Rabelais, Gargantua - Chapitre 27 : La bataille de frère Jean (2)

Un corrigé de première, réalisé dans le cadre d'une analyse linéaire pour le bac de français.

Dernière mise à jour : • Proposé par: zaza (élève)

Texte étudié

Disant cela, il mit bas son grand habit, et se saisit du bâton de la croix, qui était de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing, et quelque peu parsemé de fleurs de lys toutes presque effacées. Il sortit ainsi en beau pourpoint, mit son froc en écharpe, et de son bâton de la croix frappa brusquement sur les ennemis qui sans ordre, ni enseigne, ni trompette, ni tambourin, au milieu du clos vendangeaient. Car les porte-drapeaux et porte-enseignes avaient mis leurs drapeaux et enseignes contre les murs ; les tambourineurs avaient défoncé leurs tambourins d’un côté, pour les emplir de raisins ; les trompettes étaient chargées de pampres ; c’était une débâcle générale.
Il chargea donc si rudement sur eux, sans crier gare, qu’il les renversait comme des porcs, frappant à tort et à travers, à la vieille escrime. Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il rompait bras et jambes, aux autres il démettait les vertèbres cervicales, aux autres il démolissait les reins, aplatis­sait le nez, pochait les yeux, fendait les mâchoires, enfonçait les dents en la gueule, abattait les omoplates, meurtrissait les jambes, déboîtait les ischios, disloquait les os de tous les membres.
Si quelqu’un voulait se cacher entre les ceps, il lui froissait toute l’arête du dos, et lui brisait les côtes comme à un chien.
Si un autre voulait se sauver en fuyant, à celui-là il faisait voler la tête en pièces par la commissure lambdoïde ; si quelqu’un grimpait dans un arbre, pensant y être en sûreté, il l’empalait de son bâton par le fondement.
Si quelqu’un de sa vieille connaissance lui criait : — Ah ! frère Jean, mon ami, je me rends ! — Il le faut bien, disait-il, mais en même temps tu rendras l’âme à tous les diables ; et brutalement il le rouait de coups ; et si quelqu’un assez téméraire osait lui résister en face, c’est là qu’il montrait vraiment la force de ses muscles, car il leur transperçait la poitrine par le médiastin et par le cœur. À d’autres, donnant au-dessous des côtes, il subvertissait l’estomac et ils mouraient aussitôt. Il frappait si fièrement les autres par le nombril qu’il leur faisait sortir les tripes… Croyez que c’était le plus horrible spectacle qu’on vit jamais. Les uns criaient sainte Barbe ; les autres saint Georges ; les autres sainte Nitouche ; les autres Notre-Dame de Cunault, de Lorette, de Bonnes-Nouvelles, de la Lenou, de Rivière. Les uns se vouaient à saint Jacques, les autres au saint suaire de Chambéry ; mais il brûla trois mois après sans qu’on en pût sauver un seul brin ! Les autres à Cadouin ; les autres à saint Jean d’Angély ; les autres à saint Eutrope de Saintes, à saint Mesme de Chinon, à saint Martin de Candes, à saint Clouaud de Sinays, aux reliques de Jourezay, et mille autres bons petits saints. Les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir, les uns se mouraient en parlant, les autres parlaient en mourant, les autres criaient à haute voix : — Confession, confession, confiteor, miserere, in manus.

Rabelais, Gargantua - Chapitre 27

Publié en 1534, Gargantua est l’un des romans majeurs de François Rabelais, écrivain humaniste de la Renaissance. Ce roman est le deuxième du Cycle des Géants, après Pantagruel, et retrace la vie d’un géant, Gargantua, de sa naissance à ses exploits, en passant par son éducation et ses combats.

L’extrait étudié se situe au début des guerres picrocholines, qui opposent le roi belliqueux Picrochole au géant Grandgousier. Après s’être emparé de la ville de la Roche-Clermault, les soldats de Picrochole s’adonnent au pillage de l’Abbaye de Seuilly. Nous assistons alors à la première apparition du personnage de Frère Jean des Entommeures, qui combat les pillards de l’Abbaye dans l’extrait étudié. Cette apparition permet de dynamiser un récit qui serait sinon menacé par l’ennui. : Critique des superstitions catholiques

Problématique

Comment au travers d’une parodie du récit épique l’extrait dénonce-t-il de biais les superstitions catholiques ?

Mouvements du texte

Le premier mouvement (lignes 1 à 25), dresse le portrait de Frère Jean comme héros traditionnel mais parodie des romans de chevalerie. Le deuxième mouvement (lignes 25 à 34) dénonce des superstitions religieuses.

I. Un portrait de Frère Jean comme parodie des romans de chevalerie (l.1-25)

Lignes 1-4

Face à l’attaque des assaillants, Jean des Entommeures se met rapidement à l’action, sans hésitation. La rapidité et et l'impétuosité héroïques de Frère Jean sont marquées par les passés simples : « mit », « se saisit », « sortit », « frappa », ainsi que l'adverbe « brusquement ».

Il détourne les objets pieux de leurs fonctions pour s’en servir d’arme : « mit bas son grand habit », « froc en écharpe » - et préfère ainsi l’aspect pratique à l’aspect religieux. Avec « bâton de la croix », « long comme une lance, rond à plein poing » le narrateur énumère les qualités de l’arme choisie, comme dans les récits de chevalerie et en souligne l’aspect guerrier.

Elle est décorée « de fleurs de lys » (fleur royale) comme les armes des nobles. Le fait que celles-ci soient « effacées » rappelle que ce combat n’est pas noble. Avec l’utilisation de ce registre chevaleresque, l’arme du moine prend une dimension sérieuse, alors qu’elle n’est en réalité qu’un accessoire religieux pacifique. La description de l’arme du moine tient ainsi du registre héroï-comique.

[b]Lignes 4-8

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