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Balzac, La Peau de chagrin – Partie 1 : Le portrait de Raphaël

Publié le : • Mis à jour le : • Proposé par : cece (élève)

L'analyse linéaire.

Texte étudié

Au premier coup d’œil les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère : ses jeunes traits étaient empreints d’une grâce nébuleuse, son regard attestait des efforts trahis, mille espérances trompées ! La morne impassibilité du suicide donnait à son front une pâleur mate et maladive, un sourire amer dessinait de légers plis dans les coins de sa bouche, et sa physionomie exprimait une résignation qui faisait mal à voir. Quelque secret
génie scintillait au fond de ses yeux, voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Était-ce la débauche qui marquait de son sale cachet cette noble figure jadis pure et brûlante, maintenant dégradée ? Les médecins auraient sans doute attribué à des lésions au cœur ou à la poitrine le cercle jaune qui encadrait les paupières, et la rougeur qui marquait les joues, tandis que les poètes eussent voulu reconnaître à ces signes les ravages de la science, les traces de nuits passées à la lueur d’une lampe studieuse. Mais une passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable que l’étude et le génie, altéraient cette jeune tête, contractaient ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu’avaient seulement effleuré les orgies, l’étude et la maladie. Comme, lorsqu’un célèbre criminel arrive au bagne, les condamnés l’accueillent avec respect, ainsi tous ces démons humains, experts en tortures, saluèrent une douleur inouïe, une blessure profonde que sondait leur regard, et reconnurent un de leurs princes à la majesté de sa muette ironie, à l’élégante misère de ses vêtements. Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mais la jonction de son gilet et de sa cravate était trop savamment maintenue pour qu’on lui supposât du linge. Ses mains, jolies comme des mains de femme, étaient d’une douteuse propreté ; enfin depuis deux jours il ne portait plus de gants ! Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes frissonnèrent, c’est que les enchantements de l’innocence florissaient par vestiges dans ses formes grêles et fines, dans ses cheveux blonds et rares, naturellement bouclés. Cette figure avait encore vingt-cinq ans, et le vice paraissait n’y être qu’un accident. La verte vie de la jeunesse y luttait encore avec les ravages d’une impuissante lubricité. Les ténèbres et la lumière, le néant et l’existence s’y combattaient en produisant tout à la fois de la grâce et de l’horreur. Le jeune homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. Aussi tous ces professeurs émérites de vice et d’infamie, semblables à une vieille femme édentée, prise de pitié à l’aspect d’une belle fille qui s’offre à la corruption, furent-ils prêts à crier au novice : — Sortez !

Balzac, La Peau de chagrin – Partie 1 (p. 23-24 aux éditions Bellin-Gallimard)

Dans La Peau de Chagrin, roman réaliste et fantastique, publié en 1831, Honoré de Balzac, met en scène les ravages du désir. Il s’agit d’un roman clé pour comprendre la pensée philosophique de Balzac qui sous-tend la "Comédie Humaine", grande fresque de 90 romans dont fait partie La Peau de Chagrin. Selon Balzac, l’homme est doté d’une énergie vitale limitée que le désir et la volonté épuisent et que seuls le savoir et l’activité intellectuelle préserve. Le thème central de ce roman est le conflit entre le désir et la longévité.

Dans la 1ère partie du roman, "le talisman", un jeune homme entre dans une maison de jeu du Palais Royal, à Paris pour y jouer sa dernière pièce d’or. Pour l’instant, on l’appelle « l’inconnu ». Dans cet incipit partiel, le narrateur, d’abord externe, devient progressivement omniscient. Le vieillard du guichet est comparé à Cerbère, le chien de garde des Enfers. Les habitués de la salle de jeu regardent l’inconnu attentivement. Son portrait – dans l’extrait étudié - est révélateur.

Nous allons questionner ici sur comment Balzac prépare-t-il dans ce portrait du personnage présumé principal, les composants d’un destin tragique ?

I. Le portrait d’un être mystérieux et tourmenté (Lignes 151-158)

a) Une focalisation externe

Balzac, dans cet extrait, ne choisit pas un narrateur omniscient pour évoquer son personnage principal, mais préfère donner à voir ce portrait à travers le regard des personnes présentes au tripot.

Le complément circonstanciel de manière « Au premier coup d’œil », associé au sujet « les joueurs » signale que c’est le point de vue de ceux-ci qui servira à décrire le personnage, s’agit de focalisation externe, ainsi le personnage demeure-t-il énigmatique, comme l’attestent les termes « mystère » et « secret ».

b) La physiognomonie au service de la construction du personnage principal

Dans ces premières lignes, Balzac utilise des détails du portrait physique grâce au champ lexical du corps et des traits du visage : « visage », « traits », « front », « sourire », « plis », « bouche », « yeux » qu’il fait coïncider avec des traits de caractère supposés et un état émotionnel précis, dont ceux-ci seraient les indices visuels. Les verbes et groupes verbaux « lurent », « étaient empreints », « attestait », « dessinait », « exprimait » traduisent l’id

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