La Bruyère, Les Caractères - Des biens de fortune, 83 et 84: Giton et Phédon

Commentaire en trois parties :
I. L'analogie des structures,
II. Des contenus différents, décalés, contrastés, en opposition,
III. Une composition culpabilisante

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: bac-facile (élève) •

Texte étudié

Giton a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’oeil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance ; il fait répéter celui qui l’entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu’il lui dit. Il déploie un ample mouchoir et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin, et il éternue fort haut. Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la promenade plus de place qu’un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux ; il s’arrête, et l’on s’arrête ; il continue de marcher, et l’on marche : tous se règlent sur lui. Il interrompt, il redresse ceux qui ont la parole : on ne l’interrompt pas, on l’écoute aussi longtemps qu’il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu’il débite. S’il s’assied, vous le voyez s’enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l’une sur l’autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit du talent et de l’esprit. Il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait, rêveur, et il a avec de l'esprit l'air d'un stupide: il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis; il court, il vole pour leur rendre de petits services. Il est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide. Il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu; il se replie et se renferme dans son manteau; il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège; il parle bas dans la conversation, et il articule mal; libre néanmoins sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou, si cela lui arrive, c'est à l'insu de la compagnie: il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.

La Bruyère, Les Caractères - Des biens de fortune, 83 et 84

Introduction

La bruyère, un moraliste

La Bruyère est un moraliste du XVIIème siècle qui s'exprime par le genre du portrait. Il naît à Paris en 1645 dans une famille de la petite bourgeoisie, poursuit comme tout le monde des études de droit. Ils achètent une charge de magistrat attente.

Il est nommé précepteur du Duc de Bourbon, et ainsi pénètre à la Cour, un vaste champ d'observation. En 1688, il publie Les Caractères, qu'il qualifie de " revanche du talent et de l'esprit sur la naissance et la fortune " .

Il s'impose comme un moraliste, un critique, mais aussi un grand styliste. Il révèle des qualités d'analyse, suite de portraits, mais on pourrait lui reprocher de manquer de synthèse : absence de regroupement, il ne dégage pas de principes généraux.

La morale, chez lui, est toujours implicite, et se diversifie de portrait en portrait. Cependant, on admirera un art classique très maîtrisé chez lui, autant dans les structures d'ensemble, que dans l'usage des diverses formes de rhétorique.

Annonce de la problématique et du plan

Le titre annonce un portrait double ainsi que la structure choisie : opposition de deux personnages de conditions différentes, Giton le riche, Phédon le pauvre.

Pour cela le moraliste développe un diptyque, 2 parties descriptives symétriques, surtout dans la structure.

Au niveau du portrait :
- physique,
- psychique,
- social (comportemental, relationnel).

La problématique pourrait être : " Comment une morale implicite peut-être révélée par une composition habile ? "

On développera un commentaire méthodique en 3 axes :
- l'analogie des structures,
- le décalage des contenus,
- un texte culpabilisant.

I. L'analogie des structures

On remarquera des effets de symétrie.

Il y a la même progression dans la composition :
- personnages nommés au début,
- la clé du portrait est livrée à la fin,
- entre les deux, nous avons la même évolution.

" Giton a " + suite de compléments, suivi d'un " il " omniprésent avec de nombreux verbes.
D'abord le personnage est caractérisé, ensuite il s'anime.
Ensuite intervient le cercle social, avec le pronom " on " .

Trois petites nuances au niveau de la structure :
- Phédon, quantitativement plus approfondi, signe peut-être d'une plus grande complexité.
- Le pronom " on " , social, présent 6 fois chez Giton, 2 fois chez Phédon: l'un attire, l'autre repousse.
- Par ailleurs, le verbe " être ", peu présent chez Giton, et récurant chez Phédon.

L'un se disperse dans l'action, l'autre est intériorisé.

Une certaine rigidité syntaxique : anaphore récurrente d'un portrait à l'autre, mais aussi à l'intérieur de chaque portrait.

Grande simplicité dans la composition des phrases :
- " il " + complément,
- " il " + verbes,
- " il " + être,
- effets répétitifs (" il s'arrête et l'on s'arrête ", .)

La symétrie, externe aux 2 portraits est maintenant interne. On est dans un style et une composition spécifique de l'art classique, très concerté, mais aussi très épuré. Tout se veut démonstratif.

II. Des contenus différents, décalés, contrastés, en opposition

Il y a opposition des 2 stéréotypes sociaux qui s'accomplit par diverses formes très choisies :

- au niveau des champs lexicaux :
+ Giton bénéficie d'un champ lexical positif.
Ex : " plein ", " fixe ", " assuré ", " parle ", "confiance ", " déploie ", " haut ", " milieu ", .
+ Phédon est caractérisé par un champ lexical péjoratif.
Ex : l'un est " plein ", l'autre " creux ", " sec ", " maigre ", " peu ", " stupide ", " oubli ",

On distingue des traits physiques, action des personnages, présence des autres, milieu. Il y a impression d'évanescence, de creux. Ce sont des impressions renforcées par des phrases de formes différentes :
Phédon = négatif/Giton = positif

- la relation avec la société :

+ Harmonieuse pour Giton : le " on " est très présent et des anaphores soulignent l'harmonie.
Constitution progressive d'un effet de cercle, et bien sur nous savons que Giton " tient le milieu ".

+ Relation interrompue entre Phédon et la société.
Le " on " disparaît, le " être " apparaît, donc significatif d'un repli sur soi, effet de solitude.
Le cercle est détruit, n'existe plus : " Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle " .
Non seulement il n'est pas le " milieu " , mais il n'est pas non plus périphérique : il est totalement exclu.

Il faut rappeler que ces contenus différents contrastent d'autant plus qu'ils sont soutenus par la même structure.

III. Une composition culpabilisante

- La Bruyère implique progressivement le lecteur, par le jeu du pronom personnel.

Emploi constant de la troisième personne " il " , objectivation du personnage sous le regard : effet de focalisation externe au début, puis introduction progressive du " on " , plus dense avec " Giton " .

Enfin, le " vous " très implicatif : c'est une apostrophe directe au lecteur (" S'il s'assied, vous le voyez " ) qui appartient au cercle social.

Changement de focalisation avec la mutation des pronoms. Le lecteur participe au déterminisme des Giton et Phédon.

- La Bruyère utilise habilement la composition en énigme, en cultivant le paradoxe de phrase en phrase " Il ronfle en compagnie " : antinomie des deux termes), entre un comportement scandaleux et une acceptation sociale servile, il fait germer chez le lecteur, de phrases en phrase, la nécessité d'un " pourquoi " .

La réponse, très sèche, et donnée à la fin. (" Il est riche " )

- La Bruyère multiplie ses constructions pour interroger le lecteur.

Cette énigme ne fonctionne qu'une fois, car bien que reprise sur le plan structural, le procédé est éventé.

Le " pourquoi " ne se pose plus, mais tout au long du texte, le lecteur prend conscience, se dit " Il est pauvre " .

Comme le lecteur est intégré au cercle, il est cruellement culpabilisé.

Conclusion

En reprenant la problématique, on a pu voir combien l'emploi d'une composition très concertée à fait germer en nous une morale implicite.

Il y a aussi les observations de la société du XVIIIème siècle.

On peut aussi convenir qu'un des objectifs du classicisme est de transcender l'époque et de nous interroger aujourd'hui. Le même problème se pose et nous sommes toujours tous responsables.

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