Zola, La Bête humaine - Chapitre X: La mort de Lison

Commentaire en deux parties :
I. La mort de la Lison
II. Réactions de l’entourage

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: bac-facile (élève) •

Texte étudié

Enfin, Jacques ouvrit les paupières. Ses regards troubles se portèrent sur elles, tour à tour, sans qu’il parût les reconnaître. Elles ne lui importaient pas. Mais ses yeux ayant rencontré, à quelques mètres, la machine qui expirait, s’effarèrent d’abord, puis se fixèrent, vacillants d’une émotion croissante. Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie, l’abominable secousse, ce broiement qu’il avait senti à la fois en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu’elle, sûrement, allait en mourir. Elle n’était point coupable de s’être montrée rétive ; car, depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte ; sans compter que l’âge arrive, qui alourdit les membres et durcit les jointures. Aussi lui pardonnait-il volontiers, débordé d’un gros chagrin, à la voir blessée à mort, en agonie. La pauvre Lison n’en avait plus que pour quelques minutes. Elle se refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le souffle qui s’était échappé si violemment de ses flancs ouverts, s’achevait en une petite plainte d’enfant qui pleure. Souillée de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautrée sur le dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique d’une bête de luxe qu’un accident foudroie en pleine rue. Un instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevées, fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux cœurs jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses veines ; mais, pareilles à des bras convulsifs, les bielles n’avaient plus ue des tressaillements, les révoltes dernières de la vie ; et son âme s’en allait avec la force qui la faisait vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas à se vider toute. La géante éventrée s’apaisa encore, s’endormit peu à peu d’un sommeil très doux, finit par se taire. Elle était morte. Et le tas de fer, d’acier et de cuivre, qu’elle laissait là, ce colosse broyé, avec son tronc fendu, ses membres épars, ses organes meurtris, mis au plein jour, prenait l’affreuse tristesse d’un cadavre humain, énorme, de tout un monde qui avait vécu et d’où la vie venait d’être arrachée, dans la douleur.

Alors, Jacques, ayant compris que la Lison n’était plus, referma les yeux avec le désir de mourir lui aussi, si faible d’ailleurs, qu’il croyait être emporté dans le dernier petit souffle de la machine ; et, de ses paupières closes, des larmes lentes coulaient maintenant, inondant ses joues. C’en fut trop pour Pecqueux, qui était resté là, immobile, la gorge serrée. Leur bonne amie mourait, et voilà que son mécanicien voulait la suivre. C’était donc fini, leur ménage à trois ? Finis, les voyages, où, montés sur son dos, ils faisaient des cent lieues, sans échanger une parole, s’entendant quand même si bien tous les trois, qu’ils n’avaient pas besoin de faire un signe pour se comprendre ! Ah ! la pauvre Lison, si douce dans sa force, si belle quand elle luisait au soleil ! Et Pecqueux, qui pourtant n’avait pas bu, éclata en sanglots violents, dont les hoquets secouaient son grand corps, sans qu’il pût les retenir.

Séverine et Flore, elles aussi, se désespéraient, inquiètes de ce nouvel évanouissement de Jacques. La dernière courut chez elle, revint avec de l’eau-de-vie camphrée, se mit à le frictionner, pour faire quelque chose. Mais les deux femmes, dans leur angoisse, étaient exaspérées encore par l’agonie interminable du cheval qui, seul des cinq, survivait, les deux pieds de devant emportés. Il gisait près d’elles, il avait un hennissement continu, un cri presque humain, si retentissant et d’une si effroyable douleur, que deux des blessés, gagnés par la contagion, s’étaient mis à hurler eux aussi, ainsi que des bêtes. Jamais cri de mort n’avait déchiré l’air avec cette plainte profonde, inoubliable, qui glaçait le sang. La torture devenait atroce, des voix tremblantes de pitié et de colère s’emportaient, suppliaient qu’on l’achevât, ce misérable cheval qui souffrait tant, et dont le râle sans fin, maintenant que la machine était morte, restait comme la lamentation dernière de la catastrophe. Alors, Pecqueux, toujours sanglotant, ramassa la hache au fer brisé, puis, d’un seul coup en plein crâne, l’abattit. Et, sur le champ de massacre, le silence tomba.

Zola, La Bête humaine - Chapitre X

Flore, amoureuse de Jacques Lantier, est devenue folle de jalousie depuis qu’elle a découvert la liaison du jeune homme avec Séverine. Pour se venger, elle provoque un spectaculaire accident de train qui doit entraîner la mort des 2 amants. Nous assistons ici à la mort de la Lison, la locomotive de Jacques à laquelle, il est très attaché et nous constatons aussi par un effet de miroir l’effet que produit cette mort sur ceux qui y assistent.

I. la mort de la Lison

Cette mort est à la fois dramatique et pathétique.

1) Personnification de la Lison

C’est une personnification constante. Jacques entretient avec elle des rapports privilégiés : la Lison lui permet d’échapper à sa folie et il est débarrassé de ses pulsions meurtrières qu’il a avec les femmes. Tout son affection est sur la machine. C’est pour ça qu’il a donné un nom de femme à sa locomotive.

Il assimile la Lison à un être humain à travers les métaphores et les comparaisons.
l.14 : « l’âge arrive, qui alourdit les membres »
l.20 : « une petite plainte d’enfants »
l.28 : « des bras convulsifs »
l.37 : « le cadavre humain »

Elle est aussi assimilée à un animal.
l.19 : « ses flancs »
l.23 : « bête de luxe »

De façon générale, elle est présentée comme un être vivant.
l.19 : « le souffle »
l.26 : « cœur »
l.27 : « le sang de ses veines »
l.31 : « l’haleine »

2) Une mort douloureuse

On a l’impression que la Lison souffre de cet accident. Le paragraphe se termine par « douleur » (l.39)

Le vocabulaire est très expressif :
l.24 : « foudroie »
l.25 : « entrailles crevées »
l.35 : « tronc fendu »

On a des allitérations en « r ».
l.36 : « membres éparts »
l.36 : « ses organes meurtris »

3) Une mort dans la déchéance

La plupart du temps, les personnages sont représentés par une déchéance dans ce roman et dans tous les œuvres de Zola. Ici, on assiste à la dégradation de la Lison.
l.12 : « depuis sa maladie contractée dans la neige, il n’y avait pas de sa faute, si elle était moins alerte »

On a de nombreuses antithèses qui marque la déchéance.
l.21-22 : « souille de terre et de bave » s’oppose à
« elle, toujours si luisante » s’oppose à
« dans une mare noir de charbon »

l.23 : « bête de luxe » s’oppose à
« souillée de terre et de boue » (l.21)

On a aussi des oxymores :
l.32 : « géante éventrée »
l.35 : « [i]colosse bro

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