Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne – Lettre 9 (extrait)

L’analyse linéaire du professeur.

Dernière mise à jour : • Proposé par: rafikb (élève)

Texte étudié

Rien ne peut se comparer, mon cher Aza, aux bontés qu’il a pour moi ; loin de me traiter en esclave, il semble être le mien ; j’éprouve à présent autant de complaisances de sa part que j’en éprouvais de contradictions durant ma maladie : occupé de moi, de mes inquiétudes, de mes amusements, il paraît n’avoir plus d’autres soins. Je les reçois avec un peu moins d’embarras, depuis qu’éclairée par l’habitude et par la réflexion, je vois que j’étais dans l’erreur sur l’idolâtrie dont je le soupçonnais.

Ce n’est pas qu’il ne repète souvent à peu près les mêmes démonstrations que je prenais pour un culte ; mais le ton, l’air et la forme qu’il y emploie, me persuadent que ce n’est qu’un jeu à l’usage de sa Nation.

Il commence par me faire prononcer distinctement des mots de sa Langue. (Il sait bien que les Dieux ne parlent point) ; dès que j’ai répété après lui, "oui, je vous aime, ou bien, je vous promets d’être à vous", la joie se répand sur son visage, il me baise les mains avec transport, et avec un air de gaieté tout contraire au sérieux qui accompagne l’adoration de la Divinité.

Tranquille sur sa Religion, je ne le suis pas entièrement sur le pays d’où il tire son origine. Son langage et ses habillements sont si différents des nôtres, que souvent ma confiance en est ébranlée. De fâcheuses réflexions couvrent quelquefois de nuages ma plus chère espérance : je passe successivement de la crainte à la joie, et de la joie à l’inquiétude.

Fatiguée de la confusion de mes idées, rebutée des incertitudes qui me déchirent, j’avais résolu de ne plus penser ; mais comment ralentir le mouvement d’une âme privée de toute communication, qui n’agit que sur elle-même, et que de si grands intérêts excitent à réfléchir ? Je ne le puis, mon cher Aza, je cherche des lumières avec une agitation qui me dévore, et je me trouve sans cesse dans la plus profonde obscurité. Je savais que la privation d’un sens peut tromper à quelques égards ; je vois, néanmoins avec surprise que l’usage des miens m’entraîne d’erreurs en erreurs.

Françoise de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne – Lettre 9 (extrait)

Amorce et présentation de l’œuvre

Le XVIIIe siècle est marqué par le goût des voyages et l’essor de la philosophie des Lumières, qui interroge nos certitudes à travers le regard de l’Autre. C’est dans ce contexte que Françoise de Graffigny publie en 1747 Les Lettres d’une Péruvienne. Ce roman épistolaire donne la parole à Zilia, une princesse inca enlevée par les Espagnols puis récupérée par les Français, qui écrit à son fiancé Aza resté au Pérou.

Situation de l’extrait

L’extrait étudié se situe au début du roman (Lettre IX). Zilia est captive sur le navire du chevalier Déterville. Elle ne parle pas encore le français et tente de comprendre les comportements de celui qu’elle prenait pour un ennemi, mais qui se montre d’une extrême douceur.

Problématique

Nous pouvons nous demander comment, à travers le récit d’un quiproquo culturel et amoureux, ce texte met en scène l’éveil de la conscience de Zilia et sa douloureuse solitude.

Annonce du plan

Dans un premier temps, qui s’étend du début jusqu’à la ligne 10, nous analyserons la manière dont Zilia tente de décrypter le comportement ambigu de Déterville, hésitant entre une interprétation religieuse erronée et l’observation des codes sociaux français.

Nous nous intéresserons ensuite, des lignes 10 à 13, à la scène de la leçon de français proprement dite, qui marque le paroxysme du quiproquo amoureux entre le ravisseur et sa captive.

Enfin, dans un troisième et dernier temps, de la ligne 14 jusqu’à la fin de l’extrait, nous étudierons le basculement du texte vers une introspection douloureuse, où l’héroïne exprime son angoisse philosophique face à l’incommunicabilité et à la solitude.

I. Une relation ambiguë, entre culte et politesse (l. 1 à 10)

Le texte s’ouvre sur une apostrophe au destinataire (mon cher Aza), rappelant le cadre épistolaire intime. Zilia tente de définir sa relation avec Déterville par une hyperbole (Rien ne peut se comparer) qui valorise paradoxalement son ravisseur.

L’analyse repose sur une antithèse frappante : loin de me traiter en esclave, il semble être le mien. Zilia constate une inversion des rôles sociaux : le maître se comporte comme un serviteur. C’est ici une référence au code de la galanterie française (l’homme est esclave de la femme qu’il aime), mais Zilia le décrit avec naïveté.

Elle oppose son passé immédiat et son présent grâce à un parallélisme (j’éprouve à présent autant de complaisances [...] que j’en éprouvais de contradictions), soulignant le changement radical de sa situation. L’accumulation des soins de Déterville est rendue par un rythme ternaire (occupé de moi, de mes inquiétudes, de mes amusements), qui prouve son dévouement total.

Cependant, Zilia fait preuve d’esprit critique. Elle utilise le champ lexical de la religion (idolâtrie, démonstrations) pour corriger sa première impression.
Elle avoue son erreur : elle pensait que Déterville lui vouait un culte divin (comme on le ferait pour une Fille du Soleil chez les Incas).

Elle propose alors une nouvelle interprétation, tout aussi fausse, introduite par une formule restrictive : ce n’est qu’un jeu à l’usage de la nation. Il y a ici une forte ironie dramatique : le lecteur comprend que Déterville est réellement amoureux, alors que Zilia réduit ses sentiments à une simple coutume culturelle, un code social vide de sens.

II. La leçon de langue et le quiproquo (l. 10 à 13)

Ce court mouvement constitue le cœur comique et pathétique de l’extrait. La scène d’apprentissage du français devient le lieu d’un malentendu total.

Déterville utilise l’autorité du maître (Il commence par me faire prononcer) pour extorquer des mots d’amour. Les phrases en italique (oui, je vous aime, je vous promets d’être à vous) fonctionnent sur un double sens (ou double entente). Pour Zilia, ce sont des exercices de phonétique vides de sens ; pour Déterville, c’est une déclaration amoureuse qu’il lui fait dire.

La réaction de Déterville est décrite par une gradation dans l’émotion (la joie se répand, baise les mains avec transport). Le terme transport connote une passion violente.

Face à cette agitation, Zilia reste de marbre. Elle oppose, par une antithèse, la gaieté du Français au sérieux qui devrait accompagner une vraie prière (l’adoration de la divinité). Cette incompréhension confirme qu’elle analyse toujours la scène avec ses propres codes culturels (religieux) et non avec les codes sentimentaux français.

III. L’inquiétude philosophique et la solitude (l. 14 à fin)

Dans cette dernière partie, le ton change. L’anecdote laisse place à une introspection douloureuse marquée par le registre pathétique.

Zilia établit un bilan contrasté : elle est Tranquille sur sa religion (elle sait qu’il ne la prie pas), mais inquiète sur le reste. Elle souligne l’altérité radicale par la comparaison : Son langage et ses habillements sont si différents des nôtres. Le fossé culturel semble infranchissable.

L’instabilité émotionnelle de l’héroïne est traduite par un chiasme (structure AB/BA) : de la crainte à la joie et de la joie à l’inquiétude. Cette figure de style mime l’enfermement de Zilia dans un cycle d’émotions contradictoires dont elle ne peut sortir.

Sa souffrance est intellectuelle. Elle utilise une question rhétorique poignante : comment ralentir le mouvement d’une âme privée de toute communication ?. En personnifiant son âme qui cherche à réfléchir, elle exprime un besoin vital typique des Lumières : l’être humain n’existe que par l’échange et la pensée.

Le texte s’achève sur la métaphore de la connaissance (les Lumières). Zilia cherche la vérité (je cherche des lumières) mais se trouve plongée dans l’ignorance (profonde obscurité). L’hyperbole agitation qui me dévore témoigne de la violence de cette privation.

Enfin, elle conclut sur une réflexion philosophique (inspirée du sensationnisme de l’époque) : si l’absence d’un sens (comme la vue ou l’ouïe) trompe, l’usage de ses propres sens (sa culture péruvienne) la trompe tout autant en France. La répétition d’erreurs en erreurs scelle le destin tragique de l’étrangère : elle est condamnée, pour l’instant, à ne pas comprendre le monde qui l’entoure.

Conclusion

Cet extrait est fondamental car il pose les bases de l’intrigue amoureuse et culturelle. Graffigny utilise le quiproquo sur le "je vous aime" pour créer un effet de double lecture : amusant pour le lecteur, mais révélateur de l’abîme qui sépare les deux personnages. Zilia, loin d’être une observatrice passive, fait preuve d’une intelligence vive en tentant de décoder rationnellement des signes qui lui échappent.

Réponse à la problématique

Le texte montre bien que la "gentillesse" de Déterville est, pour Zilia, une source de tourment intellectuel. L’apprentissage de la langue ne suffit pas à combler le fossé culturel ; au contraire, il souligne l’isolement de l’héroïne.