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Zola, La Bête humaine - Chapitre X: La mort de Lison

Commentaire en deux parties :
I. La mort de la Lison
II. Réactions de l’entourage

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: bac-facile (élève) •

Texte étudié

Enfin, Jacques ouvrit les paupières. Ses regards troubles se portèrent sur elles, tour à tour, sans qu’il parût les reconnaître. Elles ne lui importaient pas. Mais ses yeux ayant rencontré, à quelques mètres, la machine qui expirait, s’effarèrent d’abord, puis se fixèrent, vacillants d’une émotion croissante. Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie, l’abominable secousse, ce broiement qu’il avait senti à la fois en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu’elle, sûrement, allait en mourir. Elle n’était point coupable de s’être montrée rétive ; car, depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte ; sans compter que l’âge arrive, qui alourdit les membres et durcit les jointures. Aussi lui pardonnait-il volontiers, débordé d’un gros chagrin, à la voir blessée à mort, en agonie. La pauvre Lison n’en avait plus que pour quelques minutes. Elle se refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfant qui pleure. Souillée de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautrée sur le dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique d’une bête de luxe qu’un accident foudroie en pleine rue. Un instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevées, fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses veines ; mais, pareilles à des bras convulsifs, les bielles n’avaient plus ue des tressaillements, les révoltes dernières de la vie ; et son âme s’en allait avec la force qui la faisait vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas à se vider toute. La géante éventrée s’apaisa encore, s’endormit peu à peu d’un sommeil très doux, finit par se taire. Elle était morte. Et le tas de fer, d’acier et de cuivre, qu’elle laissait là, ce colosse broyé, avec son tronc fendu, ses membres épars, ses organes meurtris, mis au plein jour, prenait l’affreuse tristesse d’un cadavre humain, énorme, de tout un monde qui avait vécu et d’où la vie venait d’être arrachée, dans la douleur.

Alors, Jacques, ayant compris que la Lison n’était plus, referma les yeux avec le désir de mourir lui aussi, si faible d’ailleurs, qu’il croyait être emporté dans le dernier petit souffle de la machine ; et, de ses paupières closes, des larmes lentes coulaient maintenant, inondant ses joues. C’en fut trop pour Pecqueux, qui était resté là, immobile, la gorge serrée. Leur bonne amie mourait, et voilà que son mécanicien voulait la suivre. C’était donc fini, leur ménage à trois ? Finis, les voyages, où, montés sur son dos, ils faisaient des cent lieues, sans échanger une parole, s’entendant quand même si bien tous les trois, qu’ils n’avaient pas besoin de faire un signe pour se comprendre ! Ah ! la pauvre Lison, si douce dans sa force, si belle quand elle luisait au soleil ! Et Pecqueux, qui pourtant n’avait pas bu, éclata en sanglots violents, dont les hoquets secouaient son grand corps, sans qu’il pût les retenir.

Séverine et Flore, elles aussi, se désespéraient, inquiètes de ce nouvel évanouissement de Jacques. La dernière courut chez elle, revint avec de l’eau-de-vie camphrée, se mit à le frictionner, pour faire quelque chose. Mais les deux femmes, dans leur angoisse, étaient exaspérées encore par l’agonie interminable du cheval qui, seul des cinq, survivait, les deux pieds de devant emportés. Il gisait près d’elles, il avait un hennissement continu, un cri presque humain, si retentissant et d’une si effroyable douleur, que deux des blessés, gagnés par la contagion, s’étaient mis à hurler eux aussi, ainsi que des bêtes. Jamais cri de mort n’avait déchiré l’air avec cette plainte profonde, inoubliable, qui glaçait le sang. La torture devenait atroce, des voix tremblantes de pitié et de colère s’emportaient, suppliaient qu’on l’achevât, ce misérable cheval qui souffrait tant, et dont le râle sans fin, maintenant que la machine était morte, restait comme la lamentation dernière de la catastrophe. Alors, Pecqueux, toujours sanglotant, ramassa la hache au fer brisé, puis, d’un seul coup en plein crâne, l’abattit. Et, sur le champ de massacre, le silence tomba.

Zola, La Bête humaine - Chapitre X

Flore, amoureuse de Jacques Lantier, est devenue folle de jalousie depuis qu’elle a découvert la liaison du jeune homme avec Séverine. Pour se venger, elle provoque un spectaculaire accident de train qui doit entraîner la mort des 2 amants. Nous assistons ici à la mort de la Lison, la locomotive de Jacques à laquelle, il est très attaché et nous constatons aussi par un effet de miroir l’effet que produit cette mort sur ceux qui y assistent.

I. la mort de la Lison

Cette mort est à la fois dramatique et pathétique.

1) Personnification de la Lison

C’est une personnification constante. Jacques entretient avec elle des rapports privilégiés : la Lison lui permet d’échapper à sa folie et il est débarrassé de ses pulsions meurtrières qu’il a avec les femmes. Tout son affection est sur la machine. C’est pour ça qu’il a donné un nom de femme à sa locomotive.

Il assimile la Lison à un être humain à travers les métaphores et les comparaisons.
l.14 : « l’âge arrive, qui alourdit les membres »
l.20 : « une petite plainte d’enfants »
l.28 : « des bras convulsifs »
l.37 : « le cadavre humain »

Elle est aussi assimilée à un animal.
l.19 : « ses flancs »
l.23 : « bête de luxe »

De façon générale, elle est présentée comme un être vivant.
l.19 : « le souffle »
l.26 : « cœur »
l.27 : « le sang de ses veines »
l.31 : « l’haleine »

2) Une mort douloureuse

On a l’impression que la Lison souffre de cet accident. Le paragraphe se termine par « douleur » (l.39)

Le vocabulaire est très expressif :
l.24 : « foudroie »
l.25 : « entrailles crevées »
l.35 : « tronc fendu »

On a des allitérations en « r ».
l.36 : « membres éparts »
l.36 : « ses organes meurtris »

3) Une mort dans la déchéance

La plupart du temps, les personnages sont représentés par une déchéance dans ce roman et dans tous les œuvres de Zola. Ici, on assiste à la dégradation de la Lison.
l.12 : « depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte »

On a de nombreuses antithèses qui marque la déchéance.
l.21-22 : « souille de terre et de bave » s’oppose à
« elle, toujours si luisante » s’oppose à
« dans une mare noir de charbon »

l.23 : « bête de luxe » s’oppose à
« souillée de terre et de boue » (l.21)

On a aussi des oxymores :
l.32 : « géante éventrée »
l.35 : « colosse broyé »

On a aussi un effet de decrescendo.
l.19 : « le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs »
devient l.20 : « une petite plainte d’enfant »
l.25 : fonctionnement de la machine : « fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs » devient « des tressaillements, les révoltes dernières de la vie » (l.29). Les mouvements deviennent de plus en plus lent.

Le rythme des phrases est de plus en plus court.
« la glande éventrée s’apaisa encore » (l.32) : 11 syllabes
« s’endormait peu à peu d’un sommeil très doux » (l.33) : 11 syllabes
« finit par se taire » (l.33) : 5 syllabes
« elle était morte » (l.34) : 4 syllabes

La mort de la Lison a quelque chose d’indécent.
l.22 : « elle est vautrée sur le dos »
l.36 : « ses organes meurtris, mis au plein jour »
La mort de la Lison est donc à la fois dramatique et pathétique et cette mort va éveiller en écho la souffrance de l’assistance.

II. Réactions de l’entourage

1) Jacques

On a une focalisation interne : on voit à travers Jacques l’agonie de sa machine et son point de vue sur la scène.
l.1 : « enfin Jacques ouvrit les paupières »
l.40 : « alors, Jacques, ayant compris que la Lison n’était plus, referma les yeux »

On a le regard de Jacques mais aussi son discours intérieur : c’est une technique employée par Zola : discours indirect libre.
On a le langage simple (l.12-13) : « il n’y avait pas de sa faute ».

On ressent directement ses sentiments, son émotion… il se désintéresse complètement des deux femmes. Dès le début, Zola précise qu’il détourne son regard :
l.3 : « elles ne lui importaient pas »

Zola montre le seul intérêt que Jacques a sur la Lison.
l.6 : « Elle, la Lison, il la reconnaissait bien »
Elle a un statut particulier : antiposition.

Le chagrin est en crescendo.
l.6 : « l’émotion croissante »
l.44 : « des larmes lentes coulaient maintenant, inondant ses joues »

Il s’identifie avec la machine :
l.8 : « ce broiement qu’il avait senti à la fois en elle et en lui

Il ne supporte pas cette séparation : on a un chiasme.
l.9 : « qu’il avait senti à la fois en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu’elle, sûrement, allait en mourir »

Il pense mourir avec elle.
l.41 : « avec le désir de mourir lui aussi »
l.42 : « il croyait être emporté dans le dernier petit souffle de la machine »

2) Pecqueux

Pecqueux, dans cette scène, est le double de Jacques. Il ressent les mêmes sentiments que lui. On a aussi le monologue intérieur de Pecqueux.
l.47-53 : « C’était donc fini … quand elle luisait au soleil »

On a un parallélisme dans la position des personnages dans le texte.
Jacques ouvre et ferme le premier paragraphe.
Pecqueux ferme les 2ème et 3ème paragraphe.
l.54 : il se met à pleurer comme Jacques.
l.48 : Pecqueux évoque leur ménage à trois.
l.49-51 : leur compréhension totale.
Jacques évoque l’union entre eux deux et Pecqueux évoque cette même union à trois.

Pecqueux est conscient que ça marque la fin d’une époque : Jacques et Pecqueux vont commencer à se détester à partir de ce moment.
l.47-48 : « c’était donc fini »

Plusieurs éléments annoncent la fin du roman. Déjà, à travers son comportement et l’évolution de sa force :
l.55 : « son grand corps »
l.75 : « d’un seul coup en plein crâne »

Les sanglots de Pecqueux (l.54) sont violents alors que Jacques a des larmes lentes. Le personnage nous paraît fort et brutal. On a ici l’évocation de son ivrognerie :
l.53 : « qui pourtant n’avait pas bu »

3) Les femmes

Ce sont les 2 rivales acharnées et pourtant, ici, elles sont unies dans leur amour pour Jacques et uni dans l’indifférence qu’il a envers elle.
l.2-3 : « Ses regards se portèrent sur elles » ; « elles ne lui importaient pas »

Elles sont mises sur le même plan : désespéré et inquiète.
l.56 : « Séverine et Flore, elle aussi »
l.60 : « les 2 femmes »

On a un comportement paradoxal de Flore : elle voulait le tuer et maintenant, elle fait tout pour le sauver :
l.57 : « la dernière courut chez elle »

On a la symétrie entre les deux hommes et les deux femmes.

4) Effet de miroir : le cheval / les blessés

La Lison est comparée à un animal et à un être humain. Le cheval, ici, fait écho à la mort de la machine. Il est comparé lui-même à un être humain :
l.64 : « un cri presque humain »

Les blessés sont comparés à des bêtes.
l.66 : « ainsi que des bêtes »

La souffrance est générale, frappe tout le monde. C’est le cheval lui-même qui va exprimer cette souffrance commune.
l.73 : « la lamentation dernière de la catastrophe »
Le titre représente à lui seul le mélange entre animaux et hommes.

Il utilise le même vocabulaire, expressif et violent, pour le cheval et pour la Lison.
l.64 : « un cri si retentissant »
l.67 : « jamais cri de mort n’avait déchiré l’air »

De façon générale, la violence des termes et l’usage des hyperboles font de cette tragédie une scène épique.
l.32 : « la géante éventrée »
l.35 : « le colosse broyé »
l.44 : « les larmes inondant ses joues »
l.68 : « glaçait le sang »
l.75 : « le champ de massacre »
On a transfiguration et exagération des éléments.

Au départ, on est concentré sur la Lison puis, peu à peu, le champ s’élargit. On a une vision progressive qui s’élargit : un effet dramatique répercuté su l’assistance.

Conclusion

La mort de la Lison est un moment-clé du récit. A partir de là, tout bascule : le suicide de Flore, l’assassinat de Séverine par Jacques, le combat mortel entre Jacques et Pecqueux. Cette scène-clé est orchestrée comme une scène de tragédie. A travers la mise en scène, le jeu de symétrie qui multiplie la violence dramatique de l’épisode.