Balzac, La Peau de chagrin - Chapitre 1: Le banquet

Commentaire en trois parties :
I. Le luxe,
II. Un banquet mené comme une guerre,
III. Un banquet fantastique

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

Les deux amis s’assirent en riant. D’abord et par un regard plus rapide que la parole, chaque convive paya son tribut d’admiration au somptueux coup d’œil qu’offrait une longue table, blanche comme une couche de neige fraîchement tombée, et sur laquelle s’élevaient symétriquement les couverts couronnés de petits pains blonds. Les cristaux répétaient les couleurs de l’iris dans leurs reflets étoilés, les bougies traçaient des feux croisés à l’infini, les mets placés sous des dômes d’argent aiguisaient l’appétit et la curiosité. Les paroles furent assez rares. Les voisins se regardèrent. Le vin de Madère circula. Puis le premier service apparut dans toute sa gloire ; il aurait fait honneur à feu Cambacérès, et Brillat-Savarin l’eût célébré. Les vins de Bordeaux et de Bourgogne, blancs et rouges, furent servis avec une profusion royale.

Cette première partie du festin était comparable, en tout point, à l’exposition d’une tragédie classique. Le second acte devait quelque peu bavard. Chaque convive avait bu raisonnablement en changeant de crus suivant ses caprices, en sorte qu’au moment où l’on emporta les restes de ce magnifique service, de tempêtueuses discussions s’étaient établies ; quelques fronts pâles rougissaient, plusieurs nez commençaient à s’empourprer, les visages s’allumaient, les yeux pétillaient. Pendant cette aurore de l’ivresse, le discours ne sortait pas encore des bornes de la civilité ; mais les railleries, les bons mots s’échappaient peu à peu de toutes les bouches ; puis la calomnie élevait tout doucement sa petite tête de serpent et parlait d’une voix flûtée ; çà et là, quelques sournois écoutaient attentivement, espérant garder leur raison.

Le second service trouva donc les esprits tout à fait échauffés. Chacun mangea en parlant, parla en mangeant, but sans prendre garde à l’affluence des liquides, tant ils étaient lampants et parfumés, tant l’exemple était contagieux. Taillefer se piqua d’animer ses convives, et fit avancer les terribles vins du Rhône, le chaud Tokay, le vieux Roussillon capiteux. Déchaînés comme les chevaux d’une malle-poste qui part d’un relais, ces hommes fouettés par les piquantes flèches du vin de Champagne impatiemment attendu, mais abondamment versé, laissèrent alors galoper leur esprit dans le vide de ces raisonnements que personne n’écoute, se mirent à raconter ces histoires qui n’ont pas d’auditeur, recommencèrent cent fois ces interpellations qui restent sans réponse.

Balzac, La Peau de chagrin - Chapitre 1

La Peau de chagrin est un roman fantastique dont le héros, Raphaël, digne enfant de son siècle, souffre à la fois du romantisme "il est beau, noble et torturé" et de l’influence de la peau de chagrin sur sa destinée. Ce talisman est étroitement lié à la durée de sa vie, et le roman s'attache à " formuler poétiquement l’effet produit par le désir, la passion sur le capital des forces humaines ", d’après Balzac lui-même, replaçant l’œuvre dans le grand débat sur les passions et les ravages qu’elles opèrent sur l’âme.

Introduction

Désespéré par son indigence, Raphaël entre chez un brocanteur ; dans ce capharnaüm, il trouve la peau de chagrin. L’antiquaire lui cède, non sans l’avoir mis en garde sur ses pouvoirs sulfureux. " Je veux un dîner royalement splendide ", tel est le premier souhait du héros. Le passage étudié est donc ce premier vœu exaucé en un banquet donné par un banquier et auquel le convient trois de ses amis.

I. Le luxe

Ici, le luxe s’incarne principalement dans la vaisselle qui brille de mille feux (" cristaux ", " reflets étoilés ", " feux croisés ", " dômes d’argent "...). A aucun moment Balzac n’évoque les mets dévorés, comme si le fait de voir que ces personnages pouvaient manger était choquant en soi. Toute l’attention se reporte donc sur ce qui entoure le repas.

L’abondance de nourriture est suggérée par la profusion des vins : les noms cités s’accumulent tandis que le banquet tourne peu à peu à l’orgie, à la mesure de l’ivresse des convives, ivresse qui fait que " les visages s’allumaient, les yeux pétillaient ", comme les feux de la vaisselle.

II. Un banquet mené comme une guerre

Nous retrouvons un écho de la Révolution dans ce repas avec les bataillons de vin blanc (couleur de Paris) et rouge (couleur de la révolution) qui s’affrontent dans une " profusion royale ". D’ailleurs, les convives paient leur " tribut " (impôt de l’état vassal) devant cette profusion. Et l’auteur nous explique que " Taillefer se piqua d’animer le banquet " : l’hôte, transformé en général, fait avancer sa garde : " les terribles vins du Rhône,... " et enlève ses invités.

Et cette guerre pourrait bien être aussi celle de la morale ou de la raison, attaquées par les langues de vipère, avec le " serpent " qui

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