Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

Commentaire composé, entièrement rédigé, en trois parties.

Dernière mise à jour : 23/04/2022 • Proposé par: manman (élève)

Texte étudié

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

En 1913, la France est en pleine effervescence technologique et artistique. Au niveau technologie l’aviation et la construction des villes sont en plein essor, tandis que du côté artistique le fauvisme de Matisse et le cubisme dont Picasso est le maître, exercent une grande influence sur l’auteur. Ces deux artistes véhiculent une autre vision du monde et vont influencer Apollinaire, qui va bouleverser les codes poétiques traditionnels et devenir le maître de la modernité. Guillaume Apollinaire est un écrivain de fin XIXe - début XXe siècle, de nationalité polonaise. Sa rencontre avec plusieurs femmes, dont Annie Playden l'a énormément influencé dans plusieurs de ces poèmes d'Alcools. Ces nombreux poèmes autobiographiques, classés non chronologiquement, furent publiés en 1913 et sont le résultat de 16 années d’écriture, ils se situent entre tradition poétique et modernité poétique.

Alcools deviendra l’œuvre la plus importante d’Apollinaire et même l’une des œuvres les plus marquantes du XXe siècle. Le poème « Nuit rhénane » que nous allons étudier ouvre le cycle de la section « Rhénanes » qui a été écrite lorsque le poète s'est installé près du Rhin. « Nuit rhénane » rend compte de sa grande déception amoureuse avec Annie Playden. De plus Apollinaire, dans ce poème, s'approprie les mythes germaniques et fait survenir un grand nombre de figures surnaturelles. Il est composé de trois quatrains et d'un monostiche et construit en rimes suivies.

Comment Apollinaire mêle-t-il le réel et le surnaturel pour créer un poème se situant entre tradition et modernité poétique ? Après avoir abordé l'égarement de l'auteur via les plaisirs du vin, nous évoquerons le surgissement du surnaturel qui domine le réel puis nous montrerons comment un pouvoir poétique émerge du poème.

I. Les plaisirs du vin

Le poète jouit dans ce poème des plaisirs du vin, ce qui aura notamment pour conséquences de mettre en lumière sa passion pour les femmes qui ne l'ont jamais aimé, et spécifiquement ici pour l'amour ressenti Annie Playden. Cette rupture a beaucoup marqué Apollinaire. Le poète est ici le narrateur : il parle de lui à la première personne du singulier : « j’ » (v.6), et avec des pronoms possessifs comme « mon » (v.1). Cela rend donc son poème autobiographique : il ne raconte ici pas tellement des faits divers de sa vie, mais cela lui permet d'évoquer des thèmes qui ont un sens pour lui, qui lui tiennent à cœur. Il paraît même être le meneur de la scène, parce qu'il donne des ordres, en utilisant le présent de l'impératif, avec les verbes « écoutez » (v.2), « chantez » (v.5), ainsi que le présent du subjonctif « que je n'entende plus » (v.6).

a) Une nuit de plaisirs

Il s'octroie ici une nuit de plaisirs. D’une part, on retrouve le thème très présent du vin, qui fait référence au sens premier du titre de l’œuvre Alcools. Ce thème est donc omniprésent dans ce poème, ce qu'on remarque grâce à l'utilisation du champ lexical du vin : répétition du « verre » (v.1 + 13), « vin » (v.1), « ivre », « vignes » (v.9). Des homophones sont aussi utilisés pour faire référence au verre de vin : l'adjectif « verts » qui revient deux fois. Le thème des boissons alcoolisées est donc omniprésent dans ce poème. C'est par ailleurs un thème qui tient à cœur au poète, parce qu'il considère que l’alcool permet de rêver et qu'il est source d'inspiration. Il entre d'ailleurs rapidement dans le vif du sujet, en utilisant le rythme ternaire au vers 1 : 3 x 4 syllabes, ce qui permet de rendre ce premier vers plus vif et plus rapide. Il utilise donc les alcools comme un remède, pour « guérir » les blessures du cœur, et notamment ici pour panser sa blessure après sa rupture avec Annie Playden. Il évoque cette douleur avec le terme « râle-mourir », ainsi qu’avec l’assonance en [ i ] du vers 9, représentant un cri de déchirement.

Cependant, l'auteur va s'égarer sous les effets de l'alcool, et il utilise d'une part le discours descriptif pour évoquer ce que son imagination lui fait voir : le vin est personnifié avec l'adjectif « trembleur » : « vin trembleur comme une flamme » (v.1). Il semble ainsi en mouvement, mais c'est en réalité celui qui tient le verre qui tremble. Les effets de l'alcool sont responsables d'une vision trouble chez l'auteur, qui persiste au cours de la soirée, puisque la métaphore du tremblement est reprise ensuite au vers 10 : « tout l'or des nuits tombe en tremblant ». La comparaison du « vin trembleur » avec la « flamme » fait référence à la sensation de chaleur ressentie en buvant du vin. Plus tard, lorsque la fête bat son plein, l'auteur décrit une scène où tout le monde est euphorique et en état d'ivresse (v.5), en employant des termes appartenant au registre de la fête : « chantez », « dansant », « ronde ». Il conserve cependant des pensées claires et sait ce qu'il veut, ce qui se voit aux ordres qu'il donne avec le présent de l’impératif : « chantez [...] en dansant » ainsi qu'avec l'adverbe « debout ».

b) Les effets de l'ivresse

Mais petit à petit, il perd le contrôle de lui-même : il semble balbutier et ne plus savoir ce qu'il dit, avec la répétition au début de vers 9 : « Le Rhin le Rhin », et cette impression est renforcée par la répétition du son consonantique [ r ] dans le même vers. Il s'agit d'une allitération, qui peut représenter des bruits de gorge, des rires, également dus aux effets de l'alcool. Au vers 9, on retrouve aussi une assonance en [ i ], qui représente le moment où le poète succombe aux effets de l'alcool. Son bégaiement persiste, parce que le vers suivant contient également une allitération en [ t ]. Cette troisième strophe est donc très bruyante, on entend des cris, des gémissements, des rires, des balbutiements, prouvant que tous les membres de cette scène sont dans un état d'ivresse complète. Dans le deuxième hémistiche, « les vignes se mirent », c'est-à-dire qu'elles se reflètent sur le Rhin, ce qui fait que le fleuve est « ivre ». Cette métaphore du vin représente le fait que l'élément liquide rend ivre. Cette image de l’élément liquide qui s’écoule renforce également la fluidité de l’écriture d’Apollinaire, tout comme l’absence de ponctuation.

Celle-ci pourrait aussi s'apparenter à l'état d'esprit actuel de l'auteur, mais la présentation typique du poème, les vers et les rimes réguliers prouvent le contraire : au moment où il écrit, il est à nouveau réaliste et présente presque son poème de manière traditionnelle. Le Rhin « ivre » cache en plus un trésor, qui, d'après le poète, se reflète également à sa surface : « tout l'or des nuits [...] s'y refléter » (v.10). Les effets de l'alcool dominent de plus en plus, puisqu'il voit à présent des reflets en plus du trouble visuel qui le gênait déjà. Au vers 13, l'image de « Mon verre s'est brisé » est négative et elle relie ce dernier vers au premier : « Mon verre est plein », Apollinaire a ici utilisé une anaphore. Mais il y a cette fois une opposition : maintenant au lieu d'être plein il est cassé. La comparaison avec « l'éclat de rire » grâce à l'outil de comparaison « comme » et le seul emploi du passé composé « s'est brisé » peut signifier que la fête est finie.

c) Une vision des femmes altérée par l'alcool

D'autre part, sous l'emprise de l'alcool, les femmes rencontrées ou imaginées par Apollinaire sont mises en valeur et fantasmées de manière excessive : le mot « femme » (v.3) rime avec « flamme » (v.1), ce qui évoque la douceur et le plaisir que provoque leur compagnie. Hormis les plaisirs du vin, l'auteur prend aussi du plaisir en les décrivant avec les adjectifs qualificatifs « blondes », « regard immobile », « nattes repliées », « cheveux verts et longs », et en étant en leur présence : « mettez près de moi toutes les filles » (v.7). Les adjectifs « ronde » et « blondes » qui riment ensemble et qui les qualifient représentent le fait qu'elles sont des femmes qui plaisent aux hommes. Elles paraissent pulpeuses, bien en chair, on peut penser à des femmes d'auberges. Il les présente comme étant à la fois « femmes » (v.3), « filles » (v.7) et « fées » (v.12).

Elles apparaissent donc non seulement comme des femmes matures tout en étant jeunes, belles et plaisantes à voir. En outre, elles sont au nombre de sept, ce qui n'est pas anodin puisque ce chiffre représente la chance ou la perfection. Le chiffre 7 est donc dans ce contexte un symbole de chance. Les « sept femmes » ont également été vu « sous la lune » (v.3), qui représente elle-même le principe féminin et symbole de fécondité. Enfin, ces femmes « incantent l'été » (v.12). Cette image renvoie à la chaleur de l'été et aux flammes, donc à la chaleur que l'auteur ressent en leur présence. Apollinaire, qui joue aussi beaucoup sur ce qu'évoquent pour lui les saisons, utilise ici l'été comme une métaphore. En effet, l'été est la saison de la fructification, une période favorable de l'année et souvent même la plus favorable, puisque l'été est utilisé comme métaphore d'un apogée.

L'auteur décrit donc des faits réels, tout en s'égarant dans ses pensées sous les effets de l'ivresse. C'est justement cet égarement qui entraîne le poète dans un monde où le fantastique et les mythes prennent le dessus sur le réel et la conscience de l'auteur.

II. Le surgissement du surnaturel

On trouve de nombreuses références aux Ondines : « sept femmes » au vers 3, représentant sept divinités de la mythologie germanique. Ce sont des déesses qui résident la plupart du temps au fond des fleuves dans des palais de cristal. Ces divinités illustrent la sensualité et l'érotisme ; en effet, la description irréaliste de leur chevelure « leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds » au vers 4 illustre en réalité les algues qui ondulent avec l'écoulement de l'eau. Cette métaphore rend la scène envoûtante. De plus, ces ondulations de cheveux sont lentes et durent dans le temps grâce aux adjectifs « lente » au vers 2 et « longues » au vers 4.

a) Un monde fantastique

Ces descriptions permettent aux lecteurs d'imaginer ces créatures et de les idéaliser. L'auteur est envoûté tout comme les lecteurs par leur beauté. Cependant, les Ondines sont connues pour attirer dans l'eau les marins, ou « batelier » un autre synonyme au vers 2, pour pouvoir les garder prisonniers, protégeant ainsi un trésor. Ce trésor est celui du Rhin ; évoqué au vers 11 « tout l'or des nuits ». L'adverbe d'intensité « tout » ainsi que le mot « or » sont en dessous du vers 10 « Le Rhin », la disposition crée alors un rapprochement entre les vers et l'opéra de Richard Wagner nommé « L'Or du Rhin ». Selon celui-ci, ce précieux trésor réside au fond de l'eau, l'adjectif « tremblant » au vers 11 évoque l'eau qui bouge et le verbe « mirent » au vers 10 ou « refléter » au vers 11 nous fait penser au jeu de lumière entre l'or, l'eau ou encore la lune. Justement, Apollinaire décrit ces scènes irréalistes en utilisant un vocabulaire fantastique, mais aussi inquiétant ou même malfaisant. Un marin raconte contes et légendes dans la nuit ; la préposition « sous » au vers 3 décrit le cadre, à sa suite « la lune » est adopté pour installer une atmosphère plus inquiétante. En effet cet astre est souvent considéré comme mystique et même maléfique. Contrairement au soleil qui est un astre lumineux et chaleureux utilisé le plus souvent dans des écrits plus réalistes.

Les mots des fins de vers 1 et 2 : « femmes » et « flammes » riment entre elles de façon croisée. Étrangement, on pense aux flammes de l'enfer ; ou même aux sorcières, femmes ensorcelantes et maudissant tout étranger au Moyen-Âge. Certaines personnes considérées comme telles furent brûlées sur des bûchers. Mais on peut bien évidemment faire le rapprochement avec la Lorelei, autre divinité des mythes germaniques considérée comme une sorcière, elle est aussi connue pour envoûter les marins par son chant. Le lexique du chant accentue justement cette relation : « chanson » au vers 2, « chantez » au vers 5, « la voix » et « chante » au vers 12. Le chiffre « sept » utilisé au vers 3 est un chiffre non seulement magique, mais aussi impair, on pense directement à la malchance ou encore aux « 7 péchés capitaux ». Il serait dans ce contexte de monde fantastique plutôt considéré comme malchanceux, maléfique.

Cette magie est parsemée dans tout le poème : le verbe « incantent » au vers 12 relève la sorcellerie ou la volonté de jeter un sort. Ici un enchantement. Dans le vers 13, on apprend la véritable nature de ces créatures mystiques : « Ces fées ». Dans ce monde imaginaire, les saisons sont brouillées, mélangées. On passe du « vin » au vers 1 aux « vignes » au vers 10 évoquant l'automne à « incantent l'été » vers 13. On comprend que ces déesses sont capables de créer des confusions dans le temps. Autre que la mythologie germanique, la mythologie gréco-romaine survient dans le poème. Pour cela, on a le registre de l'alcool : « vin » « vigne » « ivre » « verre » et le registre de la fête : « chanson » « dansant » « éclat de rire ». Cela nous rappelle les cérémonies religieuses : Mystères d'Éleusis organisés en l'honneur de Dionysos dieu du vin, des festivités, des plaisirs ... ou encore de Déméter déesse des moissons. Dans ces festivités, l'ivresse était encouragée et les femmes appréciées, on y chantait et dansait. Ces festivités peuvent par la suite nous amener à un cadre plus réaliste. On peut penser, avec les mots « nuits » au vers 11 « chantez » au vers 5 « verre » au vers 13, à une auberge ou une taverne au large du Rhin animée par l'alcool et les femmes, les rires et les chants.

b) Une réalité pas complètement effacée

Cependant, dans la majorité de la strophe 2, on plonge dans un monde plus réaliste. On croise des « filles blondes » au vers 7 « aux nattes repliées » au vers 8 relevant le cliché de la serveuse allemande portant des bières aux matelots. Elles sont décrites de manière plus enfantine « filles » au vers 7 au lieu de femmes. « Blondes » au vers 7 rime avec « en dansant une ronde » du vers 5 ; cette rime croisée provoque une opposition entre réel et irréel, avec les « sept femmes » vers 3 « aux cheveux verts » vers 13 qualifiées comme plus sensuelles. On remarque bien que l'auteur est plus tourné vers les femmes, il est comme obsédée par elles.

Contrairement à la strophe 1, on a la réapparition du pronom « je » au vers 6 qui marque la fin de la narration du batelier ; en conséquence la fin des légendes et de ce monde irrationnel. L'auteur essaye de reprendre le contrôle de cette déviance créée par l'ivresse et son imagination. Il donne alors de nombreux ordres en utilisant l'impératif « écoutez » vers 2, « chantez » vers 5 « mettez » vers 7. Il adopte aussi le subjonctif au vers 6 « que je n'entende plus », c'est un autre mode qui peut exprimer une injonction ou un ordre. En essayant de distinguer le flou du net, l'auteur cherche du réconfort avec ces filles juvéniles dans le vers 7 : l'utilisation de la préposition « près » de et du déterminant indéfini « toutes » accentue cette volonté de changer de monde. L'auteur veut retrouver ses esprits. Pour finir, le poème se termine radicalement sur un monostiche, comme si l'auteur avait été interrompu. On remarque qu'il ne manque qu'un vers pour concevoir un tercet et donc créer un sonnet, poème composé de deux quatrains et de deux tercets. Le poème est comme incomplet, supposant que l'auteur s'est endormi étourdi par l’alcool, la fantaisie, les femmes ou pire encore, par des divinités.

Le poème « Nuit rhénane » est un poème relevant de la fantaisie, de l'imaginaire. L'évocation de mythes prennent le dessus sur la réalité inspirant l'auteur pour écrire et créer. Dans ce dernier mouvement, nous allons voir la manière dont Apollinaire a transformé la poésie en une chanson ensorcelante, puis, comment le réel est sublimé dans ce poème.

III. Un pouvoir poétique

Ce poème pourrait nous faire penser à un enchantement de par sa construction semblable à celle d'une chanson. Pour rappel un enchantement est une sorte de musique qui sert à jeter un sort ou, dans notre cas, à se protéger.

b) Une poésie transformée en chanson ensorcelante

Nous retrouvons un rythme régulier du fait de l'utilisation de rimes croisées par exemple dans la première strophe les mots « flamme » (v.1) et « femme » (v.3) et les mots « bateliers » (v.2) et « pieds » (v.4) riment ensemble, l'utilisation constante d'alexandrins dans ce poème permet aussi d'avoir un rythme régulier. Nous pouvons aussi mettre en évidence grâce à l'anaphore « Mon verre » au premier et dernier vers que le poème semble pouvoir se répéter indéfiniment ce qui peut faire référence à « une ronde » évoquée par l'auteur au vers 5. Le lien entre le premier vers et le dernier vers est accentué, car ces deux vers comportent des comparaisons opposées, « comme une flamme » (v.1) et « comme un éclat de rire » (v.13). Le premier et le dernier vers sont opposés, on passe de « Mon verre est plein » (v.1) à « Mon verre s'est brisé » (v.13). Le dernier vers annonce alors un retour brutal à la réalité, la fin de l'irréel.

Au vers 5 la ronde sert à se protéger des sept femmes, les Ondines. Nous pouvons alors comprendre que cet enchantement sert à se protéger d’elles. De plus nous avons la possibilité de faire ressortir de ce poème la répétition du mot « verre » (v.1 et 13) et de l'adjectif « verts » (v.4 et 12). L'auteur veut alors mettre en évidence ces mots qui sont tous deux des homonymes en plus d'être les homonymes du mot « vers ». A l'écoute du dernier vers nous pouvons alors comprendre mon vers s'est brisé, ce qui annonce la fin du poème. Ces répétitions de mots peuvent nous faire penser à un refrain qui dans la plupart du temps se trouve dans une musique. De plus les mots « chanson » (v.2), « chantez » (v.5), « chant » (v.6), « la voix » (v.11) et « incantent » (v.12) font ressortir le champ lexical de la musique.

Plusieurs voix sont présentes dans ce poème. Tout d'abord nous retrouvons la voix de l'auteur car c'est lui qui parle, nous le comprenons par l'utilisation du pronom possessif « Mon » (v.1 et 13) et des pronoms personnels « moi » (v.7) et « je » (v.6). Il y a aussi la voix d'un batelier « Écoutez la chanson lente d'un batelier » (v.2), les voix des personnes à qui s'adresse Apollinaire car il utilise l'impératif « chantez » (v.5) et pour finir les voix des fées au cheveux verts je cite « Ces fées au cheveux verts qui incantent l'été » (v.12). Nous avons donc deux types de voix, les voix des personnages irréels, les fées, et les voix des personnes réels. Toutes ces voix réunies forment ensemble une musicalité étrange, nous pouvons alors parler d'un enchantement. Nous pouvons finir en disant que les personnages irréels réussissent leur enchantement car le batelier va pousser son dernier cri d'agonie avant la mort « la voix chante toujours à en râle-mourir » (v.11) ce qui insinue que le batelier va mourir et le « verre s'est brisé » (v.13) suite aux incantations des fées.

Dans ce poème, l'ivresse permet à l'auteur de sublimer le réel. Nous retrouvons deux types d'ivresse dans ce poème grâce aux homonymes « verre » et « vers » au premier vers car si nous changeons verre par vers cela nous donne « Mon vers est plein » ce qui veut nous dit que l'auteur est ivre car il a trop d'inspiration poétique, cette ivresse est alors appelée l'ivresse poétique.

b) Une sublimation du réel

Cette ivresse va lui permettre de sublimer le réel en s'imaginant des choses irréelles. Nous observons plus particulièrement cela à la troisième strophe où Apollinaire va faire une description de ce qu'il voit, c'est-à-dire le paysage rhénan. Au vers 9, le mélange de la couleur verte des vignes et de la couleur bleue du Rhin va lui donner un effet de flou ce qui va lui faire dire que le Rhin est ivre je cite « Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent ». Au vers 10, la périphrase « Tout l'or des nuits » est due à l'ivresse de l'auteur qui a alors utilisé cette périphrase en voyant le reflet des étoiles dans le Rhin. Pour finir sur cette description irréaliste du paysage rhénan, nous retrouvons une métaphore au vers 12 où l'auteur a confondu des sapins verts au bord du Rhin à des « fées aux cheveux verts ».

De plus cette ivresse va lui faire faire comparer des sons communs à des sons irréels, nous le voyons au dernier vers avec la comparaison « Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire » (v.13) où le bruit du verre qui se casse est comparé à celui d'un éclat de rire, mais pas de n'importe quel rire, celui des fées car elles ont réussi à casser le verre de l'auteur à partir de leur incantation je cite « Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été ». Dans ce poème, l'auteur n'a plus les mots face à son monde qu'il se voit sublimer, il va alors devoir écrire des néologismes tel que « trembleur » (v.1) et « râle-mourir » (v.11).

Nous avons pu voir dans cette dernière partie l'apparition d'un enchantement utilisé par Apollinaire à travers la poésie afin de se protéger du surnaturel et à quel point l'ivresse de ce dernier lui a fait sublimer la réalité.

Conclusion

Nous avons montré comment Apollinaire mêle le réel et le surnaturel pour créer un poème atypique en insistant sur les plaisirs du vin durant une nuit, ainsi que sur l'apparition du surnaturel au travers des légendes allemandes qui instaurent une atmosphère inquiétante, puis en étudiant le pouvoir poétique du poème qui a pour but de sublimer le réel. L'omniprésence des légendes et du mythe, thème frontalier de tradition et modernité, la forme atypique du poème dans sa forme d'une part et sa régularité typographique de l'autre ainsi que le mélange constant du réel et du surnaturel à différents niveaux fait de « Nuit rhénane » un poème se situant entre tradition et modernité poétique.

Nous pouvons faire le lien avec le tableau « Die Lorelei », une huile sur toile peinte en 1850 par Philipp Foltz, peintre, professeur d'université et historien allemand. Dans cette œuvre, une figure féminine y est représentée : la Lorelei, nymphe envoûtant et charmant les bateliers par son chant jusqu'à les entraîner à leur perte. Nous observons plusieurs similitudes entre ces deux œuvres : la Lorelei, créature issue de légendes allemandes, est peinte sous le clair de lune tout comme les femmes citées dans le récit du batelier. Nous constatons que la rime entre les mots « femmes » et « flammes » dans le poème d'Apollinaire est ici représentée par la toge rouge ainsi que les cheveux de la Lorelei. Ces dits cheveux ondulent cette fois-ci au gré du vent et non à celui de l'eau. La musique qui est omniprésente dans le poème via la chanson du batelier est caractérisée dans ce tableau par la présence de la lyre dans les mains de la Lorelei. Cet instrument évoque l'un des attributs d'Apollon, dieu du chant ou encore de la poésie. Un lien supplémentaire s'établit entre les deux arts : la mythologie gréco-romaine. L'eau fait également partie du décor que ce soit dans le poème ou dans le tableau ; c'est le Rhin qui abrite contes et merveilles. Ces deux œuvres du XIVe et XXe siècle possèdent de nombreuses ressemblances; cependant l'élément majeur les reliant entre elles est indéniablement la mythologie germanique.

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