Sénèque, Lettres à Lucilius - Lettre 47: Esclavage

Correction rédigée par le professeur de terminale, en voie générale.

Dernière mise à jour : 30/03/2022 • Proposé par: StendhalLeRoi (élève)

Texte étudié

J’ai appris avec plaisir d’après ceux qui viennent de chez toi que tu vivais de manière amicale avec tes esclaves. “Ce sont des esclaves.” Non, des hommes.
“Ce sont des esclaves.” Non, des camarades. “Ce sont des esclaves.” Non, des amis modestes. “Ce sont des esclaves.” Non, des compagnons d’esclavage, si tu veux bien penser que les uns et les autres subissent le même destin.
C’est pourquoi je ris de ceux qui estiment honteux de dîner avec son esclave : pourquoi, si ce n’est parce qu’une prétentieuse habitude a placé une foule d’esclaves debout autour du maître qui dîne ?
Tout murmure est arrêté par la baguette, et même les bruits fortuits ne sont pas épargnés par les coups : la toux, les éternuements, le hoquet ; le silence interrompu par la moindre voix se paye par un grand malheur ; ils demeurent muets et affamés toute la nuit.
Voilà comment il arrive que ceux à qui il n’est pas permis de parler en présence du maître parlent dans le dos du maître.
Mais ceux qui pouvaient parler non seulement en présence de leurs maîtres mais aussi avec les maîtres eux-mêmes, ceux dont la bouche n’était pas cousue, étaient prêts à offrir leur cou à la place de leur maître, à détourner le danger imminent vers leur tête ; ils parlaient durant les festins, mais se taisaient durant la torture.

Sénèque, Lettres à Lucilius - Lettre 47

Sénèque, célèbre philosophe romain appartenant à l’école du stoïcisme, a écrit à la fin de sa vie 124 Lettres à Lucilius, alors gouverneur romain de Sicile. Dans ces écrits, il aborde de nombreuses thématiques aussi philosophiques que sociétales dans l’objectif d’initier la bonne vertue et la philosophie stoïcienne à Lucilius.

Dans sa 47e lettre, Sénèque s’intéresse à la question du traitement des esclaves et une nouvelle vision du traitement des esclaves. Nous allons étudier en quoi la lettre à Lucius témoigne du combat de Sénèque pour améliorer la cause des esclaves.

I. Un plaidoyer pour la condition des esclaves

Tout d’abord, Sénèque dans sa lettre présente la condition des esclaves. En effet, ils semblent être maltraités, “Virga murmur omne compescitur” (Tout murmure est arrêté par la baguette), on retrouve une métonymie “virga” (baguette) qui désigne des violents coups de bâton. De plus, les esclaves semblent être violentes par leurs maîtres. En effet, les esclaves sont violentés pour tout bruit prononcé, même pour des bruits involontaires comme le montre l’énumération “tussis, sternumenta, singultus” (la toux, les éternuements, le hoquet).

Dans un deuxième temps, Sénèque propose un nouveau positionnement sur le traitement des esclaves. En effet, Sénèque répond aux propos rapportés “Serui sunt” (les esclaves sont) par des phrases nominales et qualifie les esclaves de nombreux substantifs tels que “homines” (hommes), “contubernales” (camarades), “humiles amici” (amis modeste), “conserui” (compagnons d’esclavage). Ces réponses sont tranchantes montre qu’il n’y a pas possibilité de débat et présente ces propos comme des faits réels. Il semble donc ici rétablir le statut d’hommes aux esclaves qui étaient rarement considérés comme tel, et tente également de minimiser l’écart entre le maître et son esclave et ainsi de de les mettre sur un pied d’égalité.

Ensuite, Sénèque semble penser que rétablir une dignité aux esclaves est le seul moyen d’obtenir un rapport maître-esclave sain. Il commence par présenter péjorativement les conséquences d’un mauvais traitement “quorum os non consuebatur” (dont la bouche n'était pas cousue) en dénonçant l’hypocrisie des esclaves engendrée “sed in tormentis tacebant” (mais se taisaient sous la torture). Mais d’un autre côté, il fait l’éloge d’un bon traitement des esclaves en promulguant les bienfaits d’un bon traitement, comme le montre la métaphore “parati erant pro domino porrigere ceruicem” (offrir leur cou à la place de leur maître) montrant les sacrifices et le dévouement d’un esclave envers un bon maître.

II. Techniques argumentatives

Enfin, nous allons étudier les techniques argumentatives utilisées par Sénèque pour défendre sa thèse.

Il utilise tout d’abord des arguments de raison, le logos, en montrant que les esclaves sont châtiés même pour des réactions naturelles, ce qui relève d’une profonde injustice “tussis, sternumenta, singultus” (la toux, les éternuements, le hoquet). Il invite ainsi le lecteur à se questionner sur la légitimité d’une telle injustice envers les esclaves. Il tente de ridiculiser en se moquant et en jugeant ridicule, les maîtres ayant honte de leur esclave comme le montre le présent de l’indicatif “rideo” (je ris), afin de décrédibiliser la thèse adverse : celle de légitimer la maltraitance des esclaves. Il utilise même le terme prétentieux “superbissima” (prétentieux) pour qualifier cette habitude.

De plus, Sénèque utilise dans la lettre le registre polémique et la satire, comme le montre l'utilisation de la question rhétorique “nisi quia superbissima consuetudo cenanti domino stantium seruorum turbam circumdedit ?” (si ce n’est parce qu’une prétentieuse habitude a placé une foule d’esclaves debout autour du maître qui dîne ?) mais également l’hyperbole “seruorum turbam” (une foule d'esclave). Dans cette question rhétorique, il remet en cause la supériorité des maîtres sur les esclaves et s’attaque ainsi aux mœurs publiques de la société.

Conclusion

Ainsi, en conclusion, cette lettre 47 s’apparente à être un réel combat pour lutter contre la maltraitance des esclaves, Sénèque défend cette thèse tout au long de la lettre. Il présente d’abord les conditions déplorables des esclaves, propose par la suite son positionnement face au traitement des esclaves. Il défend fermement ses idées à travers des arguments de raison et l’utilisation de registre polémique et satire.