorphisme, témoignant de sa volonté de faire prendre au sérieux ces objets, d’en faire presque des êtres vivants. L’image peigne découragé par la beauté des poux d’or qui naissent de leurs dents
fait aussi allusion au poids du mimosa.
L’expression basse-cour Haute-cour d’autruches enracinées, jaillissante de Poussins d’or !
, ponctuée de façon expressive et répétitive, traduit une admiration grandissante et une glorification de l’arbuste. L’opposition entre basse-cour
et Haute-cour
évoque, par un effet de parallélisme, à la fois l’univers de la ferme et celui de la cour royale. Le complément du nom autruches
joue sur une paranomase avec le pays, l’Autriche, créant une image ambiguë mêlant le monde des poules caquetantes à celui des nobles bavards, ce qui souligne l’ostentation du mimosa.
Les termes brève fortune, jeune millionnaire, la robe épanouie, liée par le bas, agitée en bouquets
mettent en lumière le caractère éphémère de la plante, tout en soulignant sa richesse apparente. La locution brève fortune
insiste sur la fragilité de la floraison. On remarque une féminisation de l’arbre par la métonymie la robe
, évoquant une danseuse.
L’expression houpette neuve, faibles poussins de cygne, douce au contact, et très fort parfumée
sollicite plusieurs sens : l’ouïe, le toucher et l’odorat. La plante se révèle à la fois puissante par son parfum et fragile par l’image des faibles poussins de cygne
. Le terme houpette
, tout en étant peu valorisant, fait référence à la fois à un oiseau et aux fleurs du mimosa.
L’expression geyser de plumes poussinantes
dynamise la description, grâce aux sonorités en p, donnant l’image d’un jaillissement vif. Vient ensuite panaches, de soleils soutenables constellés !
, qui élève la plante vers le ciel et évoque des constellations lumineuses. La dorure suggérée par soleils
met en avant le mimosa comme un astre cherchant à imiter le soleil. Le mot polysémique panaches
renvoie à la fois aux fleurs et à un style flamboyant.
Enfin, l’expression orgueil souple et retombant avec déférence pour lui-même comme pour les spectateurs
introduit une transition fluide, rappelant la complexité du mimosa. Ce dernier a été tour à tour comparé à un soleil, un marié, un oiseau, avant de saluer humblement son public avec respect, marqué par le terme déférence
.
Ce premier mouvement offre une scène à la fois théâtrale et élogieuse, mais nuancée, qui présente le mimosa sous un jour à la fois grandiose et fragile.
II. La présentation de l’arbuste, désacralisé
Le second mouvement adopte un ton plus sobre et presque philosophique.
Dès les lignes 110 à 111, les termes floraison
et fructification
renvoient explicitement à la botanique, ancrant le discours dans un vocabulaire scientifique. Une opposition se dessine ensuite entre chemin retour
et paroxysme
, opposant un mouvement cyclique et un point culminant.
De la ligne 112 à 113, l’arbre est anthropomorphisé par le terme enthousiasme
, humanisant le mimosa et lui donnant une émotion propre. S’ensuit une double acception morale avec l’opposition des notions bons
et mauvais
, mettant en lumière une réflexion sur les valeurs.
Aux lignes 116 et 117, une série de sonorités se répètent et se confrontent, tandis que le ton devient sentencieux. Le poète y précise un concept d’utile
, renforçant l’aspect pragmatique du mimosa.
Entre les lignes 118 et 119, le poète établit une distinction entre le fruit et la graine qui le produit. Il met ainsi en opposition la beauté visible du fruit et l’utilité fondamentale de la graine, qui contient la potentialité de la vie.
De la ligne 120 à 122, l’approche se fait presque scientifique. Le terme paroxysme
évoque un point culminant d’enthousiasme, tandis que le mot jouissance
introduit une dimension érotique et sensualise la floraison. L’humanisation se poursuit avec le mot individu
, conférant une identité à l’arbre.
Une accumulation de synonymes décrit la graine : l’enveloppe, le protecteur, le frigidaire, l’humidaire de la graine
, où apparaît un néologisme, humidaire
. Cette accumulation souligne l’enfermement et la protection de la graine, rappelant la botanique mais aussi faisant allusion à une métaphore du ventre maternel, lieu de sécurité et de développement.
Enfin, aux lignes 123 à 124, l’anaphore la graine
élève cette dernière en majesté. Le poète propose un paradoxe presque philosophique : ce n’est pas le fruit, beau et éphémère, qui donne la vie, mais la graine, modeste et presque invisible. Par le chiasme c’est la chose, le rien
, il souligne l’humilité du mimosa dans son essence, invitant à une modestie face à l’éclat passager de la floraison.
Conclusion
Ainsi, le poète offre une glorification nuancée du mimosa. S’il célèbre la beauté et la richesse de la plante par des termes mélioratifs, il en souligne aussi la vie éphémère et le côté parfois prétentieux de sa floraison. En mettant en lumière la mortalité de cet arbre, dont les fleurs fanent rapidement, le poète rappelle que le mimosa ne durera pas.
En rappelant que les fleurs fanent rapidement, il fait du mimosa un symbole de la condition humaine, un véritable memento mori, un rappel à l’homme de sa mortalité et de la nécessité de se tourner vers Dieu avec piété, selon les valeurs du XVIIIe siècle.
Ouverture
Ce passage du poème Le Mimosa de Francis Ponge peut nous faire penser au tableau "L’Atelier aux mimosas" de Pierre Bonnard, peint entre 1939 et 1946 au Cannet. Tout comme Ponge, Bonnard célèbre la beauté éclatante et éphémère du mimosa, en capturant à la fois la lumière dorée et la fragilité de cette plante.