Zola, L'Assommoir - Chapitre 1: Incipit

Commentaire complet en trois parties :
I. Un commencement de roman,
II. Un choix naturaliste,
III. De sourdes menaces

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin. Puis, toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de la fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse, les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du Veau à deux têtes, où ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu'elle guettait son retour, elle croyait l'avoir vu entrer au bal de Grand-Balcon, dont les dix fenêtres flambantes éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire des boulevards extérieurs ; et, derrière lui, elle avait aperçu la petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à cinq ou six pas, les mains ballantes comme si elle venait de lui quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des globes de la porte.

Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés, elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour la première fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le tour de la misérable chambre garnie, meublée d'une commode de noyer dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des chaussettes sales ; tandis que, le long des murs, sur le dossier des meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les dernières nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y avait un paquet de reconnaissances du mont-de-piété, d'un rose tendre. C'était la belle chambre de l'hôtel, la chambre du premier, qui donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux enfants dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetées hors de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Etienne, âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras passé au cou de son frère. Lorsque le regard noyé de leur mère s'arrêta sur eux, elle eut une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa bouche, pour étouffer les légers cris qui lui échappaient. Et, pieds nus, sans songer à remettre ses savates tombées, elle retourna s'accouder à la fenêtre, elle reprit son attente de la nuit, interrogeant les trottoirs au loin.

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en rouge lie de vin jusqu'au second, avec ces persiennes pourries par la pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à lire entre les deux fenêtres : Hôtel Boncoeur, tenu par Marsouillier, en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs, stationnaient en tabliers sanglants ; et le vent frais apportait une puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit, elle entendait parfois des cris d'assassinés ; et elle fouillait les angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de couteau.

Zola, L'Assommoir - Chapitre 1

L'extrait que nous étudions est l'incipit de l'Assommoir, un roman naturaliste écrit par Emile Zola en 1877.

Ce roman est tout d'abord paru sous forme de feuilletons dans la presse dès 1869. Il est un des volumes, le septième, d'une grande chaîne de romans appelée les Rougon-Macquart, dont le sous titre complet est Histoire Naturelle et Sociale d'une famille sous le second Empire, et inspirée de la Comédie Humaine de Balzac.

Dans cet extrait, on nous présente Gervaise, qui paraît être l'héroïne du roman, en train d'attendre Lantier. Son attente est mêlée à la description naturaliste de la chambre et du quartier.

On remarque la structure suivante pour la pièce entière :

On note tout d'abord quatre paragraphes distincts.

1er paragraphe : un retour en arrière sur la situation avant le réveil de Gervaise, sur les huit jours précédent la soirée de la veille ("ce soir-là", "depuis huit jours").

2ème et 3ème paragraphes : le réveil dans les larmes de Gervaise puis description de la chambre et des enfants endormis.

4ème paragraphe : vision du quartier et de l'hôtel par Gervaise qui reprend son attente de Lantier.

On peut dire qu'il s'agit d'une tonalité réaliste présente dans ce passage, la focalisation interne est, de plus, très importante mais pas constante.

I. Un commencement de roman


a) Les personnages

- Le premier mot du roman est "Gervaise", prénom repris aussi au début du 2ème paragraphe dans l'expression "Quand Gervaise s'éveilla".

On remarque qu'elle est sujet des principaux verbes d'actions, comme à la l.1 "Gervaise avait attendu" ou encore à la l.2 où le prénom est repris par le pronom de substitution "elle". Ce pronom est, à travers le texte, de nombreuses fois, sujet des verbes d'actions comme par exemple à la ligne 12 "elle resta", la l. 29 "elle tamponna", l.14 "elle faisait le tour", ou encore "elle regarda", …

- Ce personnage est donc central, sujet de la majorité des verbes d'action. Gervaise tient la place d'héroïne, dans cette première page mais aussi dans tout le roman.

- Ce nom sujet est tout de même présent dans le texte comme étant sujet de complément d'objet désignant Lantier (l'objet de cette attente) et son attente : "son retour" avec l'adj.possessif "son" qui renvoie à Lantier.

- Le fait que le narrateur emploie le prénom de "Gervaise" comme premier mot du roman,

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