Pierre Corneille (1606 - 1684), l’un des plus grands dramaturges du XVIIe siècle, est surtout connu pour ses tragédies comme Le Cid. Cependant, avec Le Menteur, en 1644, il s’illustre également dans le genre de la comédie. Corneille y trouve une intrigue basée sur le mensonge, qu’il adapte au goût français et à l’esthétique classique de l’époque.
Ce qui rend cette pièce particulièrement intéressante, c’est qu’elle se situe à la croisée de deux courants littéraires : le Baroque et le Classicisme. On y retrouve des éléments baroques, à travers les multiples quiproquos, l’instabilité des situations, et la fascination pour le mensonge, qui crée un monde en perpétuel changement autour du personnage principal. Mais en même temps la pièce s’inscrit dans la tradition du théâtre classique, respectant les règles de la bienséance et des 3 unités.
L’Acte I, scène 5 du Menteur de Pierre Corneille met en scène Dorante qui s’immisce dans une conversation entre deux amis, Alcippe et Philiste, qui échangent sur une fête somptueuse qui aurait été organisée sur l’eau, en l’honneur d’une Dame. Partant d’un fait réel, dont ses interlocuteurs ont entendu parler, il invente une réalité alternative en se disant organisateur de la merveilleuse fête. Ce passage offre une belle illustration de l’art de la narration et de la manipulation de l’image de soi à travers des procédés oratoires. À travers une description foisonnante et grandiose de cette fête imaginaire, Dorante, en maniant avec habileté l’art du mensonge, cherche à impressionner et à séduire ses interlocuteurs.
Problématique
Nous verrons comment Corneille, à travers le récit imaginaire d’une somptueuse fête, nous montre l’habileté de Dorante à manier le mensonge, pour se jouer de ses interlocuteurs et susciter leur admiration.
Plan de l’analyse
Nous analyserons ce passage en trois mouvements :
– Mouvement 1, Vers 1 à 13 : La description romanesque d’une somptueuse fête, d’un véritable spectacle vivant totalement extravagant
– Mouvement 2, Vers 14 à 22 : Une rétention d’informations maîtrisée
– Mouvement 3, Vers 23 à la fin : L’apothéose finale, un véritable feu d’artifice au sens propre comme au sens figuré
I. La description romanesque d’une somptueuse fête (v. 1 à 13)
Dès le vers 1, Dorante capte l’attention en s’adressant à ses interlocuteurs avec flatterie Comme à mes chers amis, je vous veux tout conter
. L’utilisation du pronom affectif mes chers amis
, combinée au pronom indéfini tout
, suggère une volonté de complicité, tout en promettant une révélation totale.
Dorante adopte très vite une position d’auteur de la fête en utilisant à plusieurs reprises le pronom personnel je
: il s’invente organisateur de l’événement. Cela renforce l’idée d’un personnage sûr de lui, qui cherche à construire une réalité parallèle. La description de la fête commence par une énumération très précise et excessive : cinq bateaux
, quatre chœurs de musique
, la salle du festin
. Ces éléments traduisent une volonté d’éblouir, de frapper l’imagination par le nombre et la diversité des détails. Dorante continue avec la description sonore : violons, luths et voix
, puis flûtes, hautbois
Cette accumulation d’instruments crée un effet d’harmonie totale, qui séduit par les sens, notamment l’ouïe. Le mot harmonie
(v. 7), renforce cette impression de perfection. Les vers sont équilibrés, souvent répartis sur deux hémistiches réguliers. Cela structure le discours, donne une sensation d’ordre, de beauté, et accentue l’effet de mise en scène parfaite.
Enfin, Dorante s’attarde sur la vue et l’odorat :bouquets de jasmin, de grenade et d’orange
. La richesse des parfums et des couleurs évoque un décor paradisiaque. On a ici une véritable hypotypose, cette figure de style qui donne à voir une scène comme si elle se déroulait sous nos yeux. Dorante invente un monde de luxe et de rêve, et le spectateur, tout comme ses interlocuteurs, se laisse porter par cette illusion.
II. Une rétention d’informations maîtrisée (v. 14 à 22)
Dans ce deuxième mouvement, Dorante commence à évoquer la suite de la fête, mais avec beaucoup moins de détails : il change de stratégie. Il parle de l’objet qui fait seul mon destin
Le terme objet
, très poétique, désigne la femme à qui la fête est dédiée. Il utilise ici le langage baroque, souvent fondé sur des métaphores et des détours poétiques. Cependant, il ne dit rien sur le repas : Je ne vous dirai point…
(v. 17)
Il utilise la prétérition, une figure de style qui consiste à dire qu’on ne dira pas quelque chose, tout en attirant l’attention sur ce qu’on veut justement mettre en valeur. Il fait croire qu’il garde le silence par discrétion, mais en réalité, il laisse libre cours à l’imagination de ses auditeurs, les incitant à visualiser les mets les plus somptueux. Son discours reste vague mais efficace :les différents apprêts
, le rang de chaque mets
. Le langage soutenu donne un ton précieux, presque affecté, qui ajoute de l’élégance à son récit. Il donne l’illusion d’un luxe infini, sans prendre le risque de se contredire.
Enfin, il emploie encore des nombres précis, comme :douze plats
, six services
Ces précisions renforcent l’idée de profusion et d’excès, sans jamais entrer dans le détail : Dorante maîtrise l’art de dire sans trop en dire, pour garder le contrôle et renforcer sa crédibilité.
III. L’apothéose finale (v. 23 à la fin)
Dans ce dernier mouvement, Dorante atteint le sommet de son art oratoire.
Il décrit un feu d’artifice, qui marque l’apogée de la fête :Mille et mille fusées
. L’hyperbole, associée à une allitération en f
, donne l’impression d’un bouquet final explosif, aussi bien pour ses interlocuteurs que pour le spectateur. Les images deviennent plus poétiques : un nouveau jour
, un déluge de flamme
. Ces métaphores visuelles traduisent une fête si lumineuse qu’elle transforme la nuit en jour, ce qui renforce l’effet de grandeur et de magie. Le contraste entre l’eau et le feu, deux éléments opposés, est typiquement baroque. Le feu d’artifice qui explose au-dessus de l’eau crée une scène spectaculaire et symbolique, où l’élément liquide reflète l’éclat des flammes.
Le récit se termine par une personnification audacieuse du soleil : le soleil jaloux
, il sépara la troupe et finit nos plaisirs
. Le passé simple brutal — sépara
, finit
— met fin à la fête, mais souligne que Dorante a brillé plus fort que le soleil lui-même. Il termine sur une note triomphale, en se plaçant au centre d’une fête digne des dieux, et donc en renforçant l’admiration qu’il cherche à susciter.
On peut dire que Dorante met en scène un théâtre dans le théâtre : il devient metteur en scène de sa propre fiction. Ce jeu de miroir est une mise en abyme, où Corneille montre que mentir, c’est aussi créer du théâtre
Conclusion
Dorante par ce récit inventé, nous montre tout son talent rhétorique et tente de séduire ses interlocuteurs. Il nous montre que mentir est un art ! Ici, le mensonge de Dorante n’est pas nécessaire car il ne se trouve pas dans une situation périlleuse. Son mensonge est donc gratuit, Dorante éprouve une véritable jubilation à mentir et déploie une imagination grandissante.
Il prend plaisir à se jouer de ses interlocuteurs et à détenir sur eux un certain pouvoir : triomphant, il démontre sa maîtrise du langage et son habileté à manier le mensonge. Au fil de son discours, il donne vie à ses mensonges outranciers et les vit lui-même par procuration, les mots comblant ainsi ses désirs inassouvis. Le spectateur prend du plaisir à ce récit qui fonctionne comme une hypotypose.