Analyse du sujet
– De quelle conscience s’agit-il ? Psychologique ou morale ?
– La question n’a de portée que relativement à la conscience psychologique : c’est parce qu’on a trop aisément admis qu’elle nous apporte une connaissance claire et une lucidité, qu’il vaut la peine de se demander si elle peut nous tromper.
– "tromper" nous mène, soit à l’erreur, soit à l’illusion : les deux aspects sont pris en compte par Freud pour justifier l’inconscient.
Pièges à éviter
– Ne pas prétendre traiter les deux versants de la conscience en réservant une partie à chacun : cela resterait nécessairement superficiel et n’aboutirait pas à une réponse franche
– Ne pas s’en tenir à une analyse des aspects uniquement positifs de la conscience, ce serait un HORS SUJET.
– Ne pas réciter un cours sur la conception freudienne de l’inconscient : comme toujours, il faut sélectionner les connaissances utiles.
Problématique et plan
La tradition philosophique donne à la conscience ne portée considérable : n’est-elle pas censée m’apporter la connaissance de mes états mentaux, mais aussi ma consistance comme sujet ? Ces deux apports peuvent être mis en cause : que devient le pouvoir de la conscience si l’on admet avec Fred qu’un grand nombre de phénomènes déterminants lui échappent ? Que devient le sujet lorsqu’on tient compte de ce qui, de l’extérieur, le structure ?
Connaissances à utiliser
– Freud : dénonciation du peu de pouvoir de la conscience pour repérer ce qui me détermine, et des illusions qu’elle produit en conséquence.
– Marx : la conscience de classe plus importante que la conscience individuelle.
– Nietzsche : la conscience comme superflue et responsable de la perte de la "vérité" d’un individu, qui est soumis à la pensée du troupeau
?
Introduction
[Accroche] La notion de conscience est utilisée aussi bien d’un point de vue moral que d’un point de vue psychologique, et dans les deux acceptations, elle désigne l’apport à un sujet d’une connaissance efficace, soit de son état intérieur, soit de son devoir. Sans aller jusqu’à la qualifier, comme le fait Rousseau, d’instinct divin
, la conscience morale paraît fiable, pour peu que le devoir soit compris comme obéissance à la loi universelle qu’elle nous révèle : comment pourrait-on être "trompé" en adhérant à l’universalité ?
[Problématique] En revanche, la conscience psychologique nous propose une version de faits, intérieurs externes, qui se révèle, dès que l’on évoque l’existence d’un inconscient dynamique, nécessairement trompeuse. De surcroît, son rôle a été contesté par un certain nombre de penseurs, qui la soupçonnent de nous aliéner, alors que les classiques y trouvaient ne source de vérité.
I. Quels sont les espoirs classiquement fondés sur la conscience ?
a) Elle est l’espace de l’intimité
La notion de conscience résulte d’une longue élaboration, qui va de pair avec celle de sujet psychologique. S’il n’est pas nécessaire d’en retracer toutes les étapes pour comprendre ce qu’elle a pu promettre en fait de connaissance directe de soi, on peut au moins signaler, d’une part, sa relation avec la notion d’agent responsable (qui n’apparaît pas avant le droit romain), d’autre part sa liaison avec la diffusion du christianisme.
Parce que la religion chrétienne enseigne que Dieu s’adresse à tous les hommes, il est nécessaire de concevoir en chacun de ceux-ci l’existence d’un espace susceptible d’accueillir la parole divine ; la subjectivité tient alors sa réalité, non de son opposition à un univers objectif, mais de sa relation avec Dieu et avec la vérité de Sa parole. C’est pourquoi saint Augustin peut affirmer que Dieu est bien "intimior intimo meo" (le plus intime de mon intimité
) : il est la source d’où peut irradier toute vérité intérieure.
b) Elle est saisie des états intérieurs aussi bien que des faits extérieurs
Par son étymologie, la conscience ainsi repérée est "connaissance simultanée". Sa nature immédiatement réflexive invite à concevoir qu’elle est capable de m’apporter la connaissance directe de tout fait mental, aussi bien que la saisie de toute information provenant de l’extérieur : l’un comme l’autre peut être redoublé dans une "prise de conscience" qui me certifie son existence.
Dès lors, je suis capable de repérer tous les événements psychiques qui me constituent, ainsi que le retentissement, en moi, de ce qui survient dans mon univers. Une telle prise de conscience n’est pas neutre ou sans effet : elle doit m’assurer le contrôle de moi-même et de mes réactions face à ce qui se présente. L’idéal peut alors consister à devenir maître de soi comme de l’univers
, même si l’on n’est pas empereur : c’est en se connaissant intimement de mieux en mieux que l’on doit pouvoir maîtriser ses réactions, ou exercer sa volonté comme il convient.
c) La connaissance de soi constitue le sujet
Parce que toute prise de conscience renvoie à la permanence d’un "je" la conscience apparaît comme constante, et unifiée à travers tous les changements qu’elle est capable de vivre. Il devient alors possible d’analyser ce "je", soit à un moment donné, grâce à un travail d’introspection, soit à travers son histoire, par la rédaction d’un journal intime qui en relève l’évolution.
Dans ses critiques de l’introspection, Auguste Comte a pourtant affirmé, outre qu’elle était plutôt une rétrospection
dans la mesure où elle se produit toujours avec un certain délai par rapport à l’événement qu’elle prétend saisir, que ce que la conscience découvre est nécessairement teinté par la subjectivité qui s’y adonne : comment, dès lors, une conscience constituée pourrait-elle en quelque sorte se détacher de ce qu’elle est pour se livrer à elle-même une connaissance neutre ?
II. La découverte de l’inconscient rend la conscience impuissante
a) L’appareil psychique peut-il être limité à la conscience ?
Freud souligne que, classiquement, on admet que tout phénomène psychique est par définition conscient, alors que de très nombreux phénomènes psychiques existent sans qu’ils soient appréhendés par la conscience : nous avons, par exemple, des sensations dont nous ne prenons pas conscience parce qu’elles n’entrent pas dans ce qui attire notre attention.
Il nous arrive très souvent de prendre conscience d’idées ou de représentations en nos sans que nous en repérions l’origine. Et même lorsque nous croyons leur découvrir une cause lointaine, il resterait encore à comprendre pourquoi le phénomène a eu un tel rôle : lorsque Descartes, pour "expliquer" son attirance pour les personnes louches
, fait intervenir son amour enfantin pour une petite fille qui louchait, il ne rend pas compte de ce qui a déterminé l’inscription de cette particularité dans son affectivité.
De plus, ce dont nous prenons conscience peut être franchement trompeur : nous pouvons croire aimer quelqu’un alors qu’en réalité nous le détestons (mais sans vouloir le reconnaître – ce qui suppose que quelque chose interdit cette reconnaissance).
b) La conscience elle-même perd son rôle central
Si l’on est ainsi amené à reconnaître qu’en dehors des phénomènes psychiques conscients, il en existe qui ne le sont pas, cela signifie que la conscience perd son pouvoir en même temps que sa prétention à nous apporter une connaissance lucide de ce que nous sommes. Si l’activité de ces phénomènes inconscients est particulièrement efficace dans les cas pathologiques, ils n’en existent pas moins chez l’individu "normal".
En sorte que ne pénètrent dans la conscience de ce dernier que des phénomènes qui risquent d’être à la fois superficiels et trompeurs (ne serait-ce que relativement à l’importance qu’on leur accorde).
c) Sa portée explicative est en effet moindre que celle de l’inconscient
Ce qui rend l’hypothèse de l’inconscient plausible, c’est que son repérage permet d’expliquer des phénomènes dont la conscience seule ne peut rendre compte.
En montrant par exemple que les représentations de l’inconscient sont dynamiques et refoulées, Freud élabore une théorie du rêve beaucoup plus satisfaisante que toutes celles qui l’ont été avant lui, puisqu’il parvient à proposer une analyse des images oniriques qui explique à la fois leur provenance, leur contenu apparent, leur sens profond et leur fonction ou utilité
(comme réalisation déguisée d’un désir, ou gardien du sommeil
).
De manière plus générale, c’est l’affirmation d’une activité inconsciente capable d’influencer le comportement qui établit la cause des névroses, et fournit simultanément le moyen de les traiter – au moins partiellement. Or, les théories fondées sur la suprématie de la conscience n’y parviennent pas.
III. Comment soupçonner philosophiquement la conscience ?
a) Et si la conscience n’était qu’un effet ?
Freud n’était pas philosophe, et il se méfiait même de la philosophie. Par ailleurs, ses théories ne sont pas "scientifiques" (le critère de falsifiabilité ne leur est pas applicable). Mais cela ne suffit pas pour qu’on puisse rétablir l’empire de la conscience, car des philosophes ne sont pas privés de le mettre en question, chacun à sa manière.
La célèbre formule de Marx : ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence des hommes, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience
(Critique de l’économie politique) signale qu’en faisant de la conscience la raison déterminante des conduites humaines, on se fait beaucoup d’illusions : chaque sujet est en réalité défini, dans ses formes et ses contenus de conscience, par son statut social (en termes plus marxistes, par son rôle dans la production).
En sorte que, loin de maîtriser ce qu’il ressent ou pense, le sujet se trouve contraint à ressentir ou à penser d’une certaine façon par son appartenance à une classe
. La conscience individuelle n’est que la possibilité d’introduire quelques variantes dans une conscience de classe
qui est première et indépendante de la volonté. Freud dira que la source de nos préférences et de nos goûts risque de nous rester mystérieuse ; Marx considère que chacun hérite
des préférences et des goûts qui sont ceux de sa classe.
b) On peut alors envisager qu’elle soit aliénée
Mais la conscience de classe elle-même n’est pas lucide : celle de la bourgeoisie s’imagine être la seule, celle du prolétariat est aliénée
ou fausse dès lors qu’elle doit remplacer ses représentations par celles de la conscience bourgeoise. Toutes les deux sont donc fausses, et il appartient alors à philosophe (marxiste) d’en dénoncer les erreurs.
Ce privilège provient d’une posture assez déroutante : il est le seul qui n’appartient à aucune classe, puisqu’il doit trahir
la bourgeoisie dont il est issu sans pouvoir s’intégrer au prolétariat dont il prend le parti. Il resterait cependant à prouver qu’une telle extériorité garantit la vérité de ses analyses... On en retiendra néanmoins la difficulté que rencontre la conscience normale
pour coïncider avec la vérité.
c) La conscience n’est-elle pas sous la domination du langage ?
Mais la vérité elle-même ne peut être mise en forme que par le langage, de même que n’importe quel fait de conscience. Indépendamment de Freud ou de Marx, on peut en venir à s’interroger, très radicalement – et cela concerne alors la conscience classique elle-même –, sur les capacités du langage à formuler ce qui a vraiment lieu.
C’est le point de vue adopté par Nietzsche : non content de souligner que la conscience est superflue pour l’essentiel
puisque nous pouvons accomplir ce qui est utile à notre vie quotidienne (manger, respirer) sans qu’elle intervienne, il fait remarquer que la prise de conscience
de tout phénomène fait nécessairement intervenir le langage, qui est par définition commun, puisqu’il doit correspondre à des faits ou à des situations vécues par ce qu’il nomme le troupeau
.
Dès lors, cette mise en mots déforme, aliène la singularité : toute prise de conscience nous éloigne de la vérité la plus intime pour adapter cette intimité à la banalité collective. L’aliénation dénoncée est immédiate : elle est constitutive de la conscience elle-même et de son seul fonctionnement possible. Là où un sujet croyait voir clair en lui, il ne trouve en réalité qu’un portrait modifié.
Conclusion
Que la conscience nous trompe est une idée qui ne pourrait scandaliser qu’un esprit acharné à la comprendre comme toute-puissante et synonyme de connaissance et de lucidité parfaite. Or, les soupçons portés sur ses capacités authentiques abondent, au moins depuis le XIXe siècle.
Il en résulte que c’est la notion même de "je" ou de "moi" qui se trouve mise en cause : sa clôture n’est plus guère admise, même si le quotidien continue à nous inviter à y croire.
On sait qu’il n’est pas possible, dans la vie ordinaire, de tenir compte des apports freudiens. Sans doute n’est-il pas davantage possible de se persuader que le "je" n’est qu’une fonction linguistique et une illusion.