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Alain, Définitions: Conscience et liberté

Le commentaire ordonné du texte suivi de son intérêt philosophique en trois parties :
A. La conscience est essentiellement négation,
B. La conscience se manifeste dans la distance que l'on instaure par rapport à soi,
C. La conscience et la liberté coïncident comme capacité de dire "non" à ce qui est

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: martinh (élève) •

Texte étudié

L'âme c'est ce qui refuse le corps. Par exemple, ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, ce qui refuse de frapper quand le corps s'irrite, ce qui refuse de boire quand le corps a soif, ce qui refuse de prendre quand le corps désire, ce qui refuse d'abandonner quand le corps a horreur. Ces refus sont des faits de l'homme. Le total refus est la sainteté ; l'examen avant de suivre est la sagesse ; et cette force de refus, c'est l'âme. Le fou n'a aucune force de refus ; il n'a plus d'âme. On dit aussi qu'il n'a plus de conscience, et c'est vrai. Qui cède absolument à son corps, soit pour frapper, soit pour fuir, soit seulement pour parler, ne sait plus ce qu'il fait ni ce qu'il dit. On ne prend conscience que par opposition de soi à soi. Exemple : Alexandre à la traversée d'un désert reçoit un casque plein d'eau ; il remercie et le verse par terre devant toute l'armée. Magnanimité ; âme, c'est-à-dire grande âme. Ce beau mot ne désigne nullement un être, mais toujours une action.

Alain, Définitions

Introduction

Bien des gens pensent qu'être libre c'est se laisser aller au gré de ses désirs, de ses passions, que la liberté est l'expression d'une spontanéité dont l'expression la plus parfaite se trouverait dans l'être naturel : l'animal offrant l'image emblématique de la liberté. Libre comme l'air dit-on aussi.

Cependant non seulement nous entendons parfois dire de quelqu'un qu'il est prisonnier de ses désirs, mais nous savons que la nature est soumise au règne de la nécessité.

Dès lors, nous pouvons nous demander si la liberté est dans l'adhésion de l'esprit aux penchants dont il faut chercher l'origine dans le corps, ou bien si elle se manifeste dans la conscience que nous sommes autre chose que ce qui semble avoir prise sur notre esprit. La liberté est-elle un abandon aux sollicitations du corps ou conscience et refus ?

Une réflexion sur le texte d'Alain peut nous permettre de résoudre ce problème.

I. Commentaire ordonné

Certains mouvements, certains désirs, émanent du corps : boire, fuir, frapper, etc. Le corps (Platon parle de "l'élément terreux") nous incline à des actions qui font cesser certaines tensions. Or je suis conscient (je suis l'homme lorsque je sors de mon corps pour me mettre à distance de lui et me considérer. Etre conscient, c'est savoir que l'on peut décider. Je suis conscient lorsque je sais ce que je fais, c'est-à-dire lorsque je sais aussi que j'aurais pu ne pas le faire. Je sais ce que je fais et je suis conscient lorsque je ne suis pas passif, soumis aux tendances qui émanent de mon corps.

Prendre conscience, c'est donc se distinguer de soi-même, c'est se donner la possibilité de refuser de satisfaire des désirs spontanés. Je peux décider de satisfaire un désir, de ne pas contrarier une tendance, mais je suis homme que dans la mesure où je le choisis, et non quand cette tendance, ce désir s'imposent à moi. Je ne suis homme et conscient lorsque je dis "oui" que dans la mesure où je sais que j'aurais eu la force de dire "non".

L'être naturel, le robot, ne sont pas conscients : ils n'ont pas la faculté de refuser ce qui est cause de leur comportement, ils ne savent pas résister.

"Le refus total est sainteté". Etre homme, c'est savoir que l'on peut aller jusqu'au refus total de ce à quoi nous dispose le corps. Mais comment le saurions-nous sans en mourir ? Aussi ne sommes-nous jamais assurés de notre humanité, sinon lorsque l'occasion du martyre se présente : il faut savoir mourir pour avoir été homme jusqu'au bout. Ce qui ne signifie pas que l'on doit nécessairement choisir de mourir, mais que parfois la situation devient déshumanisante et que notre devoir est de la refuser quand bien même il faudrait en mourir : il arrive que nous n'ayons plus que le choix entre survivre comme une bête ou un esclave et mourir en homme.

Mais la plupart du temps, il me suffit de réfléchir avant d'agir afin de m'assurer que c'est bien moi qui librement veux ce que je vais faire :"l'examen avant de suivre est la sagesse".

Le fou n'a plus d'âme : il ne sait plus dire "non" à ce qui en lui est plus fort que sa volonté, ou bien il croit vouloir alors qu'il ne peut réellement pas vouloir autre chose. Il ne décide pas. "Il n'a plus de conscience" écrit Alain. Cela signifie qu'il a perdu la capacité de se placer à distance de soi-même, et aussi qu'il n'a plus de conscience morale : il n'est plus en mesure de choisir. Il cède "absolument" à son corps, il est entraîné dans des comportements qu'il ne maîtrise plus. Nous disons toutefois que c'est un homme (et non qu'il est homme), car il l'a été, ou bien il peut le devenir, le redevenir. Le fou est un homme, car il est toujours "réhumanisable" alors qu'on ne peut pas faire qu'un animal choisisse entre ce qu'il doit ou ne doit pas faire.

Alexandre a soif. Le roi mérite l'eau, et il remercie pour l'offrande. Le chef, par contre, jette l'eau, parce qu'il veut montrer qu'il mérite de conduire ses soldats en montrant qu'il peut supporter ce que les autres supportent, et qu'être chef ce n'est pas bénéficier de privilèges, mais donner l'exemple. Il montre ainsi qu'il est autre chose qu'un corps, qu'il ne se réduit pas aux besoins de son corps. Il est plus qu'un roi, plus qu'un animal de basse-cour que l'on engraisse et abreuve : il est autre chose que le manque d'eau de son corps, il n'est pas le jouet des forces naturelles. Il ne donne pas l'eau non plus : il occupe cette position à la tête de l'armée non pas pour satisfaire le corps des autres, mais parce qu'il sait montrer comment chacun peut toujours dépasser ce qu'il est naturellement.

Il n'y a pas de "petite âme". L'humanité est une noblesse, la seule noblesse. L'univers est immense, il peut nous écraser, mais nous avons conscience de notre faiblesse (voir Pascal) et nous pouvons physiquement subir sans pour autant être contraints de donner notre assentiment. Et si nous consentons à être écrasés par les forces naturelles, c'est parce que nous voulons consentir. J'ai soif, je bois, mais c'est parce que je veux étancher ma soif.

On n'a pas une âme, on n'est pas une âme : on se fait âme à travers des actes. Il ne suffit pas de se dire "j'aurais pu...", encore faut-il l'avoir fait. Nous ne sommes pas des "peut-être". Ce n'est qu'en agissant que je me construis comme âme, c'est-à-dire comme homme. L'âme (l'humanité de chacun) n'est pas donnée, elle s'élabore par les démonstrations de la puissance de refuser ce que le corps et le monde tendent à nous faire être. Par le corps je suis, par l'âme, j'existe. (Je me projette hors de mon être immédiat) et j'agis. Et là encore, il faut s'entendre : je ne réagis pas par automatisme, j'accomplis des actes.

II. Intérêt philosophique

A. La conscience est essentiellement négation

Etre homme c'est avoir la puissance de ne pas rester "englué" dans la vie. Hegel parlait de "l'enfoncement dans la vie". La chose fabriquée, l'être naturel ne sont rien d'autre que le résultat d'un jeu de causes internes ou externes dont ils n'ont pas conscience et sur lesquels ils ne peuvent rien. Les choses, les plantes, les animaux sont en droit sans secret. Ils sont ce qu'ils sont et rien d'autre : on dit que ce sont des êtres en-soi.

L'homme est conscience de lui-même. Il est corps et ce corps est en relation avec le monde. Mais il se représente son corps, le monde, les relations qu'il entretient avec eux, et il a une pensée de lui-même : il a une représentation de soi. On peut dire que c'est en cela qu'il est un homme : il existe à titre de représentation de lui-même. On dit qu'il est un être pour-soi.

Tout ce qui a une signification pour la conscience : l'homme a un point de vue sur lui-même et sur toutes les autres choses. Etre conscient de quelque chose, c'est s'en distinguer. Il ne coïncide donc pas plus avec lui-même qu'avec le monde. Avoir conscience de quelque chose (de soi, par exemple) c'est penser que l'on n’est pas cela, que l'on est toujours au-delà de ce à quoi l'on pense.

Le pour-soi, c'est l'être qui ne peut s'identifier à rien, pas même à soi. N'étant pas chose parmi les choses du monde, il échappe aux relations causales qui les gouvernent, et c'est pourquoi les "sciences humaines" ne parviennent pas à le décrire de façon adéquate.

La conscience est donc essentiellement négation. Quand je prends conscience de moi, j'affirme en un premier temps être cela, mais aussitôt, en me constituant comme objet pour le sujet que je suis, je nie être ce que je pense être. Je ne suis pas ce corps, je ne suis pas même ce que je pense être : je ne suis pas, mais j'ai toujours à me faire, et c'est pourquoi l'âme désigne toujours une action, et c'est pourquoi cette action est toujours une négation du donné immédiat.

B. La conscience se manifeste dans la distance que l'on instaure par rapport à soi

Dire que l'âme désigne toujours une action, c'est dire aussi que l'on n'est homme que pour autant que l'on s'oppose aux passions. Ce qui ne veut pas dire que l’on n’a pas de passions. L'âme est passive quand elle se laisse aller, quand elle se laisse submerger par les tendances, les besoins (tremblements, fuite éperdue, etc.) Alors, l'âme s'abandonne au corps.

Encore faut-il, pour s'abandonner, avoir la possibilité de résister. L'animal ne s'abandonne pas plus à ses instincts que la pierre qui tombe ne s'abandonne aux lois de la gravitation universelle. Si la passion est le propre d'une âme qui démissionne, encore faut-il avoir une âme.
Mais une fois la démission effectuée, il n'y a plus de passion parce qu'il n'y a plus de conscience : il n'y a plus que ce corps qui tremble : la mécanique l'emporte sur l'esprit.

La conscience se manifeste dans la distance que l'on instaure par rapport à soi. Elle se manifeste donc dans le doute, l'hésitation, le remords, qui ne sont pas des défauts de notre être, mais des signes de sa grandeur. Celui qui n'hésite pas, qui ne se dresse pas contre lui-même, se fait chose. Etre conscient, être une âme, c'est choisir et vouloir. Au moment où je renonce à m'opposer à ce qui tente de m'emporter, je cesse d'être une conscience. Au moment où la passion l'emporte, elle s'abolit elle-même : il n'y a plus qu'un être qui ne peut rien contre les forces extérieures à son esprit. Il y a quelque chose qui fut un homme.

[Alain exprime ces idées dans un autre texte : "Les animaux, autant que l'on peut deviner, n'ont point de passions. Un animal mord ou s'enfuit selon l'occasion ; je ne dirai pas qu'il connaît la colère ou la peur, car rien ne laisse soupçonner qu'il veuille résister à l'une ou l'autre, ni qu'il se sente vaincu par l'une ou par l'autre. Or c'est aussi pour la même raison que je suppose qu'ils n'ont point de conscience. Remarquez que ce qui se fait par l'homme sans hésitation, sans doute de soi, sans blâme de soi, est aussi sans conscience. Conscience signifie arrêt, scrupule, division ou conflit entre soi et soi. Il arrive que, dans les terreurs paniques, l'homme soit emporté comme une chose. Sans hésitation, sans délibération, sans égard d'aucune sorte. Il ne sait plus alors ce qu'il fait. Mais observez les actions habituelles tant qu'elles ne rencontrent pas d'obstacles, nous ne savons pas non plus ce que nous faisons. Le réveil vient toujours avec le doute ; il ne s'en sépare point. De même, celui qui suit la passion n'a point de passion. La colère, le désir, la peur ne sont plus alors que des mouvements"].

Cela nous permet d'établir le lien entre deux sens en apparence différents du mot "conscience" : toute conscience est toujours aussi conscience morale.

C. La conscience et la liberté coïncident comme capacité de dire "non" à ce qui est

Il y a action lorsqu'il y a âme, c'est-à-dire un être libre à l'égard de la réalité, un être qui n'est pas déterminé par des lois autres que celles qu'il se donne. Cela suppose la conscience, c'est-à-dire la représentation de ce qui est (mais ne doit plus être), de ce qui doit être (mais n'est pas encore) et de ce que l'on peut (les moyens techniques). La conscience et la liberté coïncident comme capacité de dire "non" à ce qui est.

Le "oui" n'est humain, nous l'avons vu, que lorsqu'il n'est pas soumission, lorsqu'il procède d'une conscience de la possibilité de dire "non". En ce cas, c'est l'assentiment de celui qui choisit de ne pas refuser, et non l'adhésion de celui qui renonce à sa capacité de refus, c'est-à-dire sa capacité d'examiner au préalable les raisons de dire "oui" ou "non".
Adhérer, c'est démissionner, c'est accepter que quelque chose d'autre que moi décide de ce que je dois être ou faire, c'est se soumettre à une volonté extérieure. Je n'ai plus de volonté active, seulement peut-être des regrets que je fais taire. L'intellectuel fatigué est souvent fasciné par cet abandon de soi : c'est le vertige de la dissolution de la personne dans la masse qui se meut au gré des slogans, des banderoles, des mots d'ordre émanant d'une direction transcendante. Perinde ac cadaver (comme un cadavre) disent les Jésuites en évoquant leur devoir d'obéissance aux supérieurs, ce qui suffit pour engendrer le mépris ricanant de quelques athées de pacotille (ceux-là mêmes qui défilent en scandant des formules, qui le bras tendu, qui le point fermé) se gardant bien de se souvenir que l'expression est ainsi complétée : "à l'exception des cas que la conscience défend".

Le philosophe authentique se voue à cette tentative de rendre les hommes libres en leur donnant les moyens de se faire âmes, hommes, consciences, ce qui suppose la connaissance : il n'y a pas de liberté sans instruction et l'ignorant n'est pas libre.

Mais être un homme libre, c'est connaître les raisons que l'on a d'accepter... et donc savoir que l'on pourrait bien un jour avoir des raisons de refuser : mauvais public pour le politicien qui cherche l'adhésion sans arrière-pensée, et souvent sans pensée du tout. Est-ce bien grave ? Valéry écrivait : "seuls les huîtres et les sots adhèrent".

Conclusion

Au terme d'une réflexion sur le texte d'Alain, nous pouvons affirmer que la conscience et la liberté vont de pair. Etre homme c'est se faire âme contre ce corps ou ce monde qui souvent tendent à nous réduire à la passivité. Les passions nous menacent : il nous faut les connaître pour les maîtriser, ou, comme le préconisait Descartes, faire jouer les unes contre les autres, ce qui de toute façon suppose qu'on soit en mesure de prendre du recul par rapport à elles. Celui qui s'endort acquiesce aux forces qui vont s'emparer de lui : il est à la merci des pulsions et du monde. Celui qui s'éveille refuse ces forces. "Le philosophe, c'est l'homme qui s'éveille et qui parle", écrivait Maurice Merleau-Ponty dans son Eloge de la philosophie. Il parle pour aider les autres à s'éveiller, à refuser.