Zola, L'Œuvre - chapitre IX

Fiche préparée pour l'oral du bac.

Dernière mise à jour : 16/06/2021 • Proposé par: freecorp (élève)

Texte étudié

À toutes les heures, par tous les temps, la Cité se leva devant lui, entre les deux trouées du fleuve. Sous une tombée de neige tardive, il la vit fourrée d’hermine, au-dessus de l’eau couleur de boue, se détachant sur un ciel d’ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils, s’essuyer de l’hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se reculer, s’évaporer, légère et tremblante comme un palais des songes. Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient derrière l’immense rideau tiré du ciel à la terre ; des orages, dont les éclairs la montraient fauve, d’une lumière louche de coupe-gorge, à demi détruite par l’écroulement des grands nuages de cuivre ; des vents qui la balayaient d’une tempête, aiguisant les angles, la découpant sèchement, nue et flagellée, dans le bleu pâli de l’air. D’autres fois encore, quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine, elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans une ombre, également éclairée partout, d’une délicatesse charmante de bijou taillé en plein or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes matinales, lorsque le quai de l’Horloge rougeoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel rose par le réveil éclatant de ses tours et de ses flèches, tandis que, lentement, la nuit descend des édifices, ainsi qu’un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi, sous le soleil frappant d’aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte, n’ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines. Il voulut la voir sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux arêtes des monuments les franges de braise d’un charbon près de s’éteindre, avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brusques flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. Mais, devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quel que fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu’il avait vue la première fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité sereine sous le vent léger, ce cœur de Paris battant dans la transparence de l’air, comme élargi par le ciel immense, que traversait un vol de petits nuages.

Zola, L'Œuvre - chapitre IX

Contexte général du roman

L’Œuvre , roman naturaliste de Zola et 14° roman de la série des Rougon-Maquart, écrit en 1886.
• Ce roman met en scène le milieu artistique parisien du XIX° siècle, en particulier les peintres impressionnistes à travers les personnages de Claude Lantier (fils de Gervaise, l’Assommoir), Sandoz.
• Zola s’inspire de faits réels et s’implique dans ce roman, en décrivant un milieu qu’il fréquente. Il découvre toute la misère, la précarité des peintres de l’époque.

Situation du texte dans le roman

• Claude a déjà peint plusieurs paysages de Paris.
• Il revient à un de ses endroits favoris, le Pont des Saint-Pères, sur les bords de Seine, devant la Cité. Il vient s’imprégner de son sujet.
• Début du chapitre IX ; le paysage décrit par Claude avait été aperçu par lui lors d’une promenade avec Christine (chapitre VIII).

I. Du peintre à l’écrivain

1. La vision du peintre

• Texte vu à travers le regard de Claude (focalisation interne)
• Le passage a pour but de montrer la vision de Claude de son sujet (occurrences de « voir »)
• La vision du peintre est caractérisée par des notations propres à la peinture :
• Couleurs (« hermine », « fauve », « ardoise »)
• Contrastes de couleurs et de lumières (« rougeoie »/ »ténèbres »)
• Contrastes entre le flou et la précision, la netteté (« jours de fin brouillard », « se détachant »)
• La vision du peintre ne s’attache pas à la réalité Hormis le « Quai de l’Horloge » et le « Quai des Orfèvres », aucune notation des éléments précis du paysage n’apparaît.
• Au contraire, les éléments du paysage ne sont évoqués que par des termes génériques (« monument ») et non sont que prétextes à jouer avec la lumière : il s’agit d’une vision éminemment impressionniste.

2. L’art de la rhétorique

L’écrivain intervient dans une telle description, dans la manière de présenter la vision du peintre et le paysage. Cette intervention est décelable par :
• Une composition globale stricte : marquée par une présentation générale généralisante (« à toutes les heures »), à laquelle répond une sorte de conclusion tout aussi générale, à partir de « mais » (« quelles que fussent les heures »). Le développement central est marqué par un rythme rigoureux ternaire : « Il la vit » (3 fois), « Il voulut la voir » (3 fois): volonté d’amplifier le tableau mais aussi d’en faire un tableau clos puisque la description revient au point de départ.

• De nombreux parallélismes à l’intérieur des trois parties : “Il la vit”, “le matin”, “le midi”… : comparaisons entre les différents aspects de la Cité qui soulignent la multiplicité de ses apparences.

• Utilisation d’images en nombre, qui apportent une dimension poétique à l’extrait, une empreinte littéraire forte dans la peinture (« palais des songes », « fourrée d’hermine »).

II. Une description symbolique

1. L’île , un personnage vivant

La cité revêt l’apparence d’une femme dans cet extrait :
• Personnification : verbes de mouvement (« baigner »), adjectifs propres à la personne (« nue »), noms communs (« réveil éclatant »).
• L’image finale mentionne explicitement la vie : « Le cœur de Paris battant dans la transparence de l’air ».
• La Cité, un personnage des plus changeant : vingt cités différentes au total dans la description.

2. La cité, un objet d’amour

• La cité est pour Claude une personne aimée vers laquelle il retourne perpétuellement, dont il ne peut plus se passer.
• Le « coup de foudre » de la première rencontre l’attire définitivement : la fin de la description est comparable à celle faite la première fois.
• Cette Cité remplace Christine : elle a pris sa place dans le cœur de Claude, et l’a remplacée dans les promenades amoureuses du début du roman.

Conclusion

• Un texte marquant bien l’union faite entre l’art pictural et l’art littéraire dans ce roman,
• La description de la perversion grandissante de Claude qui se détache du monde « humain » pour s’attacher à la peinture et aux modèles.