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Apollinaire, Alcools - Le brasier

Analyse en 3 parties : I - le feu purification du poète, II - L'union du poète à Dieu et III - La vérité de la création poétique

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

J'ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j'adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux

Le galop soudain des étoiles
N'étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand'plaintes végétales

Où sont ces têtes que j'avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais
Qu'au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt

Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos coeurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m'acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes

Le fleuve épinglé sur la ville
T'y fixe comme un vêtement
Partant à l'amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles

Apollinaire, Alcools - Le brasier

Ce poème a été écrit en 1908, une période assez faste sentimentalement qui correspond au début de la liaison avec Marie Laurencin et un sentiment de renouveau existentiel. Particulièrement chéri par l’auteur, « son meilleur poème sinon le plus immédiatement accessible », il le définit aussi comme l’exemple d’un lyrisme neuf et humaniste.
Le poème offre trois temps forts. Dans le premier mouvement, Apollinaire montre qu’il ne peut devenir poète qu’en brûlant son passé, dans le second mouvement le feu est l’opération magique qui renouvelle la vie et fait du poète un être différent. Enfin dans le troisième mouvement se manifeste un sentiment d’effroi et une attitude de recul marquée par une interrogation sur le devenir.
Ce poème parcouru par le thème du feu régénérateur illustre un nouvel art poétique défini par la pureté, l’unité et la vérité. Comment ces trois concepts donnent-ils une clé d’interprétation du Brasier ? Le feu est d’abord un élément de purification en s’unissant à lui le poète accède à une forme de divinité devient surhumain et enfin le feu permet de trouver une vérité celle de la création poétique.

I - le feu purification du poète

a) le rejet du passé personnel

Le poète livre au feu tout ce qui constitue un obstacle à son évolution dans la première partie. Le feu est encore extérieur au poète v. 1 « j’ai jeté dans le noble feu ». Il joue le rôle de la vestale des temps modernes. Le passé est constitué des images d’êtres chers v.13 : « l’amour est devenu mauvais ». Le poète se délivre de cet amour qui l’enchaîne. Cette vision négative de l’amour est rendue sensible par l’image du jardin de supplice v.16 à 20. la destruction de la femme passe par le motif de la décapitation, du corps morcelé. Cet amour est dominé par des forces primitives sensuelles ce que montre d’ailleurs l’image du Centaure.

b) le refus de la poésie lyrique traditionnelle

A travers les plaintes des vers 11 et 12 on peut lire le refus de l’ancienne poésie lyrique. Les trois volets de ce poème retracent l’évolution de l’écriture. La première partie est composée de quintiles d’octosyllabes, le système de rime est également traditionnel (croisées).C’est la mélodie lyrique médiévale celle du Mal-Aimé. Il se met en scène et jette dans le feu cette ancienne poésie et il opte pour des images présurréalistes. Il attribue une activité humaine à une notion matérielle. Ensuite il emprunte ces images à la fantasmagorie créant un bouleversement des relations entre les éléments et les rapports logiques v.4 : « les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles » le poète s’unit au feu, il est la source de la vie. Le feu est le double du poète. L’originalité tient au croisement des images de la flamme avec l’arbre. Le poète se jette lui même dans le feu pour faire naître l’homme nouveau.

II - Le Brasier est l’union du poète à Dieu

a) une scène d’immolation ou d’auto-sacrifice

Le poète n’est plus seulement le prêtre mais aussi la victime volontaire du feu. Il abandonne sa volonté à la flamme v.5 et la nature exacte de ce feu s’esquisse progressivement avec le recours au vocabulaire religieux : « adorer, croyant, intercis » le poète remet sa volonté entre les mains d’une force supérieure et divine. Mais pour parvenir à cette union, il faut accepter de passer par le martyr. On retrouve alors cette idée de corps démembré, il faut accepter l’éparpillement du corps pour rejoindre une entité mystique et le poète flambe dans le feu divin, sans se consumer.
Il accède alors à une union mystique et sa vie n’est plus de même nature que celle des autres hommes (v.41,42). On en a pour preuve les méditations esthétiques : « avant tout les artistes sont des hommes qui veulent devenir inhumains ».

b) les images de la transfiguration

On retrouve les images d’un passage d’un état ancien à un état nouveau. Héraclèsdans la deuxième partie se signale par l’emploi du vers libre et par la libération avec les contraintes de la versification. Le vers libre est justifié par la situation de folie. Le poète à travers l’expérience de la flamme a atteint une pureté une unité qui lui permettent d’interroger l’univers par une vérité.

III - Le feu du Brasier et la vérité de la création poétique

a) La métaphore de la lumière

2voquée au v.43, elle figure le monde divin des lumières éternelles. C ‘est cette lumière que le poète contemple. Mais le monde divin va subir une dégradation. En effet la lumière est reprise par l’expression « mon amie » qui associe le monde divin et le monde féminin de la trahison. Cette association rapproche aussi l’image du masque et du théâtre v.45.47 « divine mascarade » ce qui signifie qu’il n’y a pas de vérité dans l’au-delà mais un immense jeu d’illusion.
On assiste donc à une dégradation de l ‘image du divin qui rend compte de l’atmosphère propre au monde moderne (v.58 à 61).

b) l’atmosphère du monde moderne

le poète reste éveille, il continue à interroger les mystères du monde. Le feu permet d’accéder aux vérités issues de l’imagination. Apollinaire en prophète a le pressentiment d’un avenir effrayant, il entrevoit une nouvelle race d’homme prenant le commandement du monde (v.63)
Il semble réduit à la passivité.

En conclusion, ce poème traduit l’enthousiasme d’Apollinaire pour une nouvelle esthétique définie également dans les fiançailles.
Il retrouve aussi certaines préoccupations du symbolisme rimbaldien : la poésie comme pureté et comme absolu.
Il ressent sûrement les difficultés d’atteintes de cet idéal. Que devient le moi poétique dans cette aventure ?