Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne – Lettre 34 (extrait)

L’analyse linéaire du texte.

Dernière mise à jour : • Proposé par: timotel (élève)

Texte étudié

Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils ; je ne m’en suis pas informée. Mais je sais que, du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde, que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir et qui sont incapables de leur former le cœur qu’elles ne connaissent pas.

Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l’égard de la divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans de petites cérémonies d’un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d’ennui, que c’est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde, et si l’on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s’en acquitte, on croirait volontiers que ce n’est qu’une espèce de politesse que l’on rend par habitude à la divinité.

D’ailleurs, rien ne remplace les premiers fondements d’une éducation mal dirigée. On ne connaît presque point en France le respect pour soi-même dont on prend tant de soin de remplir le cœur de nos vierges. Ce sentiment généreux, qui nous rend le juge le plus sévère de nos actions et de nos pensées, qui devient un principe sûr, quand il est bien senti, n’est ici d’aucune ressource pour les femmes. Au peu de soin que l’on prend de leur âme, on serait tenté de croire que les Français sont dans l’erreur de certains peuples barbares qui leur en refusent une.

Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l’extérieur, sont les points essentiels de l’éducation. C’est sur les attitudes plus ou moins gênantes de leurs filles que les parents se glorifient de les avoir bien élevées. Ils leur recommandent de se pénétrer de confusion pour une faute commise contre la bonne grâce : ils ne leur disent pas que la contenance honnête n’est qu’une hypocrisie si elle n’est l’effet de l’honnêteté de l’âme. On excite sans cesse en elles ce méprisable amour-propre qui n’a d’effet que sur les agréments extérieurs. On ne leur fait pas connaître celui qui forme le mérite et qui n’est satisfait que par l’estime. On borne la seule idée qu’on leur donne de l’honneur à n’avoir point d’amants, en leur présentant sans cesse la certitude de plaire pour récompense de la gêne et de la contrainte qu’on leur impose ; et le temps le plus précieux pour former l’esprit est employé à acquérir des talents imparfaits dont on fait peu d’usage dans la jeunesse et qui deviennent des ridicules dans un âge plus avancé.

Françoise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne – Lettre 34 (extrait)

En 1747, Mme de Graffigny publie des lettres de façon anonyme, un roman épistolaire qui suit la mode du XVIIIe siècle, mais qui est aussi empreint d’exotisme et comporte de nombreuses lettres. Cinq ans plus tard, en 1752, elle propose une deuxième édition augmentée, à laquelle elle rajoute plusieurs lettres. Le roman raconte les aventures de Zilia, une princesse péruvienne arrachée à sa famille et à son frère.

Il s’agit de critiquer la société du XVIIIe siècle. Ajoutée à la seconde édition, cette lettre veut montrer l’éducation des femmes et la manière dont elles sont dévalorisées à cette époque. C’est la lettre la plus longue du roman, elle revêt donc une importance particulière pour l’autrice.

Ici, il est question des femmes et de leur dévalorisation au XVIIIe siècle en France, notamment à travers leur éducation. L’autrice dresse un réquisitoire (terme de vocabulaire juridique : discours qui accuse, par opposition au plaidoyer, qui défend quelque chose) contre l’éducation des jeunes filles françaises.

Projet de lecture

Quel regard Zilia porte-t-elle sur l’éducation des jeunes filles françaises ?

Découpage du texte en trois mouvements

— L’enseignement des jeunes filles (l. 1 à 6)
— L’éducation morale (lignes 7 à 13)
— La formation à la vie sociale et à la vie en société (lignes 14 à 25)

I. L’enseignement des jeunes filles (l. 1 à 6)

a) « Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils »

Zilia commence par évoquer ce qu’elle ignore de l’éducation des garçons. L’emploi de la négation je ne sais souligne son manque d’information sur ce sujet, en opposition avec la certitude affirmée ensuite par je sais dans la phrase suivante.

Cette opposition entre savoir et ne pas savoir, renforcée par la conjonction adversative mais (l. 2), met en évidence la différence entre l’éducation des garçons et celle des filles. Zilia avoue que ce sujet ne la préoccupe pas directement — non par désintérêt, mais pour souligner le déséquilibre entre les deux types d’éducation.

b) « Mais je sais que du moment que les filles... à vivre dans le monde »

Ici, Zilia ne parle pas de toutes les filles, mais de celles destinées à vivre dans le monde, c’est-à- dire issues de la bourgeoisie ou de la noblesse. Elle ne mentionne pas les filles du peuple. L’éducation commence très tôt (du moment que…) et poursuit un but précis (pour leur apprendre à vivre dans le monde).

L’expression Maison Religieuse désigne le couvent : une périphrase qui met en évidence le paradoxe du lieu. En effet, comment apprendre à vivre dans le monde en étant enfermée ? Le parallélisme de construction entre dans une Maison Religieuse et dans le monde (deux compléments circonstanciels de lieu) accentue ce contraste ironique.

Zilia décrit en apparence un fait social, mais son choix de vocabulaire, notamment le verbe enfermer, révèle un jugement implicite : elle critique une éducation qui prétend former des femmes libres tout en les isolant du monde.

c) « Que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit... qu’elles ne connaissent pas »

Zilia poursuit sa phrase en ajoutant un jugement clairement négatif. Elle rappelle les deux objectifs pédagogiques traditionnels du couvent — former l’esprit et le cœur — mais montre que les religieuses sont incapables de les atteindre. Les expressions on confie, incapables, qu’elles ne connaissent pas traduisent son mépris pour cette éducation.

Elle souligne l’hypocrisie du système : on demande à des femmes coupées du monde et ignorantes des sentiments humains de former le cœur et l’esprit de jeunes filles destinées à y vivre. Cette contradiction rend le système absurde et inefficace.

Conclusion du premier mouvement

Zilia dénonce ici l’incohérence profonde du premier enseignement des jeunes filles françaises. Loin de les préparer à la vie en société, cette éducation les enferme, les prive de raison et d’expérience, et repose sur des principes contradictoires.

II. L’éducation morale (l. 7 à 13)

a) « D’ailleurs rien ne remplace les premiers fondements d’une éducation mal dirigée »

Zilia commence par une formule péjorative et un jugement très critique : elle qualifie l’éducation des jeunes filles françaises de mal dirigée. Cette expression suggère que si l’éducation est défaillante dès le départ, elle ne peut plus être corrigée ensuite. Les premiers fondements sont essentiels, car ils déterminent tout le reste de la formation morale et intellectuelle.

Ainsi, Zilia dénonce une faute originelle de l’éducation française : elle est mal orientée dès le début et ne peut donc pas produire de bons résultats.

b) « On ne connaît presque point en France... le cœur de nos jeunes Vierges »

Cette phrase introduit une critique morale et culturelle. Zilia affirme qu’en France, on n’enseigne pas le respect de soi, valeur pourtant fondamentale. Elle reproche à l’éducation française de négliger la connaissance et l’estime de soi, conditions nécessaires pour apprendre à respecter les autres. L’expression respect pour soi-même renvoie à une valeur positive, un idéal d’équilibre et de dignité. En revanche, l’emploi du nous dans nos jeunes Vierges fait référence au système péruvien, qu’elle oppose implicitement au modèle français.

Le contraste entre en France (l. 8) et nos jeunes Vierges (l. 9) souligne l’opposition entre deux civilisations : l’éducation péruvienne, fondée sur le respect, la morale et la spiritualité, et l’éducation française, qu’elle juge vide de valeurs morales et de sens. Zilia fait donc du système péruvien un contre-modèle positif, où le respect de soi est au centre de la formation morale, contrairement à la France, où cette notion est totalement absente.

c) « Au peu de soin que l’on prend de leur âme... qui leur en refusent une »

La critique devient ici plus virulente et ironique. Zilia compare les Français à des peuples barbares, une expression volontairement provocatrice. Elle inverse le regard ethnocentrique européen : ce ne sont plus les peuples non européens qui sont barbares, mais bien les Français, qui traitent leurs femmes comme si elles n’avaient pas d’âme.

Le conditionnel dans on serait tenté de croire adoucit légèrement la formule, mais le propos reste profondément polémique et satirique. Zilia remet ainsi en cause l’idéologie dominante de son temps, en affirmant que la France, pourtant perçue comme le pays de la raison et de la culture, agit de manière inhumaine et rétrograde envers les femmes.

Conclusion du deuxième mouvement

Dans ce deuxième mouvement, Zilia formule un jugement moral et culturel très fort. Elle oppose deux conceptions de l’éducation : celle de la France, mal dirigée, vide de respect et d’âme, et celle du Pérou, fondée sur le respect de soi et la dignité morale.

À travers cette opposition, elle dénonce l’absence d’éducation morale véritable en France et propose une vision plus humaine et équilibrée de la formation des jeunes filles.

III. La formation à la vie en société (l. 14 à 25)

a) « Régler les mouvements du corps... sont les points essentiels de l’éducation »

Zilia ouvre ce troisième mouvement en décrivant ce qu’elle appelle l’éducation sociale des jeunes filles. Une fois sorties du couvent, elles rentrent chez leurs parents, qui leur apprennent à vivre en société. L’énumération ternaire des trois groupes verbaux à l’infinitif — régler, arranger, composer — souligne que tout est centré sur le corps, le visage et l’apparence.

L’éducation se réduit donc à un dressage physique et social, où il ne s’agit plus de former l’esprit ni le cœur, mais seulement d’apprendre à paraître convenable. Le vocabulaire du maintien corporel et de la maîtrise des gestes traduit une éducation de façade : on apprend aux filles à faire bonne figure, non à penser.

b) « C’est sur les attitudes plus ou moins gênantes.... plus ou moins bien élevées »

Zilia adopte ici un regard ironique et désapprobateur sur les parents. Elle les accuse de vanité : ils se glorifient non pas de la vertu ou de la sagesse de leurs filles, mais de leur grâce extérieure.

L’éducation devient ainsi un miroir social, un moyen pour les parents de paraître respectables plutôt que de former leurs enfants. Zilia dénonce l’hypocrisie et la superficialité de cette conception de l’éducation : les apparences priment sur la valeur morale.

c) « Ils leur recommandent de se pénétrer de confusion... l’honnêteté de l’âme »

Cette phrase repose sur une antithèse forte entre hypocrisie et honnêteté. Zilia montre que les jeunes filles apprennent à imiter la vertu plutôt qu’à l’incarner. La contenance honnête, censée refléter la pudeur, n’est qu’un masque social si elle ne vient pas d’une véritable honnêteté intérieure.

Elle critique donc une morale faussement vertueuse, qui ne développe pas l’âme mais enseigne la dissimulation. Le pronom indéfini on (l. 19-21) généralise le propos : Zilia vise toute la société française, pas seulement quelques familles.

d) « On excite sans cesse en elles... les agréments extérieurs »

Le terme méprisable marque une condamnation morale. Zilia dénonce un amour-propre dévoyé, centré uniquement sur l’apparence et le regard d’autrui.

La négation restrictive ne… que montre que tout se réduit à l’extérieur : les filles ne sont jugées que par leur beauté ou leur grâce, jamais par leur esprit. C’est une critique de la superficialité et de la vanité que la société cultive chez les femmes.

e) « On ne leur fait pas connaître celui qui forme le mérite, et qui n’est satisfait que par l’estime »

Ici, Zilia oppose la vanité à la vraie valeur morale. Elle distingue le faux amour-propre — basé sur l’apparence — du véritable mérite, fondé sur l’estime de soi et le respect intérieur.

Le mot estime rappelle le respect de soi-même évoqué dans le deuxième mouvement : c’est une continuité dans sa réflexion morale. Zilia défend une éducation fondée sur la dignité personnelle, et non sur la recherche de plaire.

f) « On borne la seule idée qu’on leur donne... la contrainte qu’on leur impose »

Elle déplore ici la vision réductrice de l’honneur féminin : une femme honorable est simplement celle qui n’a pas d’amant. L’éducation impose donc la contrainte, la gêne, et une morale de façade.

Zilia critique à la fois la sévérité des parents et leur hypocrisie : ils prêchent la vertu, mais recherchent avant tout la réputation. Elle renverse la logique : ce ne sont pas les filles qui doivent changer, mais les parents qui devraient réfléchir à leurs propres valeurs.

g) « Et le temps le plus précieux... dans un âge plus avancé »

La lettre se termine sur une critique du gaspillage éducatif. Les jeunes filles consacrent leur temps à apprendre des talents imparfaits (comme la danse ou la musique), qui ne développent ni l’esprit ni la raison.

Zilia souligne le paradoxe : ce qu’on leur enseigne ne sert à rien, ni dans leur jeunesse, ni plus tard. L’éducation française apparaît donc comme inutile, vide et ridicule, tout comme celle donnée par les religieuses.

Conclusion

Dans ce passage, Zilia porte un regard sévère et désapprobateur sur l’éducation des jeunes filles françaises. Elle en critique tous les aspects : ses méthodes superficielles, centrées sur l’apparence, ses valeurs morales fausses, fondées sur la vanité, et son inefficacité intellectuelle. Il s’agit d’un véritable réquisitoire contre l’éducation française du XVIIIe siècle.

Par contraste, Zilia valorise l’éducation péruvienne, plus morale et équilibrée, où les jeunes filles apprennent le respect de soi et la vertu intérieure. À travers le regard d’une étrangère, Graffigny développe une critique féministe avant l’heure, dénonçant l’inégalité entre les sexes et l’hypocrisie sociale.

Cette lettre s’inscrit ainsi dans une réflexion plus large sur la condition des femmes et sur les défaillances morales de la société française — une critique que partageaient déjà certains penseurs éclairés comme Turgot, futur contrôleur général des finances de Louis XVI.