Apollinaire, Alcools - Marie

Analyse du poème selon les trois thèmes présents : l'amour, l'écoulement du temps et la musique

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

Vous y dansiez petite fille
Y danserez-vous mère-grand
C'est la maclotte qui sautille
Toute les cloches sonneront
Quand donc reviendrez-vous Marie

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu'elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux

Les brebis s'en vont dans la neige
Flocons de laine et ceux d'argent
Des soldats passent et que n'ai-je
Un cœur à moi ce cœur changeant
Changeant et puis encor que sais-je

Sais-je où s'en iront tes cheveux
Crépus comme mer qui moutonne
Sais-je où s'en iront tes cheveux
Et tes mains feuilles de l'automne
Que jonchent aussi nos aveux

Je passais au bord de la Seine
Un livre ancien sous le bras
Le fleuve est pareil à ma peine
Il s'écoule et ne tarit pas
Quand donc finira la semaine

Apollinaire, Alcools - Marie

Alcools constitue comme ce fut le cas pour Les fleurs du Mal de Baudelaire un moment capital de l’évolution poétique dans la mesure où le recueil constitue une synthèse de la tradition et de la modernité. Ainsi, un poème comme « Marie » s’inscrit-il dans la continuité de la tradition lyrique, ne serait-ce que par son titre qui évoque une femme aimée. Mais il fut aussi un des premiers textes d’Alcools dont la ponctuation fut supprimée. Poème de l’amour perdu, de l’écoulement du temps et de la musique, « Marie » caractérise le lyrisme novateur d’Apollinaire.

I - L’amour

L’inspiratrice de « Marie » peut être Marie Laurencin, le peintre avec qui il eut une liaison de 1907 à 1912, ou bien Maria Dubois, qu’il aima à Stavelot en Wallonie.
Cependant, l’essentiel de l’inspiration n’est pas à chercher dans la vie réelle, Marie est un prénom répandu qui rappelle une des amantes de Ronsard : « Marie, qui voudrait cotre nom retourner, il trouverait aimer : aimez-moi, donc Marie ». De surcroît, il décrit à peine celle qu’il chante, et si les mains sont évoquées, c’est sans dessiner la forme mais en les assimilant aux « feuilles d’automne », métaphore utilisée également dans « Signes » : « Mon automne éternelle ô ma saison mentale / Les mains des amantes d’antan jonchent ton sol ». la seule véritable précision physique concerne « les cheveux crépus comme mer qui moutonne ». C’est sans doute une réminiscence de Baudelaire « La chevelure » : « ô Toison moutonnant jusque sur l’encolure ».
Mais Marie n’est pas seulement l’inspiratrice des vers, elle en est aussi la destinataire : le locuteur s’adresse par trois fois à elle dans le premier quintil, en utilisant le pronom « vous » qui marque à la fois le respect et l’éloignement dans l’espace et dans le temps, et la strophe inaugurale est encadrée par la femme aimée : elle commence par « Vous y dansiez petite fille » et se termine par le prénom Marie. Dans le deuxième quintil, le seul alexandrin du poème se détache des octosyllabes qui l’entourent et contient à l’intérieur du premier hémistiche une déclaration d’amour. La quatrième strophe voit apparaître la deuxième personne du singulier grâce à l’adjectif possessif « tes », comme si le locuteur essayait de séduire la distance qui le sépare de Marie, vainement puisque dans la strophe finale, il est réduit à la solitude.
Le locuteur est un mal-aimé et c’est peut-être pour cela qu’il lui déclare son amour comme sil avait peur de s’engager « Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine ». Certes, il affirme de manière romantique tenir à sa douleur, « et mon mal est délicieux » (la diérèse insiste sur le plaisir trouvé dans la douleur). Il vit dans l’incertitude et dans l’inquiétude « sais-je où s’en iront … » et le chagrin d’amour se métamorphose en peine indéfinie et infinie « qui s’écoule et ne tarit pas ». « Marie » se clôt sur une interrogation « Quand donc finira la semaine », réitérant sue le mode de l’anaphore la question qui était posée sur le retour de Marie vers 5. ce sont les termes les plus simples qui traduisent la lassitude extrême.

II - Le temps

« Marie » ne relève pas seulement de la tradition lyrique par le thème de l’amour disparu mais aussi par celui de l’écoulement du temps. On peut remarquer une sorte de brouillage temporel comme si le locuteur avait perdu tout point de repère.
L’écoulement du temps est en effet à l’origine de la disparition et de la mort der toute chose « les brebis s’en vont » et se fondent « dans la neige », à laquelle elles ressemblent puisqu’elles sont couvertes de flocons de laine ; « des soldats passent » comme le locuteur « passai[t] au bord de la Seine » ; les cheveux et les mains de Marie « s’en iront », « le fleuve s’écoule et ne trait pas ». On peut penser au vers du « Pont Mirabeau » : « l’amour s’en va comme cette eau courante … sous le Pont Mirabeau coule la Seine ».
L’automne est la période de l’agonie de la nature, de la mort des amours symbolisée ici par les « aveux qui jonchent », la saison mentale d’Apollinaire. Les sentiments sont aussi soumis à la variation et le poète regrette de ne pas posséder « ce cœur changeant » : s’agit-il du cœur de Marie qui serait aimée malgré son infidélité ou de celui du poète qui désirerait être inconstant ?
La fluidité du temps ne laisse dans le souvenir que des bribes du passé et ne subsiste en mémoire que la danse, « la maclotte » et les participants de la fête ne sont présents que par leurs masques, tout comme les brebis se réduisent à des flocons de laine, et la femme aimée à ses cheveux et à ses mains. Les différents moments du passé ne survivent donc que sous la forme de métonymies et se miniaturisent comme faibles parties d’une totalité qui échappe à la mémoire, de même que le temps ne peut être saisi que par fragments

III - La musique

Elle fournit le thème principal des deux premières strophes : musique de « la maclotte », musique des « cloches qui sonneront » et musique d’un bal étrange qui fait penser à cause des masques aux Fêtes Galantes peintes par Watteau et mises en vers par Paul Verlaine, ainsi qu’à l’atmosphère d’un épisode du Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Aux sons vifs et éclatants de « la maclotte » et des « cloches », rendu par les allitérations des dentales ([d] et [t]) et par l’assonance en [o] (« maclotte, sautille, cloches ») succèdent le mutisme des êtres humains « les masques sont silencieux » et la discrétion de la musique ; les sonorités des mots s’assourdissent alors grâce à l’allitération des consonnes sifflantes et à l’assonance des voyelles nasales :

Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux

Si la musique disparaît en tant que thème à partir du neuvième vers, elle donne au poème son allure de chanson populaire et relève aussi de la chanson populaire le vocabulaire simple. On observera aussi la musique des sons qui jouent sur les reprises phoniques pour créer un système d’écho renforcées dans le troisième quintil par un rythme ternaire :

Les brebis / s’en vont / dans la neige (3 / 2 / 3)
Flocons de lai/ne et ceux / d’argent (4 / 2 / 4)
[…]
Un cœur à moi / ce cœur / changeant (4 / 2 / 2)
Changeant / et puis encor / que sais-je (2 / 4 / 2).

On peut définir le rythme de ce quintil par le vers de Baudelaire « Valse mélancolique et langoureux vertige ».

Comme Apollinaire le dit lui-même, « Marie » est un poème déchirant où s’expriment la douleur d’avoir perdu la femme aimée et la tristesse devant l’écoulement du temps qui interdit toute durée sauf celle de la peine.
Si « Marie » ressemble à la chanson populaire, la démarche s’apparente à celle des peintres que le poète défendait, Braque et Picasso, et qui multipliaient les angles de vision sur les objets et les personnes en faisant éclater les volumes, et d’une façon identique, il expose son chagrin en variant les points de vue et en détruisant la succession temporelle avec des métonymies qui réduisent les humains et les animaux à des fragments.

Poèmes dont le titre est constitué par un prénom de femme : «Annie», «Clotilde», «Marizibill» ou encore «Rosemonde».

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