En 1747, Mme de Graffigny publie des lettres de façon anonyme, un roman épistolaire qui suit la mode du XVIIIe siècle, mais qui est aussi empreint d’exotisme et comporte de nombreuses lettres. Cinq ans plus tard, en 1752, elle propose une deuxième édition augmentée, à laquelle elle rajoute plusieurs lettres.
Le roman raconte les aventures de Zilia, une princesse péruvienne arrachée à sa famille et à son frère. Dans la lettre 10, Zilia vient d’arriver en France, partagée entre deux types de sentiments : d’une part le désespoir d’être séparée d’Aza, et d’autre part l’espoir d’arriver sur une terre inconnue.
Elle exprime ses premières impressions, qui marquent son voyage, notamment à travers un objet particulier : le miroir.
Projet de lecture
– Quelles émotions Zilia exprime-t-elle dans ce passage ?
– Comment le récit de la découverte de la ville française traduit-il la déstabilisation de Zilia ?
Découpage en trois mouvements
– Lignes 1 à 10 : Zilia exprime ses premières impressions, encore confuses
– Lignes 11 à 19 : Elle raconte l’expérience du miroir
– Lignes 20 à 22 : Elle exprime des sentiments mêlés
I. Zilia exprime ses premières impressions, encore confuses (l. 1 à 10)
a) « Je suis enfin arrivée... le bonheur que je m’en étais promis »
Zilia commence par une longue phrase qui traduit la confusion de ses premières impressions. La succession de propositions coordonnées, avec peu de subordination, crée un effet de juxtaposition des sensations et pensées : elle semble submergée par tout ce qu’elle découvre. La construction même de la phrase, sans véritable hiérarchie, reflète le désordre intérieur de Zilia.
L’expression cette terre
est une périphrase vague : elle ne nomme pas Marseille, car elle ignore encore ce lieu. Elle évoque son arrivée de manière indirecte, marquant à la fois la distance et l’inconnu. La formule l’objet de mes désirs
souligne l’espoir et l’idéalisation qu’elle avait placés dans ce voyage. Cependant, la conjonction adversative mais
vient immédiatement nuancer cet espoir : tout ce qu’elle espérait est déçu. L’arrivée en Europe ne correspond pas à ses attentes.
b) « Tout ce qui s’offre à mes yeux... je doute presque de ce que je vois »
L’énumération de verbes (me frappe, me surprend, m’étonne
) traduit une confrontation brutale à un univers qu’elle ne comprend pas. La succession de noms abstraits (impression vague
, perplexité
, erreurs
, doutes
) souligne son désarroi et sa perte de repères.
Le champ lexical du doute et de l’incertitude est omniprésent : Zilia est débordée par ses sensations, victime d’une surcharge sensorielle. Au lieu d’être émerveillée, elle est choquée, incapable de donner un sens à ce qu’elle voit.
c) « À peine étions-nous sortis... sur le rivage de la mer »
L’expression maison flottante
est une périphrase pour désigner le bateau, tandis que ville bâtie sur le rivage de la mer
évoque Marseille.
Ne connaissant pas encore les termes européens, Zilia décrit sans nommer, traduisant son incompréhension du monde qui l’entoure.
d) « Le peuple qui nous suivait... les prodiges dont elles sont remplies »
Zilia interprète ce qu’elle voit à travers sa propre culture : elle compare la France à son monde inca. Elle nomme les Français de la même nation que le Cacique
(Déterville), utilisant un vocabulaire issu de sa civilisation. Le mot ressemblance
, associé à la comparaison entre les maisons françaises et celles des villes du Soleil, souligne l’écart culturel et esthétique.
L’opposition entre beauté
(pour les maisons incas) et prodiges
(pour les maisons françaises) montre à la fois l’étonnement et une certaine admiration mêlée d’incompréhension.
En conclusion du premier mouvement
Zilia découvre la France à travers un regard ethnocentrique : elle juge le nouveau monde selon les repères de sa propre culture. Son désarroi s’exprime dans le vocabulaire du doute, dans les périphrases, les comparaisons et les oppositions.
Ce premier mouvement montre une vision confuse et déstabilisée, reflet de son choc culturel face à un univers dont elle ne saisit pas encore le sens.
II. L’étonnement de Zilia face à un objet inconnu (l. 11 à 19)
a) « En entrant dans la chambre... mon cœur a tressailli »
Dans ce passage, Mme de Graffigny choisit une construction narrative qui met en scène l’étonnement de Zilia. Le texte adopte un récit au passé, avec un point de vue interne, celui de Zilia elle-même, ce qui permet au lecteur de vivre directement son expérience.
Le passage prend la forme d’une petite scénette : l’autrice utilise un style vivant, avec un rythme rapide créé par la succession de verbes d’action (l. 11-12). Cette accumulation traduit la vifeté et la spontanéité des réactions de Zilia, tout en maintenant un regard naïf et sincère sur ce qu’elle découvre.
b) « J’ai vu dans l’enfoncement... j’ai couru les bras ouverts »
Ici, Zilia voit son reflet dans un miroir, mais elle ne se reconnaît pas : elle pense voir une autre jeune femme. Cette méprise traduit son incompréhension totale du monde matériel européen.
Sa réaction – courir vers cette image – montre son étonnement, mais aussi une forme d’innocence, voire de candeur, face à un objet qu’elle n’a jamais vu.
c) « Quelle surprise, mon cher Aza... un espace fort étendu ! »
L’exclamation et la répétition du mot “surprise” soulignent le bouleversement émotionnel de Zilia. Elle est déconcertée : son esprit ne parvient pas à donner de sens à ce qu’elle voit. L’autrice transforme cette scène en un récit vivant et amusant, qui divertit le lecteur, mais qui a aussi une fonction argumentative. À travers la naïveté de Zilia,
Mme de Graffigny met en évidence la relativité des perceptions humaines : ce qui paraît naturel à un Européen devient étrange et incompréhensible pour une étrangère. Ce renversement de perspective invite à réfléchir sur la subjectivité du regard culturel.
d) « L’étonnement me tenait immobile... occupait toute mon attention »
Zilia ne comprend toujours pas qu’il s’agit d’un miroir : elle parle d’ombre
au lieu d’image. Mme de Graffigny joue avec le lecteur, en prolongeant cette incompréhension.
Déterville intervient alors comme un guide bienveillant, jouant un rôle pédagogique : il tente d’expliquer à Zilia le fonctionnement du miroir, mais sans véritable succès. Cette scène est à la fois drôle et révélatrice : elle met en lumière la distance culturelle et la difficulté d’apprendre à voir autrement.
e) « Je le touchais, je lui parlais... près et fort loin de moi »
Zilia tente ici de vérifier par ses sens ce qu’elle perçoit, mais ne parvient toujours pas à comprendre. La phrase repose sur une antithèse (fort près / fort loin
) et un parallélisme, qui expriment sa confusion. Pour elle, le miroir est un “prodige” inexplicable, une manifestation surnaturelle plutôt qu’un simple objet.
En conclusion du deuxième mouvement
Ce passage met en valeur la perte de repères, la naïveté et la curiosité de l’héroïne. Il s’agit aussi d’une critique implicite de l’ethnocentrisme : Zilia, étrangère à cette culture, révèle par contraste la relativité des valeurs et des connaissances humaines.
Ce mouvement prépare le troisième paragraphe, où s’exprimeront les sentiments mêlés de la jeune Péruvienne.
III. La réflexion de Zilia et la confusion des sentiments (l. 20-22)
a) « Ces prodiges troublent la raison... faut-il les aimer ? »
Dans ce dernier paragraphe, Zilia ne raconte plus, elle réfléchit. Le passage bascule du temps du récit (passé) au présent de vérité générale, ce qui donne une portée universelle à ses propos. Elle passe ainsi de l’expérience personnelle à une tentative de raisonnement.
L’emploi des articles définis (la raison
, le jugement
, les habitants
) montre qu’elle cherche à tirer une leçon générale de ce qu’elle a vécu. Le champ lexical de la réflexion (raison, jugement, penser, déterminer) traduit sa volonté de comprendre, de trouver des certitudes après le trouble ressenti.
Mais ses interrogations successives (faut-il les craindre, faut-il les aimer ?
) révèlent au contraire son incertitude profonde. L’antithèse entre craindre et aimer, soulignée par l’anaphore et le parallélisme syntaxique, exprime la dualité de ses sentiments : entre peur et admiration, elle ne sait comment réagir face à ce peuple inconnu.
b) « Je me garderai bien de rien déterminer là-dessus »
La phrase finale est formulée au futur de l’indicatif, marquant une décision ferme de suspendre son jugement. Zilia reconnaît qu’elle ne comprend pas encore ce monde et choisit donc la prudence plutôt que la certitude.
Cette conclusion du passage traduit sa confusion intellectuelle et émotionnelle, mais aussi une forme de sagesse, celle de ne pas juger trop vite ce qu’on ne connaît pas.
Conclusion
Le récit de l’arrivée de Zilia en France illustre parfaitement le mélange de curiosité et d’inquiétude qui caractérise ses premières découvertes. Partagée entre fascination et désarroi, elle découvre un univers où tout lui semble étrange et prodigieux.
Son regard naïf et sincère devient pour le lecteur un miroir critique du monde européen : à travers l’étonnement de Zilia, Mme de Graffigny interroge les valeurs et les certitudes de son siècle.
Ce passage marque donc une étape essentielle dans l’apprentissage du personnage : Zilia y apprend à observer, douter, réfléchir, sans encore comprendre. Il illustre bien le thème du regard et de la découverte de l’autre, central dans Lettres d’une Péruvienne.
Ouverture
Dans la lettre 12, Zilia découvre une voiture à cheval qu’elle qualifie encore de prodige
. Cette répétition du terme souligne la continuité de son émerveillement, mais aussi le cheminement progressif de son regard, qui, peu à peu, passe de la stupeur à la compréhension.