Racine, Bajazet - Acte III, scène 8

Commentaire entièrement rédigé et très complet s'appuyant sur plusieurs analyses de Barthes, Starobinski ou Léo Spitzer. En trois parties :
I. Le revirement de Roxane
II. Le Moi de Roxane révèle sa profonde division et la tentative désespérée de retrouver son unité
III. le personnage ploie sous la conscience de la fatalité et surtout sous une culpabilité accablante

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: annay (élève)

Texte étudié

Roxane, Zatime

ZATIME

Pardonnez si j’ose vous troubler,
Mais, Madame, un esclave arrive de l’armée ;
Et quoique sur la mer la porte fût fermée
Les gardes sans tarder l’ont ouverte à genoux,
Aux ordres du sultan qui s’adressent à vous.
Mais ce qui me surprend, c’est Orcan qu’il envoie.

ROXANE

Orcan !

ZATIME

Oui, de tous ceux que le sultan emploie,
Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins,
Né sous le ciel brûlant des plus noirs Africains.
Madame, il vous demande avec impatience.
Mais j’ai cru vous devoir avertir par avance,
Et souhaitant surtout qu’il ne vous surprît pas,
Dans votre appartement j’ai retenu ses pas.

ROXANE

Quel malheur imprévu vient encor me confondre ?
Quel peut être cet ordre ? et que puis-je répondre ?
Il n’en faut point douter, le sultan inquiet
Une seconde fois condamne Bajazet.
On ne peut sur ses jours sans moi rien entreprendre,
Tout m’obéit ici. Mais dois-je le défendre ?
Quel est mon empereur ? Bajazet ? Amurat ?
J’ai trahi l’un, mais l’autre est peut-être un ingrat.
Le temps presse. Que faire en ce doute funeste ?
Allons, employons bien le moment qui nous reste.
Ils ont beau se cacher, l’amour le plus discret
Laisse par quelque marque échapper son secret.
Observons Bajazet ; étonnons Atalide ;
Et couronnons l’amant, ou perdons le perfide.

Racine, Bajazet - Acte III, scène 8

Introduction

Bajazet, tragédie en cinq actes représentée pour la première fois en 1672, présente une intrigue non linéaire, faite de revirements presque irrationnels et de sentiments contradictoires, parfois tyranniques. Se déploient ainsi des méandres de passions, celle de Roxane ­— ancienne esclave faite Sultane par Amurat — pour Bajazet, qu’elle voudrait épouser et faire Sultan et celle de Bajazet pour Atalide, princesse de sang ottoman ; sous le regard lointain, mais toujours présent et menaçant du Sultan Amurat parti en siège contre Babylone. Le présent extrait (acte III, scène 7), a lieu un retournement de l’intrigue : Roxane se rend compte, au sein d’un monologue, de la feinte de Bajazet à lui faire croire son amour pour elle, et surtout, de l’amour qu’il porte à Atalide. Après avoir congédié Atalide s’évertuant à lever ses soupçons, Roxane se retrouve seule sur scène, prise de panique et en proie à d’interminables interrogations contradictoires quant à la trahison de Bajazet. Même si ce monologue situé à fin de l’acte III peut paraître étonnant pour une action qui va en s’accélérant au fur et à mesure de la pièce, il n’en est rien il s’agit d’un monologue à rebondissements, tendu et décisif pour la suite. De quelle façon, alors, s’effectue le revirement de Roxane, et qu’ajoute ce monologue au sens profond de l’œuvre ? Son déroulement instable présente un personnage bouleversé, gagnant progressivement en lucidité et mis face à la vérité d’une situation complètement renversée. Le Moi de Roxane révèle alors sa profonde division et la tentative désespérée de retrouver son unité. C’est qu’en fait, le personnage ploie sous la conscience de la fatalité et surtout sous une culpabilité accablante.

I. Le revirement de Roxane

Roxane se retrouve désormais seule, l’esprit assailli d’interrogations, 21 vers sur les 32 de la scène étant des phrases interrogatives. De plus en plus lucide, elle remet progressivement en question les apparences sensibles qui jusque là, avaient fait illusion. Elle a au début du mal à remettre en cause la réalité qu’elle voit pourtant chavirer, et tente « une mise au point » de la situation, au sens quasi optique ­— les verbes du champ lexical de la vue abondent en effet :
« ce que je vois » vers 1065, « quelques regard » (vers 1068), « j’observe de trop près » (vers 1076), contrastant avec « mon aveugle amour » (vers 1071).

La vue est l’objet de nombreuses questions, so

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