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Montesquieu, Lettres persanes - lettre 106

Fiche en trois parties : I - Une lettre : personnages et intrigue, II - Perspectives économiques, politiques et morales et III - Un plaidoyer pour le travail

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

Tu crois que les arts amollissent les peuples, et, par là, sont cause de la chute des empires. Tu parles de la ruine de celui des anciens Perses, qui fut l’effet de leur mollesse ; mais il s’en faut bien que cet exemple décide, puisque les Grecs qui les vainquirent tant de fois, et les subjuguèrent, cultivaient les arts, avec infiniment plus de soin qu’eux.
Quand on dit que les arts rendent les hommes efféminés, on ne parle pas du moins des gens qui s’y appliquent, puisqu’ils ne sont jamais dans l’oisiveté, qui, de tous les vices, est celui qui amollit le plus le courage.
Il n’est donc question que de ceux qui en jouissent. Mais comme, dans un pays policé, ceux qui jouissent des commodités d’un art sont obligés d’en cultiver un autre, à moins de se voir réduits à une pauvreté honteuse, il suit que l’oisiveté et la mollesse sont incompatibles avec les arts. Paris est peut-être la ville du monde la plus sensuelle, et où l’on raffine le plus sur les plaisirs ; mais c’est peut-être celle où l’on mène une vie plus dure. Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que cent autres travaillent sans relâche. Une femme s’est mis dans la tête qu’elle devait paraître à une assemblée avec une certaine parure ; il faut que, dès ce moment, cinquante artisans ne dorment plus, et n’aient plus le loisir de boire et de manger ; elle commande, et elle est obéie plus promptement que ne serait notre monarque, parce que l’intérêt est le plus grand monarque de la terre.
Cette ardeur pour le travail, cette passion de s’enrichir, passe de condition en condition, depuis les artisans jusqu’aux grands. Personne n’aime à être plus pauvre que celui qu’il vient de voir immédiatement au-dessous de lui. Vous voyez, à Paris, un homme qui a de quoi vivre jusqu’au jour du jugement, qui travaille sans cesse, et court risque d’accourcir ses jours pour amasser, dit-il, de quoi vivre.

Montesquieu, Lettres persanes - lettre 106

Montesquieu appartient aux Lumières, philosophes qui désiraient « éclairer les hommes par la raison » (c’est d’ailleurs de là que vient le terme « Lumières »). Le XVIIIe siècle est une époque d’expansion économique, ainsi qu’une époque de grands progrès scientifiques et techniques. Ils avaient pour principe d’exercer leur esprit critique, dont Montesquieu a fait preuve pour montrer son désir d’une séparation des pouvoirs. Les thèmes les plus souvent repris sont la quête du bonheur, l’égalité, la justice, la tolérance et la raison et enfin le regard que le personnage porte sur la société, présent dans cette lettre. Les Lettres Persanes présentent un regard naïf de l’étranger arrivant en France. Cette fausse correspondance ôte à Montesquieu la responsabilité des propos tenus (censure).
La Lettre 106 répond à la Lettre 105 qui la précède et répond point par point aux arguments de Rhédi. Alors que celui-ci doute des bienfaits du progrès, Uzbek fait l’apologie du luxe et de ses bienfaits sur l’économie.
En quoi cette lettre contient-elle une réflexion sur la société de l’époque ?
Il s’agit d’y répondre en évoquant tout d’abord les caractéristiques de la lettre, les personnages et l’intrigue, puis la perspective économique, politique et morale et enfin d’analyser le plaidoyer pour le travail présent dans la lettre.

I - Une lettre : personnages et intrigue

• Date : 1717 écrite avec le calendrier grégorien et musulman (« la lune de Chalval »)

• Correspondants : Usbek à Paris répond à Rhédi, le destinataire en visite à Venise. Homme de science et d’expérience, c’est un homme puissant à Ispahan, sa ville d’origine. Il hésite entre idéalisme et scepticisme tout en gardant confiance en la raison. Le bonheur est inséparable de la vertu et le bonheur social dépend de la justice, de la tolérance et de la liberté. On reconnaît ici les valeurs des philosophes de Lumières et on peut ainsi observer la présence de Montesquieu à travers Usbek, qui est en quelques sortes son « porte parole »

• Présence de « on » nombreux : Usbek réfléchit sur l’humanité en générale et n’écrit pas à Rhédi pour parler de ses problèmes. -> généralité du débat.

• Les personnages ont des souvenirs communs : Montesquieu, comme dans une vraie lettre, évoque des connaissances et des souvenirs communs aux deux interlocuteurs (« notre monarque » l.24 -> références communes, « des anciens Perses » l.3 -> origines communes, « les Grecs » l.4 -> culture commune…). Cela donne un effet de réel dans la correspondance, qui enlève tout soupçon quant à l’implication de Montesquieu à travers les personnages. Ainsi, celui-ci peut exposer clairement sans peur de la censure ses théories sur l’économie.

• Usbek reprend les arguments de Rhédi dans la lettre 105 et les réfute tour à tour : Cette réfutation donne à Montesquieu l’occasion d’exprimer ses opinions sur le gouvernement et les rapports entre économie et politique.

II - Perspectives économiques, politiques et morales

• Eloge de l’abondance : le mot « art » au XVIIIe siècle désigne aussi l’industrie

• Volonté de convaincre : adresses nombreuses au lecteur, questions rhétoriques pour réfuter les arguments de Rhédi, utilisation de l’histoire réelle (Grecs, Perses…) … Usbek se livre à une véritable analyse économique sous la dictée de Montesquieu : celui-ci croit en un bonheur matérialiste (champ lexical du bonheur « volupté », « fantaisie »…)

• Par ailleurs, il montre les valeurs du travail, moteur de l’économie et source de prospérité -> éloge du profit individuel, qui doit encourager un pouvoir libéral, pour assurer le luxe « Pour qu’un homme vive délicieusement, il faut que 100 autres travaillent sans relâche »

• On remarque que les deux personnages s’opposent dans leurs idées à la manière de Voltaire (luxe et liberté) et Rousseau (nature et égalité), très présente à l’époque de Montesquieu.

• On assiste à une réflexion argumentée sur le régime idéal : la vertu a disparue au profit de « l’intérêt des princes »

• Foi en le progrès : théorie du libéralisme : libre entreprise « passion de s’enrichir » qui garantie la santé des institutions -> réalisme politique : exemples, argumentation, termes économiques…

• Il y a un certain optimisme chez Usbek qui rappelle Voltaire.

III - Un plaidoyer pour le travail

• Parallèle entre les habitants qui travaillent et ceux qui en jouissent « Paris est peut-être la plus belle ville du monde (…) celle où l’on mène une vie plus dure » l.16-18. Accentué par les différences quantitatives : l .18 : un homme/cent travaillent l.20 : une femme/50artisans sans sommeil…

• Relation nécessaire entre les classes sociales et le roi : l’intérêt économique du pays passe par l’implication de tous : l’exemple de Paris est un témoignage très vivant l29-32. Il permet à Usbek d’élargir son raisonnement à la nation entière.

• Montesquieu par Usbek défend le travail mais dans le maintien de classes sociales. Cependant, il propose une reconnaissance envers l’artisanat et ses conditions de travail (« 50 artisans ne dorment plus ») -> Comme chez Voltaire, on observe des relations réciproques entre artisanat et consommateurs, au service du luxe.

• Ainsi, Usbek, porte parole de Montesquieu est optimisme, croit au luxe et au développement économique propre à Voltaire. Cependant, il s’en détache par d’autres points : chez Montesquieu, pas de mollesse et pas d’oisiveté de la noblesse (crainte de la censure ?). Il met cependant l’accent sur une des dérives du luxe : le caprice

• Un gouvernement fort est donc nécessaire, pour contrôler ces abus (cf. Diderot, Luxe)

Conclusion

Montesquieu défend ses idées à travers Usbek, et occupe une position intermédiaire : il prône le luxe, mais dans une certaine mesure : il est très proche de Diderot dans ce raisonnement…