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Rabelais, Gargantua - Chapitre XXIII

Fiche sur l'éducation humaniste décrite dans ce passage selon trois axes : les domaines religieux, physiques et intellectuels.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

S'éveillait donc Gargantua environ quatre heures du matin. Cependant qu'on le frottait, lui était lue quelque pagine de la divine Ecriture hautement et clairement, avec prononciation compétente à la matière, et à ce était commis un jeune page, natif de Basché ; nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de cette leçon, souventes fois s'adonnait à révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu duquel la lecture montrait la majesté et jugements merveilleux. Puis allait aux lieux secrets faire excrétion des digestions naturelles. Là son précepteur répétait ce qu'avait été lu, lui exposant les points plus obscurs et difficiles. Considéraient l'état du ciel, si tel était comme l'avaient noté au soir précédent, et quelques signes entrait le suleil, aussi la lune, pour icelle journée. Ce fait était habillé peigné, testonné, accoutré et parfumé,durant lequel temps, on lui répétait les leçons du jour d'avant. Lui-même les disait par coeur et y fondait quelques cas pratiques et concernant l'état humain, lesquels ils étendaient aucune foi jusque deux ou trois heures, mais ordinairement cessaient lorsqu'il était du tout habillé. Puis par trois bonnes heures lui était fait lecture. Ce fait, issaient hors, toujours conférant des propos de la lecture, et se déportaient en Bracque ou ès prés.et jouaient à la balle. à la paume. à la pile trigone, galantement s'exercant les corps comme ils avaient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'était qu'en liberté, car ils laissaient la partie quand leur plaisait, et cessaient ordinairement lorsque suaient parmi les corps ou étaient autrement la. Adonc étaient très bien essuyés et frottés, changaient de chemise,et, doucement se promenant, allaient voir si le dîner était prêt. Là attendant, récitaient clairement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon. Cependant Monsieur l'Appétit venait, et par bonne opportunité s'asseyaient à table. Au commencement du repas était lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin. Lors, si bon semblait.on continuait la lecture, ou commencaient à deviser joyeusement ensemble,parlant,pour les premiers mois, de la vertu propriété, efficace et nature de tout ce que leur était servi à table : du pain, du vin, de l'eau,du sel, des viandes, poissons,fruits,herbes,racines,et de l'apprêt d'icelles.Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce compétents en Pline, Athénée, Dioscorides, Julius Pullux, Galien, Porphyre, Oppian, Pulybe, Hélodore, Aristoteles, Elien et autres. Iceux propos tenus, faisant souvent, pour plus être assurés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et entiérement retint en sa mémoire les choses dites, que, pour lors, n'était que médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisait. Après devisaient des leçons lues au matin et parachevant leur repas par quelque confection de cotoniat .s'écurait les dents avec un trou de lentisque, se lavait les mains et les yeux de belle eau fraiche et rendaient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportait des cartes,non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles lesquelles toutes isulaient d'arithmétique. En ce moyen entra en affection d'icelle science numérale,et,tous les jours après dîner et souper, y passait temps aussi plaisantement qu'il soulait ès dés ou ès cartes. A tant sut d'icelle et théorique et pratique si bien que Tunsial, Anglais qui en avait amplement écrit, confessa que vraiment, en comparaison de lui, il n'y entendait que le haut allemand.
Et non seulement d'icelle,mais des autres sciences mathématiques comme géométrie astronomie et musique; car, attendant la concoction et digestion de son past, il faisaient mille joyeux instruments et figures géométriques,et de même pratiquaient les canons astronomiques. Après s'ébaudissaient à chanter musicalement à quatre et cinq parties, ou sur un thème à plaisir de gorge.

Rabelais, Gargantua - Chapitre XXIII

La fin du XVIème siècle est marquée par la fin du Moyen Age et par la naissance des temps modernes. L’école de la Renaissance caractérise cette époque, plaçant l’Homme face aux découvertes de nouveaux mondes ; l’Humanité est inquiète. Rabelais illustre cette période par des contes mettant en scène des géants.
Ici, le géant Gargantua est éduqué par Ponocrates, soignant son élève par les traitements médical et social : nous assistons à une éducation humaniste.

Nous nous interrogerons sur la recherche des propos humanistes dans les domaines :
- Religieux
- Physiques
- Intellectuels

I - Proposition humaniste pour une éducation religieuse

Deux passages dans le texte suscitent des impressions positives : plaisir, légèreté et compétence.

La légèreté

La légèreté apparaît dans la disposition des exercices avec « quelque pagine » : une pagine est un mot inventé composé d’un suffixe –ine chantant, créant ainsi une intimité avec la page, d’autant plus que le mot est précédé par le déterminant « quelque », qui, au singulier, signifie « une certaine », créant ainsi une impression de choix.

Le plaisir

Nous observons un champ lexical très positif nous indiquant le plaisir : « bon », « majesté », « merveilleux », « clémence »… nous sommes éloignés d’un Dieu représenté comme juge dans les cathédrales. C’est un champ lexical mélioratif de l’image de Dieu qui n’est plus un juge mais un sage accueillant. Par ailleurs, l’énumération de verbes à l’infinitif « révérer », « adorer », « prier », « supplier » crée un effet de redondance. Toute énumération de verbes d’action génère la vie, l’enthousiasme, le dynamisme.

La compétence

La compétence concerne ici les membres du clergé. Par exemple, étudions l’expression « un jeune page, natif de Basché, nommé Anagnostes » : Anagnostes est un nom grec, représentant ainsi la modernité. Jeune est ici perçu comme une qualité, et « jeune page » insiste sur cette pureté. Aucun aspect physique n’est mis en évidence ; le côté intellectuel est plus important. Nous avons des impressions diverses très positives sur la pureté, l’impression de communion, l’homonymie entre le page et la pagine… De plus, le lecteur est un page, non pas un clerc : par les mots « hautement », « clairement », nous voyons qu’il sert le texte et n’intervient pas.

L’esprit de renaissance réside dans l’ensemble de ces enseignements. Nous avons une impression de retour à l’origine. Ici, l’origine de la religion est la Bible ; un livre. Les propositions sont donc réformatrices. Nous pouvons également remarquer les non dits du texte, avec l’absence de rites religieux, de l’Eglise…

II - Proposition humaniste pour une éducation du corps

La gourmandise

Rabelais s’exprime davantage en médecin, développant un cours de diététique qualitativement par rapport aux aliments consommés : « la vertu, propriété, nature de tout ce qui leur était servi à table ». La discussion se développe, recherchant la complémentarité et l’équilibre.
Quantitativement, lors du dîner, nous avons à la ligne 118 : « tant en prenait que lui était besoin à soi d’entretenir (…) ce qu’est la vraie diète ».
Le médecin accorde aussi une grande importance à l’avant et à l’après du repas :
L’avant : « Mr l’Appétit venait ». Ici, nous avons une présentation élogieuse de l’appétit, et le désir du corps est respecté.
L’après : Le temps de digestion est respecté, que nous rencontrons deux fois dans ce texte.

L’hygiène

Le corps est enfin reconnu comme un lieu d’équilibre et non plus de pêchés ; il est mis en valeur. En effet, il est « peigné, testonné, accoutré et parfumé » (redondance) et « essuyé, frotté, changeait de chemise » : le corps est sublimé.
Par ailleurs, nous observons un souci d’équilibre entre le corps et l’esprit. Par exemple : « s’exerçant comme ils avaient les âmes auparavant exercées » ; nous avons ici affaire à l’expression « un esprit sain dans un corps sain ».
On note également un souci d’alternance le matin et l’après midi, et un dynamisme dans les activité, même avec un lever très matinal.

Le plaisir

Nous pouvons remarquer que les activités ne suivent pas de modules horaires fixes mais que le désir personnel est infiniment respecté : « ils cessaient la partie quand bon leur semblait », « ils cessaient de lire si bon semblait », « Mr l’Appétit venait » … Ainsi, tous les désirs du corps sont respectés.

III - L’apprentissage humaniste intellectuel

Globalement, nous pouvons distinguer deux disciplines générales : les lettres et les sciences d’observation, ce qui est déjà un grand signe de modernité.

L’apprentissage des lettres

Cet apprentissage procède en trois étapes :
- L’apprentissage de la lecture par de larges plages de temps : « par trois bonnes heures »
- L’importance de la mémorisation, que nous voyons par un vaste champ lexical de la mémoire : « répéter » trois fois, « disait par cœur », « réciter », « quelques sentences retenues »…
- La remise en question du texte : « fondait quelques cas pratiques concernant l’état humain », « toujours conférant des propos de lecture », « ils devisaient des leçons lues le matin » ; ici le verbe deviser a la sens de discuter avec humour.
Dans cet apprentissage, la connaissance n’est pas reçue passivement, mais elle a pour objectif de faire naître la réflexion et le raisonnement.

L’apprentissage des sciences

Les sciences sont caractérisées d’ «honnête savoir ». Nous observons une grande variété de sciences nouvelles, toutes découvertes non par la théorie mais par la pratique : « on apportait des cadres pour y apprendre invention nouvelle toutes issues de l’arithmétique », « au regard des instruments »…
Les sciences ont une place moins importante que la lecture à cause de la méfiance pour la théorie. En effet, à la fin du Moyen Age, des théories se sont révélées erronées.

Par ce texte, F. Rabelais a véritablement présenté un enseignement humaniste équilibré placé dans la modernité de l’époque. L’Humanisme est donc mis en avant, surtout par sa dimension critique. De plus, il s’agit ici d’un apprentissage et non d’un enseignement ; l’apprentissage place l’élève au cœur de son éducation.