Zola, La Terre: «Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure»

Commentaire en deux parties :
I. Une peinture réaliste,
II. Vision poétique

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: bac-facile (élève)

Texte étudié

Ainsi, la Beauce, devant lui, déroula sa verdure, de novembre à juillet, depuis le moment où les pointes vertes se montrent, jusqu’à celui où les hautes tiges jaunissent. Sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux, il avait débarricadé la fenêtre de la cuisine, celle de derrière, qui donnait sur la plaine ; et il se plantait là, il voyait dix lieues de pays, la nappe immense, élargie, toute nue, sous la rondeur du ciel. Pas un arbre, rien que les poteaux télégraphiques de la route de Châteaudun à Orléans, filant droit, à perte de vue. D’abord, dans les grands carrés de terre brune, au ras du sol, il n’y eut qu’une ombre verdâtre, à peine sensible. Puis, ce vert tendre s’accentua, des pans de velours vert, d’un ton presque uniforme. Puis, les brins montèrent et s’épaissirent, chaque plante prit sa nuance, il distingua de loin le vert jaune du blé, le vert bleu de l’avoine, le vert gris du seigle, des pièces à l’infini, étalées dans tous les sens, parmi les plaques rouges des trèfles incarnat. C’était l’époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de printemps, unie et fraîche à l’œil, en sa monotonie. Les tiges grandirent encore, et ce fut la mer, la mer des céréales, roulante, profonde, sans bornes. Le matin, par les beaux temps, un brouillard rose s’envolait. À mesure que montait le soleil, dans l’air limpide, une brise soufflait par grandes haleines régulières, creusant les champs d’une houle, qui partait de l’horizon, se prolongeait, allait mourir à l’autre bout. Un vacillement pâlissait les teintes, des moires de vieil or couraient le long des blés, les avoines bleuissaient, tandis que les seigles frémissants avaient des reflets violâtres. Continuellement, une ondulation succédait à une autre, l’éternel flux battait sous le vent du large. Quand le soir tombait, des façades lointaines, vivement éclairées, étaient comme des voiles blanches, des clochers émergeant plantaient des mâts, derrière des plis de terrain. Il faisait froid, les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer, un bois lointain s’évanouissait, pareil à la tache perdue d’un continent.

Zola, La Terre

Zola, écrivain naturaliste, voulait en écrivant La Terre faire une œuvre de vérité sociale. D’autres auteurs avaient parlé, avant lui, des paysans comme Georges SAND qui faisait une description idéalisée de ce monde ou Honoré DE BALZAC qui a écrit Les Paysans et dont la description était très inexacte. Zola a donc le soucis d’exactitude et de se rapprocher au mieux de la réalité. La Terre sort en 1887 et cet œuvre a fait scandale car il donne la réalité de façon brutale, crue et choquante. Certains disciples de Zola se sont désolidarisés de lui mais tous les critiques ont reconnu la poésie de ce livre et les belles descriptions.
Nous sommes au début de la 3ème partie du roman. Le personnage présent est BUTEAU : il vient d’acquérir une terre qu’il convoitait depuis longtemps. Tout le passage est vu à travers les yeux de ce personnage.

I. Une peinture réaliste

A) Ampleur du paysage

l.1 : « La Beauce, devant lui, déroula sa verdure »

Zola nous donne l’impression d’immensité. On a la contemplation de BUTEAU qui est immobile pour admirer ce paysage.
l.5 : « Il se plantait là »

Les termes familiers sont les termes utilisés par BUTEAU.
l.5 : « planté »

BUTEAU admire, sans ce lasser ce panorama.
l.9 : « à perte de vue »
l.6 : « la nappe immense »
l.14-15 : « des pièces à l’infini étalées dans tous les sens »
l.19 : « sans borne »
l.7 : « sans borne »

BUTEAU éprouve une satisfaction de propriétaire car il va exploiter au maximum cette terre qui va être, pour lui, une source de richesse.

B) Écoulement du temps

1) Indications temporelles

Cela nous montre l’écoulement des saisons mais aussi l’évolution au fil des jours et des heures.
l.1 : « de novembre à juillet »
l.16 : « c’était l’époque où »
l.19 : « par les beaux temps »

Pendant la journée :
l.19 : « le matin »
l.20 : « à mesure que montait le soleil »
l.27 : « quand le soir tombait »

Ensemble d’adverbes de temps pour la progression
l.9 : « d’abord »
l.10-12 : « puis »
l.26 : « continuellement »

2) Évocation des couleurs

Zola aimait beaucoup la peinture : il était ami avec CEZANNE. Il a pris la défense des impressionnistes et notamment de MANET. Ainsi, les paysages de ZOLA ressemblent beaucoup à des tableaux d’impressionnistes.
Les couleurs indiquent le changement de saison (céréale, culture…) et aussi selon la journée (luminosité en fonction du soleil).

BUTEAU sait reconnaître ces céréales de loin selon leurs couleurs.
l.14 : « le vert jaune du blé, le vert bleu de l’avoine, le vert gris du seigle »

Zola utilise un jeu d’ombres et de lumière.
l.19 : « un brouillard rose s’envolait »
l.20 : « à mesure que montait le soleil »
l.23 : « un vacillement palissait les teintes »
l.24 : « des moires de vieil or courraient le long des blés »
l.24 : « les avoines bleuissaient »
l.25 : « les reflets violâtres »

Zola utilise la nuance avec le suffixe « -âtre »
l.23 : « violâtre »
l.10 : « verdâtre »
Zola mélange le registre familier et un langage soutenu et recherché.

II. Vision poétique

En même temps qu’il décrit le réel, Zola transfigure ce réel. Zola veut nous rendre le rapport très particulier qu’entretient BUTEAU avec sa terre (intense et passionnel). Zola nous suggère les sentiments éprouvés par BUTEAU.

A) La terre est comparée à une femme

Les sentiments de BUTEAU sont exprimés en terme d’amour physique. Il contemple sa terre comme un amant contemple sa maîtresse.
l.3 : « sans sortir de sa maison, il la désirait sous ses yeux »

Personnification de la terre que BUTEAU voit comme une femme
l.6-7 : « il la voyait toute nue »
l.16 : « l’époque où la Beauce est belle de sa jeunesse, ainsi vêtue de Printemps ».
l.11 : « par de velours vert »
l.24 : « des moires de vieil or »
l.21 : « une brise soufflait par grandes haleines régulières »

B) La Terre = Mer

Zola utilise une métaphore filée :
« les champs de céréales » sont comparés à « la mer »
l.18 : « ce fut la mer, la mer de céréales »
l.31 : « sensation humide et murmurante de pleine mer »
Il y a de longues phrases pour rendre un mouvement continu comme l’eau.

Tous les éléments du paysage s’intègrent à cette métaphore marine.
l.28 : « des façades ---- des voiles »
l.29 : « des clochers ---- des mâts »
l.30-31 : « les ténèbres élargissaient cette sensation humide et murmurante de pleine mer ».
Plusieurs sens sont utilisés : vue (paysage), tactile (air humide), auditive (murmurante).

Conclusion

Zola a pris la place de son personnage simple et grossier et sous sa plume la réalité de la campagne beauceronne s’est trouvé transfiguré. C’est en poète et en peintre qu’il évoque ce paysage. Il avait d’ailleurs écrit le 27 mai 1886 à l’un de ces correspondants : « ajoutez que j’entends rester artiste, écrivain, écrire le poème vivant de la terre, les saisons, les travaux des champs, les gens, les bêtes, la campagne entière ».