Corneille, Le Menteur – Acte II, scène 5 (extrait)

L’analyse linéaire du texte.

Dernière mise à jour : • Proposé par: nathalieb (élève)

Texte étudié

GÉRONTE, DORANTE, CLITON

[...]

Dorante

Je la vis presque à mon arrivée,
Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée.
Tant elle avait d’appas, et tant son œil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur !
Je cherchai donc chez elle à faire connaissance,
Et les soins obligeants de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.
J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes,
Et j’étendis si loin mes petites conquêtes,
Qu’en son quartier souvent je me coulais sans bruit
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venais de monter dans sa chambre,
(Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre,
Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé),
Ce soir même son père en ville avait soupé ;
Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !)
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
Et Dérobant ainsi son désordre à sa vue,
Il se sied, il lui dit qu’il veut la voir pourvue,
Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir,
Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir.
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m’inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina,
Le bonhomme partait quand ma montre sonna,
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée,
Depuis quand cette montre ? et qui vous l’a donnée ?
Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer,
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer,
N’ayant point d’horlogers au lieu de sa demeure,
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure.
— Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin."
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin,
Je la lui donne en main ; mais, voyez ma disgrâce,
Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse,
Fait marcher le déclin, le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre, et moi, je la crus morte,
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte,
Il appelle au secours, il crie à l’assassin,
Son fils et deux valets me coupent le chemin :
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisais passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit,
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.

[...]

Corneille, Le Menteur – Acte II, scène 5 (extrait)

Le Menteur est une œuvre oubliée en 1644 évoquant le mensonge à double tranchant. Son auteur, Pierre Corneille est un dramaturge et poète du XVIIe siècle. Le thème du mensonge en est son intrigue principale, et son personnage Dorante y ment afin de tenter de se rendre la vie plus facile, mais le rusé, trompant chaque personne, est trompé par Clarice et Lucrèce. L’œuvre est à la fois baroque et classique.

L’extrait étudié, site dans la scène 5 de l’acte II, est une tirade de Dorante, qui mélange différents registres : épique, tragique, comique, et enfin dramatique. Cette scène se déroule à Paris, au XVIIe s, chez Géronte, dans laquelle Dorante joue le rôle du menteur et est en pleine action. Géronte l’écoute naïvement et passivement, sans intervenir. Sont également présents, l’amante fictive de Dorante, Orphise et son père Armédon. Dorante y raconte une histoire tragique mais mensongère qui s’est déroulée dans la chambre de son amante fictive Orphise et qu’il fut obligé d’épouser. L’objectif de la scène est de nous mettre en avant une parodie d’une tragi-comédie jusqu’à en être ridicule.

Problématique

Dans quelle mesure cette tirade dramatique et comique de Dorante se présente-t-elle comme une parodie de romans précieux ou de tragi-comédies baroques ?

Annonce du plan

Premier mouvement, des lignes 1 à 12 : le récit d’une histoire d’amour galante et précieuse
Deuxième mouvement, des lignes 13 à 35 : la réécriture comique d’un topos : l’amant caché
Troisième mouvement, des lignes 36 à 48 : Une fin tragique, héroïque … et ridicule

I. Le récit d’une histoire d’amour galante et précieuse (l. 1 à 12)

Je la vis presque à mon arrivée. le verbe voir au passé simple exprime un aspect romantique car dès son arrivé il voit Orphise. Une âme de rocher ne s’en fût pas sauvée, est une métaphore qui permet d’expliquer que tout ce qu’il y a autour d’elle peut tomber sous son charme, et met en avant le coté galant et l’expression de l’amour de Dorante. Tant elle avait d’appas, et tant son œil vainqueur : la métaphore appât souligne le charme d’Orphise, comme si nous sommes des poissons attirés et son œil vainqueur met en avant son regard si puissant et si irrésistible qu’elle triomphe à chaque croisement de regards. Par une douce force assujettit mon cœur ! le verbe assujettit renvoie sur le fait que le regard d’Orphise a séduit Dorante de façon douce.

Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; Et les soins obligeants de ma persévérance. Le verbe cherchai met en avant l’initiative de Dorante voulant l’approcher le plus possible et pouvoir ainsi la séduire. Le mot soins donne un aspect dont Dorante perçoit Orphise donc de prendre soin de ce qu’il fait, car à ses yeux, elle est très précieuse. Le mot persévérance montre la volonté de Dorante à vouloir s’approcher le plus possible d’elle, et met en avant son amour. Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j’en fus en six mois autant aimé qu’amant.. Orphise est chosifiée, décrite par un objet qui est charmant qu’il a réussi à plaire. L’adverbe autant amplifie le verbe aimer, montrant sa passion envers Orphile en plus que la comparaison d’être aimé comme un amant.

J’en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ; Et j’étendis si loin mes petites conquêtes, Les faveurs indique une affection d’Orphise envers Dorante, mais ici il y a un aspect ironique car elle n’existe pas. Le verbe étendis marque l’accentuation de son amour envers Orphile, de même que le si loin accentue j’étendis et marque une hyperbole, qui indique que ses conquêtes pour Orphise sont de plus en plus importantes. Qu’en son quartier souvent je me coulais sans bruit, Pour causer avec elle une part de la nuit L’hyperbole exprimant un Dorante silencieux par la métaphore coulais donne un aspect romantique par le complément circonstanciel de temps une part de la nuit, qui indique que cela se passe dans la nuit et en donne ainsi une vision romantique.

II. La réécriture comique d’un topos : l’amant caché (l. 13 à 35)

Un soir que je venais de monter dans sa chambre Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre ;. Le complément circonstanciel de temps de soir donne une aspect intime, plus les compléments circonstanciels monter dans la chambre, le second de septembre indiquent que cela est marqué dans son esprit et montre son amour. Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrape ; Ce soir même son père en ville avait soupé. La proposition complétive que je montre que Dorante était caché, et cela reprend le topos littéraire de l’amant caché. Aussi le fait de savoir que le père soupe, cela signifie que le père ne sait pas ce qu’il se passe dans la chambre.

Dans Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,, la gradation ascendante montre brutalité du père et fait ressentir à l’augmentation de la peur, le verbe caché renvoie à l’image de l’amant caché. Ouvre enfin, et d’abord (qu’elle eut d’esprit et d’art !) Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, L’adverbe enfin accentue le verbe ouvre, montrant la colère du père et la précipitation. La parenthèse explique qu’Orphise a eu une idée pour ne pas que Dorante ne puisse être trouvé et puisse se cacher, et cette idée est accentué par le point d’exclamation qui met en valeur son idée.

Le verbe embrassant, dans Dérobe en l’embrassant son désordre à sa vue, met en avant la stratégie distraction employée, pour que son père ne se doute de quoi que ce soit. Un effet comique est présent avec la transition instantanée du père en colère au père calme, lorsqu’il lui parle quand il est assis. Il y a ainsi une gradation descendante car au début il est énervé, puis il se calme et à la fin il est inquiet pour sa fille car il veut l’avoir pourvu. Lui propose un parti qu’on lui venait d’offrir. Le parti fait référence à un homme qu’il lui a trouvé pour elle, et qui serait bon pour elle. Cela va introduire un comique de situation du fait qu’elle va renier cela. Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir ! L’hyperbole permet de souligner la souffrance que ressent Dorante lorsqu’il apprend que le père de son amante a trouvé le bon mari pour celle-ci. Il s’agit là d’un autre topos littéraire.

Par sa réponse adroite elle sut si bien faire. L’adjectif adroite et le verbe savoir permettent de mettre en évidence l’éloquence d’Orphise qui l’utilise dans le but de rester avec son amant caché. Que sans m’inquiéter elle plut à son père La négation lexicale sans permet de mettre en évidence le fait qu’Orphise arrive à diriger son discours en donnant une autre idée, que l’on ne connaît pas, à son père, sûrement parce que Dorante n’avait pas assez d’imagination sur le moment pour nous la raconter. Cette situation, donne encore une fois un côté comique à la tirade.

Ce discours ennuyeux enfin se termina. L’adjectif ennuyeux et l’adverbe enfin nous montrent que ce discours était d’un ennui terrible pour Dorante. Cela peut aussi souligner l’impatience de Dorante qui désire d’être avec son amante, mais cela a tout de même plus un côté comique et antithétique. Le bonhomme partait quand ma montre sonna : Armédon est ici désigné par un nom à connotation péjorative bonhomme. De plus, l’utilisation du passé simple avec sonna permet de montrer une action brusque. Nous avons ici un comique de situation. Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : le verbe se retournant et l’adjectif étonnée soulignent à eux deux le comique de situation. Depuis quand cette montre ? Et qui vous l’a donnée ?. les deux interrogations partielles montrent l’étonnement du père qu’une montre se trouve dans la chambre de sa fille sans même qu’il ne soit au courant. Le lecteur se doute bien évidement de la suite.

Acaste, mon cousin, me la vient d’envoyer / Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer / N’ayant point d’horlogers au lieu de sa demeure. Nous avons là une mise en abyme du mensonge. En effet, à l’intérieur du mensonge de Dorante, se trouve le mensonge d’un personnage inventé. Cela met en avant un effet comique et témoigne d’un aspect baroque. Car il ne faut pas oublier, que la pièce de théâtre est un mensonge, où un acteur ment et que dans son mensonge un autre personnage ment. Elle a déjà sonné deux fois en un quart d’heure. : ce vers permet de donner de la précision à son mensonge mais aussi de nous diriger vers une prochaine situation qui aura un aspect comique et tragique. Donnez-la-moi, dit-il, j’en prendrai mieux le soin : nous avons ici une affirmation injonctive, nous nous doutons donc de la suite de la scène qui sera en partie ridicule et comique. De plus, le comparatif mieux permet de montrer que le père est plus soigneux que sa fille, ayant là aussi une valeur comique.

III. Une fin tragique, héroïque … et ridicule (l. 36 à 48)

mais, voyez ma disgrâce, / Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse : la conjonction de coordination mais nous montre que la suite ne se déroulera pas comme prévu, et créé un aspect d’opposition. Le nom disgrâce souligne l’erreur qu’il va commettre par la suite et qui met aussi en avant l’aspect ridicule de la scène. Avec Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part, nous avons une énumération qui permet une gradation ascendante du coup de feu qui part. Cette gradation, nous fait deviner une potentielle répercussion tragique, avec la mort d’un personnage. Celle-ci donne une dimension tragique aux mots de Dorante mais aussi dramatique avec cette succession d’actions.

Jugez de notre trouble à ce triste hasard. ici le mot trouble permet de montrer la réaction des différents personnages face à cette scène tragique. Ensuite, l’adjectif triste accentue cet aspect tragique mais celui-ci qualifie le hasard, donnant plutôt un aspect ridicule. Elle tombe par terre ; et moi, je la crus morte : nous avons ici un euphémisme permettant de désigner une potentielle mort de son amante, Orphise, nous faisant basculer du côté tragique. Cela est tout de suite réfuté par le verbe de croyance croire, nous montrant que celle-ci est plutôt tombée par peur extrême.

Le père épouvanté gagne aussitôt la porte : l’adjectif épouvanté souligne encore une fois l’aspect tragique de la situation. L’adverbe aussitôt souligne l’aspect brutal de l’action d’Armédon, afin de bloquer toute sortie de la chambre de sa fille. Il appelle au secours, il crie à l’assassin : / Son fils et deux valets me coupent le chemin : l’expression au secours permet de montrer que le père d’Orphise est choqué. Sa réaction devient encore plus fort avec le verbe crie et le complément d’object indirect à l’assassin, qui désigne bien évidemment Dorante, lequel croit sa fille morte, donnant encore une fois un aspect tragique à l’évènement qui est survenu peu avant. Enfin, nous avons l’arrivée du fils et de deux valets qui coupent le passage à Dorante. Cela donne à la fois un aspect héroïque à la situation mais aussi ridicule.

Furieux de ma perte, et combattant de rage : l’adjectif furieux hyperbolise la réaction du père d’Orphise. Cela est encore accentué par le verbe combattant et le complément d’object indirect de rage, ce qui accentue l’aspect épique et hyperbolique du mensonge de Dorante. Quand un autre malheur de nouveau me perdit ; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. ici le complément circonstanciel de temps sert de présentatif à une situation encore plus ridicule et grotesque. Nous avons ici une hyperbole de son épée qui se brise, qui souligne l’aspect ridicule et comique de la situation.

Conclusion

Nous pouvons donc voir dans cet extrait, que cette tirade dramatique et comique de Dorante se présent comme une tragi-comédie baroque. En effet, son mensonge, qui au début était plus raisonnée, finit en étant grotesque, burlesque et ridicule. Cela pourrait tout de même nous faire penser à Dom Juan de Molière où Dom Juan lui aussi ment à son père comme c’est le cas dans le menteur.