Les Lettres d’une Péruvienne sont un roman épistolaire écrit par Françoise de Graffigny et paru en 1747. Cette œuvre, reprenant la veine exotique et le style épistolaire précédemment employé en 1721 par Montesquieu avec ses Lettres persanes, a connu un vif succès au milieu du 18e siècle. Madame de Graffigny s’efforce de dénoncer dans son œuvre, qui s’inscrit dans la perspective des Lumières, les travers de la société en donnant la parole à Zilia. Cette dernière est une jeune péruvienne, enlevée par les Espagnols puis par un Français, le comte de Déterville qui tombe sous son charme et l’emmène avec lui en France.
C’est de ce pays inconnu qu’elle écrit 41 lettres à son amant, Aza. Zilia fait partie des personnages emblématiques des écrivains au 18e siècle à l’instar des personnages de Voltaire ou de Diderot. En effet, elle correspond à un regard étranger, neuf et critique, qui rend compte des mœurs d’un pays lointain et inconnu jusqu’ici. Ceci permet également une réflexion sur nos us et coutumes que nous jugeons bien souvent comme normales d’un point de vue interne. Ces étrangers viennent de civilisations naturelles, nous sommes donc face à une critique d’un esprit de la Nature sur la société.
Dans l’extrait étudié de la lettre III, Zilia, fille du soleil, est enlevée par deux de ses ravisseurs qui l’a conduise jusqu’à une mystérieuse maison dans un balancement perpétuel
. Dans ce passage, Zilia est emmenée violemment de nuit par ses ravisseurs sur un chemin chaotique, et ce dans un état d’incompréhension et de solitude extrême. Les conditions de ce voyage sont difficiles pour notre narratrice fictive qui tente vainement d’exprimer à Aza, l’homme qu’elle aime, ce qu’elle a ressenti au moment du mystérieux cheminement.
Nous nous demanderons en quoi cette lettre fait le portrait d’un être candide, perdue physiquement et métaphysiquement, dans un environnement antithétique à son environnement d’origine.
Pour ce faire, nous pouvons diviser l’extrait étudié dans la lettre III en trois parties :
– 1re partie : Retour à la vie par l’écriture
De C’est toi, chère lumière.
à encore moins intelligibles ?
– 2e partie : Un voyage vers un néant géographique, physique et intellectuel
De A peine, mon cher Aza
à ma première prison.
– 3e partie : L’arrivée effrayante en terres étrangères
De Mais, mon cher Aza
à le commencement de mes peines.
I. Retour à la vie par l’écriture
Tout d’abord, la lettre débute in medias res sans aucune formule d’appel. Selon Del Lungo le medias res, ou incipit dynamique, est caractérisé par une raréfaction informative et une dramatisation immédiate
. Dès la première ligne, Zilia, fille du soleil, fait référence à la lumière
de ses jours qui constitue une périphrase élogieuse. Avec le pronom personnel conjoint toi
nous pouvons penser que ce terme se rattache directement au destinataire de la lettre qui n’est autre que son amant Aza. Nous avons donc une valorisation du sujet avec la répétition à deux reprises de c’est toi
. Dans ce cas précis, la référence de son amour au soleil démontre du grand amour qu’elle lui porte. Le soleil étant, dans la civilisation péruvienne, l’objet d’un culte primordial, car ils se considéraient comme descendants directs de celui-ci. La lumière correspond alors à la lumière du jour qui lui permet de retrouver une certaine stabilité, un repère connu. En effet, l’emploi du verbe s’éteindre
renforce la force vitale attribuée au soleil. L’obscurité est corrélée à la thématique de la mort par les termes mort
, moissonné
, je mourrais
, une fin soudaine, qui arrive d’un seul coup
.
Lorsque Zilia écrit à Aza je mourrais : tu perdais pour jamais la moitié de toi-même
, elle fait référence à la future union qui aurait dû les réunir, en mettant en parallèle les deux pronoms personnels, unis fictivement dans cette lettre. La jeune femme lui annonce qu’elle demeure en vie par la force de son amour, et lui promet un sacrifice
qui signifie étymologiquement fait de rendre sacré
. Nous pouvons voir ici une marque de remerciement qui élève son amant au statut de divinité, la religion étant très importante dans leur civilisation. Les croyances étaient principalement tournées vers la nature : la nature laborieuse se préparait déjà à donner une autre forme à la portion de la matière qui lui appartient à moi
. Ici, nous voyons clairement l’impact de la nature sur les êtres humains : elle les façonne et laisse un peu d’elle en eux.
Zilia aime Aza, de ce fait, elle continue à entretenir une relation épistolaire avec lui afin de lui rendre compte de ce qui lui arrive. Elle utilise le verbe instruire
: ses aventures sont dignes d’un roman d’apprentissage et elle veut partager avec son amant toutes les connaissances qu’elle acquiert. D’autre part, la jeune femme exprime sa difficulté à se rappeler les idées déjà confuses
. En effet, l’aveuglement dans lequel elle a été transportée entrave son souvenir. Elle ne peut se baser que sur son ouïe ou son sens olfactif, ce qui met en péril la clarté des informations qu’elle pourrait donner à Aza. Le fait que sa vue ne lui a été d’aucun service confirme cette idée de perte physique. Dans ce cas présent, nous avons une mise en avant de l’écriture qui intervient comme un antidote à l’oubli puisqu’elle permet de laisser une trace indélébile du vécu. Le temps ne peut altérer ce que le papier nous laisse lire.
Le passage se termine avec la succession de deux longues questions rhétoriques, notre narratrice fictive créer une formulation plaintive entre l’excitation à l’idée de partager avec Aza ses mésaventures, et espérée de même de sa part, comme le sous-entend le contrat épistolaire, et l’incapacité de lui exprimer avec la même intensité que s’il l’avait vécu, malgré un désir d’intelligibilité
et d’authenticité. Il existe donc dans un problème de communication : ceci accentue l’aspect de perdition de cette jeune femme profondément touchée par ce qu’elle endure depuis son rapt.
II. Un voyage vers un néant géographique, physique et intellectuel
Dans cette seconde partie, nous observons une perte progressive de notre personnage. Elle commence par faire référence au dernier tissu
, rappelant l’élément physique qui l’unissait à son amant grâce au Chaqui
, que nous pouvons traduire par messager. Ces tissus sont déjà présents dans les lettres 1 et 2, formant un fil conducteur dans notre récit. Avec la répétition du déterminant possessif notre
le lien entre les deux amants est renforcé : elle s’intègre également dans environnement commun à son peuple, donc connu. Cette stabilité ambiante prend fin vers le milieu de la nuit
. Nous pouvons alors penser que Zilia, fille du soleil, est alors dans un environnement peu rassurant lorsque la lumière n’est pas là, lorsqu’il fait sombre
. La nuit s’oppose alors au Temple du soleil
, première habitation de la jeune femme, symbole de ses racines. Malgré cette opposition de clair/obscur, l’image de la femme est toujours celle d’un être esseulé, toujours replié sur lui-même. En effet, la jeune femme a été transportée par ses ravisseurs de nuit, et donc elle n’a pas pu voir ce qui l’entourait ni l’écrire à son amant. L’obscurité est symbole de la mort de l’âme, de perte de soi-même et de ses racines pour Zilia tandis que le jour représente la vie comme nous pouvons le voir avec l’expression le soleil anime notre être
et par conséquent il permet également la reprise de l’écriture.
Le sentiment de perte est accentué par l’absence de repères spatio-temporels énoncés par Zilia. Cette perte, est aussi exprimée par un réseau lexical de la violence : ravisseurs
, enlever
, violence
, m’arracher
. Nous avons réellement l’idée d’un rapt. Cet acte est alors marqué par des formules passives telles qu’on me fit porter
, je fus placée
, montrant l’impuissance de la femme. Le pronom personnel indéfini on
peut exprimer une perte métaphysique de Zilia puisque, en perte d’identité elle s’associe à ses ravisseurs. Lorsqu’elle dit on marchait de nuit
, on a une idée de cause à conséquence. En effet, elle est perdue et la nuit en est la principale cause puisque le soleil, son père spirituel, ne peut guider ses pas. Cette idée de perte de repère et de perte physique dans un environnement géographique est reprise par la formule et le jour on s’arrêtait dans des déserts arides
le désert étant un espace désolé où l’être humain doit s’adapter à des conditions de vie extrêmes, créant un isolement encore plus profond. D’autre part, le désert peut être le symbole d’un vide spatial et temporel suggéré en particulier par les paroles célèbres de Phèdre Dans l’Orient désert quel devint mon ennui
ou encore d’une perte métaphysique avec l’expression nager en plein désert.
Peu après, Zilia dit enfin arrivés où l’on voulait aller.
Dans cette formule le seul indice géographique qu’elle nous laisse transparaître est le pronom où
, ce qui confirme le fait qu’elle ne sait rien, elle ne fait que deviner, présupposer comme le prouve le terme apparemment
. Nous pouvons constater que la jeune femme continue de s’identifier à ses ravisseurs et donc continue sa perte d’identité progressive. Elle les nomme ses ravisseurs
puis barbares
et on
elle-même ne sait pas si elle doit se compter parmi eux. Nous pouvons avoir des doutes sur ses ambitions, car avec l’utilisation du on
, elle réduit les siennes à être semblables à celles des Espagnols. Ce pronom personnel indéfini peut aussi indiquer qu’elle n’est plus maîtresse de sa vie, qu’elle n’est pas impliquée dans ce qui lui arrive. De plus, l’expression ces barbares me portèrent sur leur bras
semble indiquer qu’elle est transportée comme le serait un objet, sans tenir compte de son avis, comme le souligne où l’on voulait m’amener
. Zilia semble aussi perdre sa condition d’humaine face à ces hommes. Cependant, Zilia continue de s’enfoncer dans sa perdition, l’idée de noirceur est de plus en plus présente avec une nuit
et l’obscurité
. Elle s’enlise dans une perte d’elle-même au fur et à mesure de leur avancée géographique. Autrement dit, plus elle s’éloigne de son environnement naturel, plus elle s’égare.
Zilia nous parle alors d’un endroit incommode dans lequel elle fut placée
. En plus du retour récurent de la formule passive qui définit la jeune femme, l’endroit étroit
et incommode
peut se référer à son esprit torturé de questions et d’incompréhension, et duquel elle ne peut s’épancher par l’écriture. Cette nouvelle habitation s’oppose de nouveau avec son habitation d’origine qui, rappelons-le, était un temple. Zilia est consciente que cette première demeure, aussi luxueuse fût-elle, s’apparentait à une prison. Ceci a pour effet de renforcer l’image de la femme-objet qui n’est pas disposée à maîtriser son destin, mais aussi que cette solitude observée ne fait que se perpétuer dans le temps.
III. L’arrivée effrayante en terres étrangères
Le texte se poursuit par deux phrases exclamatives montrant l’incompréhension totale de Zilia face à cette situation. Elle s’adresse encore à Aza, peut-être dans l’espoir de s’attacher à un élément connu et rassurant. Le verbe persuader
montre qu’elle ne peut raconter cet épisode en usant de sa raison, mais seulement de ses ressentis. En effet, elle ajoute que le mensonge n’a jamais souillé ses lèvres
, prouvant que ce qu’elle dit, aussi affreux que cela puisse être, est véridique. Ensuite, elle évoque dans cette lettre, la maison dans laquelle elle est emmenée, la jugeant fort grande
, comme suspendue
, dans un balancement continuel
. Cela nous fait penser à une maison d’un autre temps, d’un autre monde, ce qui renforce l’idée d’exotisme et de découverte d’un espace inconnu pour Zilia. À l’entrée de cette demeure, elle précise qu’une quantité de monde
se trouve à l’intérieur : il y a donc un contraste entre le voyage où elle ne croisait personne et l’arrivée où la foule ne fait que l’isoler encore plus, à cause de sa différence.
Son incompréhension s’accentue au fil des mots : elle utilise la périphrase ô lumière de mon esprit
pour qualifier Aza, et emploi un nom de dieu connu de sa religion Ticaiviraconcha
. Comme vu précédemment, le soleil, Aza et les références à sa culture sont des éléments stables de sa vie passée, ainsi en les nommant, elle tente de trouver du sens là où elle n’en voit pas. Sa divine science
indique son manque de savoir dans ces circonstances, renforçant son état de détresse. Elle souhaite comprendre ce prodige
, ici celui de la maison qui flotte dans les airs. Cette merveille toutefois, est associée aux barbares : ainsi, nous pouvons penser que celle-ci a une image négative, peut-être similaire à de la sorcellerie. Elle ajoute que cette demeure n’a pas été construite par un être ami des hommes
: il y a une rupture avec les codes de sa civilisation, où la notion d’homme ici est quand même limitée par la culture. En effet, nous pouvons supposer que les barbares mentionnés plus haut ne sont pas des hommes à ses yeux. Le sentiment de perte est donc d’autant plus grand par la notion d’humanité qui est remise en cause.
Nous pouvons aussi relever le champ lexical du malaise : mouvement continuel
, odeur malfaisante
et un mal si violent
. Nous pouvons ici imaginer une métaphore du mal du pays
où la rupture avec le milieu d’origine, natal, entraîne une angoisse dans l’âme de celui qui est parti. Sans ses origines comme base, Zilia trouve ce qui l’entoure empreint d’un sortilège maléfique : la maison bouge comme rendue vivante, exerçant une force sur elle. Ici encore, cette Péruvienne n’est encore pas libre de ses gestes, toujours soumise à un élément extérieur. Elle est étonnée de n’y avoir pas succombé
, ce qui souligne qu’elle sous-estime d’une part ses forces, mais aussi qu’elle reste dans l’ignorance de ses propres réactions face à cet environnement hostile. La perte de soi est donc totale, elle ne peut agir comme elle le voudrait, et est incapable de prévoir ce qui va se passer en elle, mais aussi envers elle. La scène dépeinte semble tragique, et ceci est accentué par la dernière phrase de l’extrait : ce n’était que le commencement de mes peines.
Nous relevons d’abord la mise en suspense des événements à venir par un captatio benevolontiae. Zilia annonce ici, par cette prolepse, que la suite de son histoire ne s’annonce guère réjouissante, et que ce qu’elle vient de raconter n’est pas aussi terrible que la suite des événements. Le nom peines
sert à dramatiser encore davantage la scène du rapt, et ce qui en découle. Ainsi, après avoir vécu cette perte de soi totale, nous sommes ici invités à penser que la suite l’entraînera plus profondément vers les abîmes de la souffrance.
Conclusion
Nous avons donc vu que le personnage de Zilia, comme celui de Marianne dans Les Lettres portugaises, était prise d’un violent désespoir qu’elle communique tant bien que mal avec son amant. Malgré la distance, la passion pour cet homme reste intacte. Il constitue alors l’un des seuls liens qu’elle peut encore avoir entre elle et les origines et sa vie passée. Ce passage représente un bouleversement important dans la vie de cette Péruvienne : elle quitte de force son foyer, son devoir, et est transportée contre son gré, dans une violence inhabituelle et vers un lieu inconnu.
La perte de repère semble totale, sans aucun répit pour cette jeune femme. Ceci entraîne donc une perdition métaphysique, dû à l’incompréhension que Zilia se fait de la situation. Le manque de connaissance l’empêche toute réflexion logique, elle ne peut seulement faire part de ces impressions. Notons que cette détresse se fait de plus en plus violente au fil de l’extrait : d’abord elle est triste de la distance entre elle et Aza, ensuite elle se fait mener de force vers un lieu inconnu, et enfin, à son arrivée, tout semble pire que ce qu’elle avait imaginé, créant chez elle un malaise physique lié à un mal-être mental.
Grâce à cette lettre, Zilia nous raconte son histoire à travers ses sens, ses ressentis personnels, se décrivant alors comme une victime du destin, de sa situation, mettant en avant ses profondes souffrances, et ses questionnements intérieurs. Ainsi, nous retrouvons dans ce personnage les caractéristiques fondamentales de l’héroïne tragique. Malgré les péripéties qu’elle devra affronter, jamais elle n’arrêtera d’écrire à Aza dans l’espoir de le retrouver et de l’épouser. Elle est consciente des malheurs qui lui arrivent et de ceux qu’elle imagine lui arriver. Elle en parle de manière personnelle et touchante.
Bien que soumise à d’autres forces que sa volonté, elle tentera de faire la faire entendre sur sa vie. Toutefois, nous savons qu’à la fin du roman, Zilia ne parviendra pas à épouser Aza, ce dernier s’étant converti à la religion catholique. Nous pouvons voir alors dans ce refus d’union, une mort symbolique de Zilia dans son environnement natal, la coupant à jamais de ses origines, perdues dans un monde qu’elle a essayé de comprendre par ses lectures personnelles.