Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

Commentaire en trois parties :
I. La progression dramatique,
II. L'expression du surnaturel,
III. Énoncé et énonciation : la puissance magique du verbe

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: chewif (élève) •

Texte étudié

Mon verre est plein d'un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d'un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu'à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n'entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été

Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire

Apollinaire, Alcools - Nuit rhénane

Introduction

"Nuit rhénane", comme "Mai", appartient à la suite des Rhénanes du recueil Alcools (1913). Ce sont neuf poèmes inspirés par le séjour d'Apollinaire au bord du Rhin et, de manière allusive, par son amour pour Annie Playden. La spécificité de "Nuit rhénane" tient à sa mise en œuvre de figures empruntées à la mythologie germanique, les Ondines. Elles ont une séduction certaine et un pouvoir maléfique qui entraînent le poète dans un univers surnaturel inquiétant.

Nous étudierons tout d'abord la progression dramatique, remarquable dans un poème où rien ne se passe jusqu'au dernier vers. Puis nous analyserons l'expression des diverses manifestations du surnaturel. Enfin, nous nous attacherons, au double plan de l'énoncé et de l'énonciation. à la puissance magique du verbe : au plan de l'énoncé, à la magie du chant du batelier dans le poème ; au plan de l'énonciation, à la magie dans l'écriture d'Apollinaire.

I. La progression dramatique

Strophe 1

Le poème s'ouvre sur l'évocation d'une scène paisible dans un cabaret, le soir au bord du Rhin, comme l'indique le titre: "Nuit rhénane". Le protagoniste - le personnage qui dit "je" et qui, dès le deuxième vers, nous invite à partager ses impressions "Écoutez") - contemple son verre empli de vin en écoutant "la chanson lente d'un batelier" (v. 2). Ce dernier célèbre l'apparition de "sept femmes" aux " cheveux verts" (v. 3-4). Ondines que la mythologie germanique fait vivre au fond des fleuves dans un palais de cristal où elles attirent et gardent prisonniers pêcheurs et chevaliers.

Strophe 2

Abruptement, la deuxième strophe exprime l'effroi du protagoniste. S'adressant cette fois à ses compagnons de boisson: "Debout chantez plus haut en dansant une ronde" (v. 5), il révèle que c'est précisément "le chant du batelier", avec les Ondines qu'il décrit, qui est la cause de sa trayeur. Et il tente de conjurer leur puissance maléfique en s'entourant de jeunes filles ordinaires, "blondes 3 (v. 7), inexpressives "Au regard immobile ", v. 8) et sages (" aux nattes repliées ", v. 8).

Strophe 3

La troisième strophe marque encore une progression dans l'ordre de l'étrange et de l'inquiétant. Le jeune homme (le protagoniste) y découvre l'ivresse du fleuve lui-même; et la répétition ("Le Rhin le Rhin est ivre", v. 9) traduit justement son saisissement et son appréhension que partagent aussi les étoiles ( "l'or des nuits , v. 10) qui "en tombe[nt] en tremblant [s]e refléter" (v. 10) au fond du Rhin.

Au chant du batelier est associé un thème de mort ("à en râle mourir, v. 11) tandis que se révèle la nature véritable des Ondines : ce sont des sorcières jeteuses de sorts ("incantent", v. 12).

Strophe 4

La quatrième strophe, constituée d'un seul alexandrin, contraste par sa brièveté avec les quatrains précédents. Elle traduit précisément l'éclatement inattendu du verre: "Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire (v. 13), comme sous l'effet des Sorts des "fées aux cheveux verts" (v. 12) de la strophe précédente ou de la chanson qui les célèbre.

L'absence de commentaire prouve la stupeur du protagoniste atterré par le triomphe du surnaturel. Le poème s'achève de manière abrupte, laissant le lecteur partager l'incrédulité du jeune homme.

II. L'expression du surnaturel

Le surnaturel apparaît de différentes façons ici. Il se manifeste d'abord, de façon explicite, dans la chanson du batelier consacrée aux Ondines (str. 1 et 3). Il se dévoile aussi avec l'animation de la nature (le Rhin. les vignes. les étoiles, str. 3). Il se révèle enfin avec l'éclatement du verre (str. 4) qui nous amène à réexaminer le tout premier vers du poème.

Le surnaturel dans la chanson du batelier (strophes 1 et 3)

Le chant du batelier se présente dès l'abord comme un témoignage : "Qui raconte avoir vu" (v. 3).

Néanmoins, son récit s'inscrit d'emblée dans un contexte qui indique la nature véritable des ensorceleuses. Se réunissant de nuit et "sous la lune" (v. 3), astre traditionnellement maléfique, elles sont sept (v. 3) (nombre magique) et leurs cheveux sont " verts" (v. 4). Cette couleur révèle leur nature et leur origine : ce sont des Ondines, sorcières vivant au fond du Rhin. Leur chevelure verte se confond avec l'eau du fleuve qui l'imprègne ; c'est pourquoi, au sortir du Rhin, elles doivent la " Tordre" (v. 4).

Par ailleurs, elles possèdent un élément quasi irrésistible de séduction auprès des hommes : ces cheveux " longs jusqu'à leurs pieds" (v. 4) auxquels le protagoniste oppose, pour se garder d'elles, les rassurantes " nattes repliées" (v. 8) des "filles blondes" (v. 7) de la réalité.

Apollinaire n'insiste pas, dans ce poème, sur leur capacité à attirer, puis à retenir, les hommes au fond de l'eau. Néanmoins, il associe un thème de mort ("à en râle-mourir", v. 11) à la voix qui les célèbre:

[i]La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts ... [/i](v. 11-12).

Et il n'hésite pas à nommer leur activité surnaturelle, elles "incantent [= ensorcellent] l'été" (v. 12), même s'il emploie pour cela un mot vieilli, étranger à l'état actuel de notre langue.

Le surnaturel dans le paysage (strophe 3)

Les deux premiers vers de la strophe 3, consacrés au paysage, présentent une autre sorte de surnaturel. Son ressort principal, fréquent dans la poésie d'Apollinaire, est l'animation des éléments de la nature : le fleuve est ivre, les vignes s'y "mirent" (= s'y regardent comme dans un miroir) et "l'or des nuits [= les étoiles] tombe en tremblant s'y refléter". Deux images importantes se dégagent : celle de la toute-puissance du regard ("se mirent", "tombe [...] s[e] refléter") et celle du tremblement ("tombe en tremblant").

- La toute-puissance du regard

En effet, au vers 9 : "Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent", la postposition de la subordonnée relative ("où les vignes se mirent"), après le verbe et loin de son antécédent ("Rhin"), met cette subordonnée en relief et suggère un lien de cause à effet : c'est parce que les vignes s'y mirent que le fleuve est ivre.

De la même façon, le vers 10, " Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter", reprend l'image du miroir en lui associant celle d'une chute provoquée par une vision dans
l'eau (cf. "La Loreley").

Dans ce contexte, le regard apparaît doué d'une puissance magique et parfois dangereuse : on comprend pourquoi le protagoniste, cherchant à se protéger des Ondines, appelle à son secours des filles "Au regard immobiles".

- Le tremblement

Toujours dans ce contexte d'animation des éléments de la nature, le tremblement des étoiles se reflétant au fond du fleuve, «Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter» (v. 10), acquiert une valeur d'effroi dont nous verrons qu'elle touche aussi le vin au fond du verre dans le cabaret.

Le surnaturel dans le cabaret (strophes 1 et 4)

«Nuit rhénane» s'achève, au treizième vers (treize étant un nombre magique), par l'éclatement inexpliqué du verre : «Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire».

La comparaison («comme un éclat de rire») suggère, au-delà de l'impression auditive (le bruit du verre se brisant), une réaction méchamment moqueuse, une sorte de ricanement sardonique marquant le triomphe des forces surnaturelles sur la réalité paisible des buveurs. Du coup, le bris du verre authentifie la réalité des Ondines, donc la véracité du témoignage du batelier qui «raconte [les] avoir vu[es]» (v. 3).

Par ailleurs, cet éclatement amène à réinterpréter dans le premier vers du poème, l'épithète «trembleur». Car au-delà de l'impression visuelle (le reflet de la flamme d'une bougie, par exemple), l'adjectif, qui ne s'emploie que pour des êtres animés , personnifie le vin. Ce dernier tremble (comme au vers 10, «l'or des nuits») parce qu'il entre en contact avec le surnaturel : les Ondines dont il redoute, à juste titre, la puissance maléfique.

III. Énoncé et énonciation : la puissance magique du verbe

On remarquera le lien étroit entre le surnaturel et ce que nous appelons le verbe et qui recouvre ici le chant, le râle (v. 11), le fait de nommer (v. 12) et la poésie. Nous examinerons donc, au niveau de l'énoncé (de l'histoire racontée), tout ce qui relève de la toute-puissance du verbe ; puis nous verrons, au niveau de l'énonciation (de la manière dont Apollinaire raconte l'histoire), ce qui reflète la magie.

La toute puissance du Verbe dans l'histoire racontée

Nous l'avons dit déjà, les Ondines n'apparaissent dans le poème qu'à travers la chanson du batelier. Pourtant, d'emblée, celle-ci suscite de l'effroi chez le protagoniste. Pour se défendre, il a recours à deux parades également inefficaces ; l'appel aux « filles blondes » (v. 7) de la réalité ; le recours à un chant quasi enfantin (« une ronde», v. 5) pour couvrir le chant envoûtant et se protéger en s'enfermant dans un cercle magique, comme s'il était en danger.

Pareillement, le tremblement du vin (v. 1). puis celui des étoiles (v. 10), peut s'expliquer par leur frayeur à entendre «la chanson lente» (v. 2). Car le poème juxtapose de la même façon dans les deux strophes le tremblement au chant : « [...] un vin trembleur comme une flamme / Écoutez la chanson lente [...]» (v. 1-2); "[...] tombe en tremblant s'y refléter" "La voix chante toujours [...]" (v. 10-11).

Enfin la comparaison des vers consacrés à ce chant (v. 2-4, 10-11) fait apparaître une évolution significative. Alors qu'à la strophe 1, la chanson se borne à décrire des femmes à «cheveux verts» (v. 3-4), elle les nomme à la strophe 3 : ce sont des «fées» (v. 12) ; et elle nomme aussi leur activité de sorcellerie : «incantent» (v. 12) (= ensorcellent).

C'est alors que le verre se brise, comme pour rompre l'envoûtement, ou pour protéger le secret (la nature des "fées"), ou en réponse à une incantation.

La magie dans l'écriture et la composition du poème

- La composition

Le poème est composé en boucle. Il débute et se termine par un vers consacré au devenir du "verre". Cette boucle reproduit très précisément l'image de la "ronde" (v. 2) appelée pour servir d'antidote à la séduction des Ondines. «Nuit rhénane» est, en quelque sorte, une «ronde» qui permet de se protéger de ces "fées" tout en les célébrant.

- Les correspondances

Les images consacrées au verre de vin (v. 1) trouvent leur correspondant dans celles qui décrivent la nature (v. 9-10) : le «verre est plein d[e] vin » / « le Rhin est ivre» ; le vin tremble / les étoiles tremblent ; le vin est comme une flamme / les étoiles sont de l'or (analogie de couleur).

De façon comparable, le destin du chanteur (le batelier) s'apparente à celui du Rhin et à celui des étoiles soumis à la tout puissance du regard. C'est pour avoir vu sous la lune "sept femmes" (v. 3) qu'il est contraint de les chanter, réduit peu à peu à sa seule «voix» (v. 11), puis à un «râle» (v. 11) qui annonce la mort.

Ainsi Apollinaire suggère-t-il un univers où les frontières disparaissent entre l'animé et l'inanimé, entre l'objet et la nature. Effet d'ivresse? Effet de magie? On est tenté de répondre, et cela revient au même, effet de poésie, car l'ivresse est toujours poétique chez lui, et nous avons vu que le verbe est magique.

- Les mots rares

Ils sont associés au vin («trembleur », v. 1), au chant ("râle-mourir", v. 11), à la magie (« incantent», v. 12). Le premier (" trembleur") se comprend aisément. Le deuxième, création d'Apollinaire, associe de façon expressive le son du «chant » du moribond («râle») au verbe qui décrit son état («mourir»). Le troisième (« incantent ») est plus subtil : on y retrouve la racine latine "cantare" qui a aussi donné «chanter». Or ce verbe se trouve au vers précédent : «La voix chante toujours » (v. 11), associé à " râle-mourir". On voit comment Apollinaire rappelle la parenté entre «chanter» et «enchanter» et comment, ayant lié ainsi poésie et magie, il souligne ce lien en employant des mots étrangers à la langue que nous parlons.

L'attention prêtée aux mots rares permet de délimite, ici, le champ sémantique de la poésie le vin et la flamme (l'inspiration, la brûlure), le chant, la magie.

Conclusion

"Nuit rhénane" est en fait un poème très complexe : il entraîne le lecteur dans une série d'interprétations que remettent en cause, à chaque fois, le bris du verre qui le clôt Rêverie dramatique née des vapeurs du vin, chanson glorifiant des sorcières à la fois belles et dangereuses, évocation voilée d'une femme aimée et cruelle, "Nuit rhénane" est certainement tout cela. Mais plus encore, ce poème célèbre l'action magique par excellence, la création poétique qui renouvelle le monde. En ce sens, le bris du verre symbolise l'irruption de la poésie dans la réalité banale qu'elle fait voler en éclats.

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