Zola, L'Assommoir - Chapitre 2: La rencontre de Coupeau et de Gervaise

Exercice répondant aux deux questions suivantes puis procédant au commentaire :
1) Etudiez l'emploi du style indirect libre aux lignes 20 à 28.
2) Commentez les images "un rire de poulie mal graissée" (ligne 18) et "un fichu grelot" (ligne 29).
3) Faites un commentaire composé du passage.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: bac-facile (élève)

Texte étudié

Gervaise Macquart est courtisée par Coupeau, un ouvrier zingueur. Il l'invite au cabaret du père Colombe, L'Assommoir. C'est la pause de midi, le cabaret est empli d'ouvriers. Trois d'entre eux - l'un est surnommé
Mes-Bottes - accueillent Coupeau d'une façon tapageuse qui effraye Gervaise.

- Oh ! c'est vilain de boire! dit-elle à demi-voix.

Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de l'anisette, à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l'avait dégoûtée; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.

- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre,j'ai mangé ma prune; seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal.

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de pleins verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était pas mauvais. Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir il n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces cheulards* là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribote, de la gouttière du n° 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon* gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase :

- Dans notre métier, il faut des jambes solides.

Gervaise avait repris son panier. Elle ne se levait pour tant pas, le tenait sur ses genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles du jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines d'existence. Et elle dit encore, lentement, sans transition apparente :

- Mon Dieu! Je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand'chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage; non, ça
ne me plairait pas d'être battue... Et c'est tout, vous voyez,c'est tout...

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité :

- Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumée ne s'échappait: à peine entendait on un souffle intérieur, un ronflements souterrain; c'était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu ! Elle était bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le bout du serpentin... entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud, l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce roussin* de père Colombe l Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot*, tout de même. L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris. Alors Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle tâchait de sourire, en murmurant:

- C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait froid...

Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur parfait :

- Hein? n'est-ce pas? Ca vaudrait bien mieux : travailler, manger du pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit...

- Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.

Zola, L'Assommoir - Chapitre 2

Explication des mots signalés par un *

Assommoir: dans son sens général, ce terme populaire désigne un cabaret de bas-étage où le client boit des alcools violents qui le laissent "assommé" et le tuent peu à peu.

Cheulards: soûlards, soiffards.

Un canon: un verre.

Roussin: agent de police en argot: appliqué ici au père Colombe supposé être un indicateur de police.

Avoir un fichu grelot: avoir la langue bien pendue.

[tp]1) Etudiez l'emploi du style indirect libre aux lignes 20 à 28[/tp]

Le style indirect libre (lignes 20 à 28) consiste à Intégrer les paroles d'un personnage dans le système verbal (imparfait, plus-que-parfait, futur dans le passé) et pronominal (troisième personne exclusivement) du récit. Les diverses marques graphiques du style direct ( guillemets, passage à la ligne ) disparaissant, le texte gagne en homogénéité. La subjectivité du personnage se mêle intimement à l'objectivité du récit. Par ce procédé le narrateur donne l'impression de s'approprier les paroles des personnages mais réciproquement, on le volt Ici, les mots, les Images, les tournures du parler populaire passent dans le récit et Imprègnent même le style du narrateur (par exemple, dans l'expression "machine à soûler" qui sert à amorcer les propos de Mes-Bottes). Cette "polyphonie" est la grande Innovation stylistique de Zola dans L'Assommoir.

[tp]2) Commentez les images "un rire de poulie mal graissée" (ligne 18) et "un fichu grelot" (ligne 29).[/tp]

Les deux images, "rire de poulie mal graissée" et "fichu grelot" ont en commun d'évoquer des objets métalliques et sont, par là, cohérentes avec le contexte du passage (cf.machine, cuivre, souder...); elles s'appliquent également toutes deux à la voix de Mes-Bottes et à l'usage qu'il en fait. La première image, qui figure dans le récit, est caricaturale; empruntée au vocabulaire de la machine, elle amorce le rêve de Mes-Bottes d'être soudé à l'alambic. La seconde, qui représente le jugement des "camarades" est laudative, "fichu" (comme "sacré" ou "fameux") jouant le rôle d'intensif, et traduit leur admiration pour l'éloquence de Mes-Bottes. Ces deux images s'opposent sur un autre plan: la seconde est tirée de l'idée commune que l'alcool délie la langue; la première correspond à l'Intention de Zola: montrer les ravages de l

Accédez à la suite de ce contenu
Accèdez aux contenus premium de 20aubac gratuitement en proposant votre propre corrigé, ou en obtenant un accès payant.