Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

Commentaire en deux parties :
I. Un paysage réel et légendaire,
II. Un paysage gai et sentimental

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

Dans le recueil Alcools publié en 1913, neuf poèmes sont regroupés sous le titre Rhénane, pièces qui évoquent les souvenirs d’un séjour d’Apollinaire au bord du Rhin. Le premier vers communique sa vibration dans tout le poème et suggère l’ivresse nocturne qui va le faire tomber sous le charme de la légende.

Notre poème, composé de trois quatrains d’alexandrins auxquels s’ajoute le vers final isolé, nous entraîne au bord du Rhin dans un paysage à la fois réel et légendaire où l’eau et l’alcool nous conduisent insensiblement à entrevoir un paysage mental et sentimental.

I. Un paysage réel et légendaire

1) Poème traditionnel et moderne

a) Traditionnel

- Traditionnel dans son organisation, des quatrains aux rimes croisées, comme se croisent les visions doubles du poète tantôt inquiétantes tantôt rassurantes.

- L'alexandrin est un vers classique.

- La composition du poème : La première strophe fait apparaître la vision fantastique des femmes aux cheveux verts, Cf. la Lorelei. La deuxième tente de la conjurer en évoquant la présence rassurante des jeunes filles traditionnelles. La troisième montre l'ivresse qui gagne tout le paysage ; les fées envahissent la pensée du poète.

Le poème a l'air aussi d'une chanson d'autrefois avec une sorte de refrain : "la chanson lente du batelier."

b) Moderne

D'autres signes montrent pourtant la modernité du poème :

- L'absence de ponctuation met en relief la fluidité du poème et suggère l'écoulement de l'eau par de nombreux enjambements.

- L'absence de liens logiques entre les strophes souligne l'ivresse qui semble gagner la syntaxe.

- Les impératifs s'adressent aux buveurs autour du poète mais ils sont contradictoires : "Ecoutez", "Chantez plus haut que je n'entende plus." C'est au lecteur de comprendre que la voix de la dernière strophe est toujours celle du batelier

- Enfin le poète invente des mots "râle-mourir" et "incantent" pour suggérer les accents étranges et funestes de la chanson.

- Le poème s'achève sur un vers isolé qui brise le rythme des quatrains et compose un jeu de mots sur une homophonie : verre = vers.

Ces deux aspects traditionnels et modernes renvoient à une double vision du Rhin.

2) Un paysage double

- Réel : nous sommes au bord du Rhin le poète boit du vin, dans l'eau se reflètent les vignes. Nous entendons un batelier qui chante sur le fleuve ; le poète est attablé la nuit dans une sorte de cabaret entouré d'autres buveurs à qui il semble s'adresser : "debout, chantez plus haut".

- Mais l'alcool, la chanson lente, le rêve l'entraînent dans un autre monde, plus beau peut-être, celui de la Lorelei, des légendes germaniques (Cf.: l'or du Rhin) où les sorcières fascinantes nous attirent par leur chant au fond de l'eau.

Tout est double dans le poème, le poète voit double : le monde et son reflet, le passé et le présent, les fées et les femmes, ce qui rend compte de l'état d'esprit et des sentiments du poète, tremblants et troublés.

II. Un paysage gai et sentimental

1) Gaieté et tristesse

- Le premier vers suggère bien se double état d'esprit ainsi que le dernier, le vers est plein, le vin comme une

flamme suggère le plaisir, la plénitude, la chaleur et la vivacité ; mais l'adjectif "tremblant" peut s'appliquer à l'instabilité du liquide mais aussi au poète qui tremble. Le dernier vers est encore plus net puisque le verre et le vers se brisent comme un éclat de rire.

- L'ensemble du poème est dominé par le chant, "écoutez la chanson lente", "chantez plus haut", "le chant du batelier", "la voix chante toujours" et "les fées incantent l'été". Mais ce chant est inquiétant et triste, il est lent, il ressemble à un râle et évoque la mort.

- L'alcool ne suffit pas pour oublier et les vers dans leurs assonances ou leurs allitérations imitent une plainte parfois même un cri. "Mon vers est plein d'un vin trembleur comme une flamme"; c'est la plainte du "mal-aimé" ou son cri, "Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent".

2) Les jeunes filles et les fées

- Dans cette nuit rhénane le poète paraît hanté par deux figures féminines qui s'opposent point par point : l'une familière, rassurante, réelle qu'il appelle au secours pour échapper à l'autre étrange, ensorcelante, en partie imaginaire, puissante, attirante.

- Il faudrait "toutes les filles blondes" pour lutter contre les "sept femmes sous la lune". Les unes sont sages avec des cheveux nattés, repliés ; les autres les tordent en les laissant tomber jusqu'à leurs pieds et ils sont verts. Ce sont des fées aux regards enchanteurs, aux chants magiques qui incantent l'été, ce sont des femmes fatales. C'est la fée qui aura le dernier mot, c'est elle qui brisera le cœur du poète, son vers et son verre.

Conclusion

Une fois encore l'eau en poésie, l'eau forte, l'alcool, l'eau de vie, l'eau de mort dessine un paysage réel, ici, les bords du Rhin pour mieux nous amener à l'intérieur du poète et de nous-mêmes. Le chant et le poème nous envoûtent et nous inquiètent parce qu'ils évoquent nos désirs contradictoires et nos rêves impossibles.

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