Balzac, Illusions perdues - Partie III: Souffrances de l'inventeur

Commentaire qui répond aux questions suivantes :

I. Questions d’observation
1) Etudiez les modes et leurs valeurs dans le premier paragraphe,
2) Relevez une métaphore filée et étudiez-la,
3) Identifiez et étudiez les valeurs du présent et du pronom personnel dans le dernier paragraphe
II. Questions d’analyse
4) Vous étudierez le personnage de l’abbé,
5) Dans quelle mesure peut-on dire que l’abbé livre ici un travail d’argumentation

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

Votre société n'adore plus le vrai Dieu, mais le Veau d'or ! Telle est la religion de votre charte, qui ne tient plus compte, en politique, que de la propriété. N'est-ce pas dire à tous les sujets : Tâchez d'être riches ?… Quand, après avoir su trouver légalement une fortune, vous serez riche et marquis de Rubempré, vous vous permettrez le luxe de l'honneur. Vous ferez alors profession de tant de délicatesse, que personne n'osera vous accuser d'en avoir jamais manqué, si vous en manquiez toutefois en faisant fortune, ce que je ne vous conseillerais jamais, dit le prêtre en prenant la main de Lucien et la lui tapotant. Que devez-vous donc mettre dans cette belle tête ?… Uniquement le thème que voici : Se donner un but éclatant et cacher ses moyens d'arriver, tout en cachant sa marche. Vous avez agi en enfant, soyez homme, soyez chasseur, mettez-vous à l'affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez une proie et un hasard, ne ménagez ni votre personne, ni ce qu'on appelle la dignité ; car nous obéissons tous à quelque chose, à un vice, à une nécessité, mais observez la loi suprême ! le secret.

— Vous m'effrayez, mon père ! s'écria Lucien, ceci me semble une théorie de grande route.

— Vous avez raison, dit le chanoine, mais elle ne vient pas de moi. Voilà comment ont raisonné les parvenus, la maison d'Autriche, comme la maison de France. Vous n'avez rien, vous êtes dans la situation des Médicis, de Richelieu, de Napoléon au début de leur ambition. Ces gens-là, mon petit, ont estimé leur avenir au prix de l'ingratitude, de la trahison, et des contradictions les plus violentes. Il faut tout oser pour tout avoir. Raisonnons. Quand vous vous asseyez à une table de bouillotte, en discutez-vous les conditions ? Les règles sont là, vous les acceptez.

— Allons, pensa Lucien, il connaît la bouillotte.

— Comment vous conduisez-vous à la bouillotte ?… dit le prêtre, y pratiquez-vous la plus belle des vertus, la franchise ? Non seulement vous cachez votre jeu, mais encore vous tâchez de faire croire, quand vous êtes sûr de triompher, que vous allez tout perdre. Enfin, vous dissimulez, n'est-ce pas ?… Vous mentez pour gagner cinq louis !… Que diriez-vous d'un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu'il a brelan carré ! Eh ! bien, l'ambitieux qui veut lutter avec les préceptes de la vertu, dans une carrière où ses antagonistes s'en privent, est un enfant à qui les vieux politiques diraient ce que les joueurs disent à celui qui ne profite pas de ses brelans : — Monsieur, ne jouez jamais à la bouillotte… Est-ce vous qui faites les règles dans le jeu de l'ambition ? Pourquoi vous ai-je dit de vous égaler à la société ?… C'est qu'aujourd'hui, jeune homme, la société s'est insensiblement arrogé tant de droits sur les individus, que l'individu se trouve obligé de combattre la société. Il n'y a plus de lois, il n'y a que des mœurs, c'est-à-dire des simagrées, toujours la forme.

Balzac, Illusions perdues - Partie III

Après un premier échec social à Paris, Lucien Chardon, qui n’a pas encore pu reprendre le nom de jeune fille de sa mère, de Rubempré, décide de se suicider. Il rencontre le carrosse d’un diplomate espagnol, l’abbé Carlos Herrera, qui lui livre quelques conseils pour se faire une situation.

I. Questions d’observation

Etudiez les modes et leurs valeurs dans le premier paragraphe.

On trouve trois modes dans cette première intervention de l’abbé. l’indicatif prend ici sa valeur de constat d’une réalité. L’abbé montre là la parfaite connaissance qu’il a de la société et de son mode de fonctionnement : " Votre société n’adore plus le vrai Dieu... "
On trouve ensuite de l’impératif : " soyez chasseur ". Il prend ici une valeur injonctive. L’abbé donne un conseil qu’il souhaite voir appliquer.
Enfin, on trouve de l’infinitif : " Se donner un but éclatant ". Il a également une valeur injonctif, mais elle est plus atténuée, puisqu’il s’agit en fait d’une consigne à respecter, d’une méthode à appliquer. Plus impersonnelle, cette injonction devient universelle.

Relevez une métaphore filée et étudiez-la.

L’abbé utilise la métaphore filée du chasseur, qui s’appuie sur le champ lexical de la chasse: " soyez chasseur, mettez-vous à l’affût, embusquez-vous dans le monde parisien, attendez une proie ou un hasard ". Cette métaphore, par les connotations de cette activité, fait ressortir la notion de virilité, qui manque peut-être à Lucien. Elle permet surtout d’exprimer la forte violence des rapports sociaux. Elle appuie enfin la démonstration de l’abbé sur la nécessité de se cacher, de mentir.

Identifiez et étudiez les valeurs du présent et du pronom personnel dans le dernier paragraphe.

Le présent a d’abord une valeur d’habitude : " Comment vous conduisez-vous à la bouillotte ? ". Le pronom désigne alors pleinement l’interlocuteur. La suite est plus ambiguë : la valeur itérative et personnelle est toujours présente, mais le présent a aussi une valeur de vérité générale. De même, le pronom a peut-être une valeur plus générale, plus universelle. L’abbé part de l’anecdote pour arriver à la loi générale

II. Questions d’analyse

Vous étudierez le personnage de l’abbé.

L’abbé est un personnage étonnant. Son discours commence en effet comme un discours religieux, dénonçant les abus d’une société à laquelle il se sent étranger : " Votre société n’adore plus le vrai Dieu, mais le Veau d’or ". Cependant le sermon s’arrête là, car le prêtre va adopter un discours beaucoup plus machiavélique sur la réussite sociale : " il faut tout oser pour tout avoir ".

De ce fait, il exalte dans son discours des pratiques contraires à la religion chrétienne, qu’il érige même en commandement : " observez la loi suprême ! Le secret ". Il recommande, pour étayer cette hypocrisie sociale, une violence, d’autant plus dangereuse qu’elle est secrète : " Soyez chasseur ". Tout cela fait donc de lui un personnage étonnant, courant cependant dans les romans d’aventures, celui du haut dignitaire de l’Eglise, plus homme d’Etat qu’ecclésiastique. On peut penser au personnage de Richelieu, dans Les Trois mousquetaires, de Dumas.

Ses relations avec Lucien sont également ambiguës. Il se comporte avec lui en initiateur, puisqu’il lui révèle le mode de fonctionnement de la société du Veau d’or. En un sens, il lui ouvre les yeux. Mais, il est surtout protecteur, puisqu’il lui prodigue des conseils pour lui permettre de réussir.

Toutefois, certains gestes peuvent révéler une autre facette de son âtre : il prend la main de Lucien, il fait allusion à sa belle tête. Tout cela peut passer pour une relation paternaliste, mais Balzac suggère ainsi ce qui sera évident dans Splendeurs et Misères des courtisanes, à savoir l’ambiguïté homosexuelle de cette relation.

Dans quelle mesure peut-on dire que l’abbé livre ici un travail d’argumentation

On remarque tout d’abord une forte disproportion du dialogue. L’abbé domine. Il cherche à convaincre Lucien de la nécessité de l’hypocrisie, et donc de la malhonnêteté, dans les rapports sociaux. Il lui donne même des conseils qui sont des ordres, il ne lui laisse donc pas le choix.
Ses propos " effraye(nt) " Lucien. L’abbé se reprend alors et convoque pour les légitimer des exemples historiques célèbres : les Médicis, Richelieu, Napoléon. La diversité des exemples permet d’établir une lignée des ambitieux, dont le dernier maillon devient Lucien : " Vous n’avez rien, vous êtes dans la situation des Médicis (...) ". Pour convaincre, il faut aussi flatter.

Enfin, pour asseoir définitivement sa thèse, l’abbé a recours à un exemple de la vie quotidienne, celle du jeu. Dès lors, l’hypocrisie pour la réussite devient une évidence, comme le prouve la question de rhétorique de la dernière phrase : " Que diriez-vous d’un joueur assez généreux pour prévenir les autres qu’il a brelan carré ? ". Dès lors, il efface aussi les connotations violentes de la métaphore de la chasse, qui ont effrayé Lucien, pour les remplacer par celles de la bouillotte, celles d’un jeu chic.

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