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Racine, Bajazet - Acte III, scène 8

Dernière mise à jour : 16/03/2021
Proposé par: annay (élève)

Description du corrigé: Commentaire entièrement rédigé et très complet s'appuyant sur plusieurs analyses de Barthes, Starobinski ou Léo Spitzer. En trois parties :
I. Le revirement de Roxane
II. Le Moi de Roxane révèle sa profonde division et la tentative désespérée de retrouver son unité
III. le personnage ploie sous la conscience de la fatalité et surtout sous une culpabilité accablante

Texte étudié:

Roxane, Zatime

ZATIME

Pardonnez si j’ose vous troubler,
Mais, Madame, un esclave arrive de l’armée ;
Et quoique sur la mer la porte fût fermée
Les gardes sans tarder l’ont ouverte à genoux,
Aux ordres du sultan qui s’adressent à vous.
Mais ce qui me surprend, c’est Orcan qu’il envoie.

ROXANE

Orcan !

ZATIME

Oui, de tous ceux que le sultan emploie,
Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins,
Né sous le ciel brûlant des plus noirs Africains.
Madame, il vous demande avec impatience.
Mais j’ai cru vous devoir avertir par avance,
Et souhaitant surtout qu’il ne vous surprît pas,
Dans votre appartement j’ai retenu ses pas.

ROXANE

Quel malheur imprévu vient encor me confondre ?
Quel peut être cet ordre ? et que puis-je répondre ?
Il n’en faut point douter, le sultan inquiet
Une seconde fois condamne Bajazet.
On ne peut sur ses jours sans moi rien entreprendre,
Tout m’obéit ici. Mais dois-je le défendre ?
Quel est mon empereur ? Bajazet ? Amurat ?
J’ai trahi l’un, mais l’autre est peut-être un ingrat.
Le temps presse. Que faire en ce doute funeste ?
Allons, employons bien le moment qui nous reste.
Ils ont beau se cacher, l’amour le plus discret
Laisse par quelque marque échapper son secret.
Observons Bajazet ; étonnons Atalide ;
Et couronnons l’amant, ou perdons le perfide.

Racine, Bajazet - Acte III, scène 8

Introduction

Bajazet, tragédie en cinq actes représentée pour la première fois en 1672, présente une intrigue non linéaire, faite de revirements presque irrationnels et de sentiments contradictoires, parfois tyranniques. Se déploient ainsi des méandres de passions, celle de Roxane ­— ancienne esclave faite Sultane par Amurat — pour Bajazet, qu’elle voudrait épouser et faire Sultan et celle de Bajazet pour Atalide, princesse de sang ottoman ; sous le regard lointain, mais toujours présent et menaçant du Sultan Amurat parti en siège contre Babylone. Le présent extrait (acte III, scène 7), a lieu un retournement de l’intrigue : Roxane se rend compte, au sein d’un monologue, de la feinte de Bajazet à lui faire croire son amour pour elle, et surtout, de l’amour qu’il porte à Atalide. Après avoir congédié Atalide s’évertuant à lever ses soupçons, Roxane se retrouve seule sur scène, prise de panique et en proie à d’interminables interrogations contradictoires quant à la trahison de Bajazet. Même si ce monologue situé à fin de l’acte III peut paraître étonnant pour une action qui va en s’accélérant au fur et à mesure de la pièce, il n’en est rien il s’agit d’un monologue à rebondissements, tendu et décisif pour la suite. De quelle façon, alors, s’effectue le revirement de Roxane, et qu’ajoute ce monologue au sens profond de l’œuvre ? Son déroulement instable présente un personnage bouleversé, gagnant progressivement en lucidité et mis face à la vérité d’une situation complètement renversée. Le Moi de Roxane révèle alors sa profonde division et la tentative désespérée de retrouver son unité. C’est qu’en fait, le personnage ploie sous la conscience de la fatalité et surtout sous une culpabilité accablante.

I. Le revirement de Roxane

Roxane se retrouve désormais seule, l’esprit assailli d’interrogations, 21 vers sur les 32 de la scène étant des phrases interrogatives. De plus en plus lucide, elle remet progressivement en question les apparences sensibles qui jusque là, avaient fait illusion. Elle a au début du mal à remettre en cause la réalité qu’elle voit pourtant chavirer, et tente « une mise au point » de la situation, au sens quasi optique ­— les verbes du champ lexical de la vue abondent en effet :
« ce que je vois » vers 1065, « quelques regard » (vers 1068), « j’observe de trop près » (vers 1076), contrastant avec « mon aveugle amour » (vers 1071).

La vue est l’objet de nombreuses questions, son immédiateté est remise en cause dans la scène, elle doit au contraire cheminer par la pensée et se défier des apparences trompeuses du Sérail labyrinthique empli d’ombre. En effet, dès le premier vers, Roxane fait appel à la pensée à travers la vue : « De tout ce que je vois que faut-il que je pense ? ».

Les apparences sensibles, le « changement » (vers 1067), le « déguisement » (vers 1079) aiguisent également ses questionnements. Le paraître est une illusion, il est mouvant, et met en déséquilibre l’être du personnage. Le champ lexical de l’apparence trompeuse et fluctuante parsème le texte : « artifice » (vers 1078) rime avec « caprice » qui a pour trait principal d’être passager, « tromper » déjà au 2e vers de la scène annonce le thème de l’illusion. « Passager » rime avec « affliger » (vers 1075) et 76, l’illusion changeante l’accable bel et bien. Le thème du caché prend le relais avec le verbe « feindre » (vers 1080) et avec le mot « déguisement » (vers 1079) rimant avec « moment » qui a également pour trait principal de ne pas durer. Il s’agit donc bien d’illusions que Roxane essaie de démêler pour retrouver une certaine stabilité.

En dépit de ses tentatives d’apaisement, la scène laisse un retournement total de l’intrigue derrière elle. Cette totalité du revirement s’exprime par les occurrences de l’adjectif « tout » vers 1065, (vers 1074), tout ce qu’elle voit (vers 1065) a en effet définitivement changé, les occurrences aussi de « tous » (vers 1066), de l’adverbe « tant » (vers 1072) répété en anaphore aux deux hémistiches. Il s’agit bien du « monde entier (qui) vacille » de façon dépressive en ce que tout ce qui se passait bien pour le personnage devient terrifiant et de façon atemporelle selon les termes de Barthes (dans Sur Racine) Pour celui-ci en effet, dans la tragédie racinienne, « Le Destin conduit toute chose en son contraire comme à travers un miroir », le dessin fondamental de la tragédie est « la symétrie » (ibid.), entre la situation initiale et celle qui suit le revirement. Celui-ci a lieu pour Roxane comme pour Atalide et le héros Bajazet ; et même si Roxane n’est pas le héros éponyme de la pièce, ici l’ambiguïté sur le personnage est importante, on s’identifierait presque à Roxane dans cette scène, par compassion et surtout du fait qu’elle ne couvre pas d’injures Bajazet mais qu’elle comprend plutôt avec lucidité que « les bienfaits dans un cœur » ne peuvent rien contre l’amour, cette « chaîne » possédant un immense « empire ». Elle l’appelle « Ingrat » parce qu’il a feint de l’aimer et fait en sorte qu’elle l’aime. C’est alors dans cette scène qu’a lieu le retournement absolument symétrique de l’intrigue pour Roxane, l’intrigue atteint alors, dans un paroxysme d’angoisse et de déséquilibre pour le personnage, le comble du changement. Et c’est d’ailleurs pour Barthes une œuvre du Dieu juif de la tragédie, un Dieu foncièrement méchant, qui aliène ses fils et donne le spectacle de leur procès. Dans le monologue, l’on peut retrouver des traces de ce Dieu :
« Ô Ciel ! À cet affront m’auriez-vous condamnée ? »
Roxane continue en parlant d’un « aveugle amour » comme si une force surhumaine la conduisait. Il est possible qu’il s’agisse ici du pouvoir exact du Père.

Malgré le cataclysme de la scène, le monologue observe une construction logique, rhétorique du discours tout en se perdant dans les dédales d’une parole perturbée. D’une part en effet, le discours s’organise rhétoriquement : il commence par quatre questions d’exorde qui s’étalent sur les quatre premiers alexandrins, lesquelles alternent questions ouvertes :
« De tout ce que je vois que faut-il que je pense ? »
« Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ ? »
… avec les questions fermées :
« Tous deux à me tromper sont-il d’intelligence ? »
« N’ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ? »
Ces quatre vers exhortent Roxane à faire appel à son acuité intellectuelle à partir des données de la situation qui sont changement, départ, tromperie. Le discours est par la suite organisée en trois parties : la première fait preuve d’un début de clairvoyance, Roxane ne nomme pas tout de suite sa révélation, elle commence par un démonstratif qui ne renvoie à rien qui précède et qui pour Léo Spitzer est une façon de désigner quelque chose qui est déjà présent (en l’occurrence l’affront est bien là), de façon à l’éloigner :
« Oh Ciel ! à cet affront m’auriez vous condamnée ? »

Cette première partie présente donc la révélation de façon voilée, éloignée pour en atténuer les effets dramatiques sur le personnage qui ne peut la supporter. Puis la seconde partie, à partir du (vers 1075) « Mais… », prend le contre-pied de la première, Roxane se rassure par des arguments logiques au secours du cœur :
« N’eût-il pas jusqu’au bout conduit son artifice ? »
Mais l’irréel du passé, peu assuré, annonce bien le re-revirement de la troisième partie qui reprend la clairvoyance, commençant au vers 1085 :
« Mais hélas ! De l’amour ignorons-nous l’empire ? »

Mais si la rhétorique du discours est bien présente, il y a bien d’autre part une parole labyrinthique, qui à l’image de l’atemporalité de la tragédie racinienne et de la sinuosité du sérail, effectue tours et détours. Ainsi le retournement de la seconde partie porte un voile sur la vérité, puis le re-retournement de la troisième partie venant rejoindre la première ouvre une autre porte, celle de la fatalité amoureuse (vers 1085). Le discours s’élance d’une intention à l’autre, comme dans les vers 1080, 1081. Le Sérail comme le discours est un lieu d’ombre sinueux, recouvert de voiles successifs, levés et rabaissés, de portes et de couloirs infinis où la terreur menace de surprendre à chaque instant (Orcan par exemple) Ces ombres se retrouvent dans la présence d’indéfinis :
« N’ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ? »

Les regards se font à la dérobée, devant une tierce personne, on a presque honte de les échanger, on n’en est même plus sûr (Starobinski dans L’œil vivant). Ou encore (vers 1086), le charme d’Atalide reste indéfini, mystérieux avec les termes accolés « quelque autre ». De même la présence importante d’irréels du passé montre toujours l’incompréhension, les regrets du personnage, mais surtout à l’image du temps tragique, ils figent la douleur du personnage dans le passé. Le temps est mis en quarantaine, l’atemporalité est sans cesse contemplée, (vers 1078, vers 1094, vers 1095, vers 1096).

Ainsi se profile la lucidité instable de Roxane, levant difficilement le masque trompeur des choses à travers un discours logique et cependant sinueux, ce qui provoque par là un dédoublement de son Moi.

II. Le Moi de Roxane révèle sa profonde division et la tentative désespérée de retrouver son unité

En effet, les quatre interrogations du début vont susciter le dédoublement du personnage. Roxane s’interroge car elle n’est même plus sûre de ce qu’elle voit (vers 1068). Il semble qu’elle incarne ensuite différentes voix de conscience.
« Non, non, rassurons nous… »

Mais plus loin :
« … De l’amour ignorons-nous l’empire 
L’utilisation du pronom personnel de deuxième personne du pluriel pour dire deux choses opposées n’est pas non plus anodine et montre bien la déchirure du personnage. Le premier vers indique aussi une scission entre le voir, qui se rattache au sensuel malgré sa médiateté, au cœur, et le penser, lié à l’intellect. D’ailleurs « pense » (vers 1065) rime avec « intelligence » dans le vers suivant comme pour indiquer qu’elle a bien besoin de faire appel à son intelligence pour contrecarrer l’évidence du voir. Le personnage se prend lui même à témoin, autant par la deuxième personne du pluriel que par les questions à l’irréel du passé où il fait appel au bon sens qui lui reste pour panser sa douleur, le (vers 1078) par exemple observe un rythme ternaire systématique comme pour assener ce qui pourrait la rassurer. Elle prend d’autres instances à témoin, dont on ignore l’identité :
« Que faut-il que je pense ? »
Elle n’est pas sûre d’elle même et cherche si elle-même ne porterait pas un masque :
« Mais peut-être qu’aussi trop prompte à m’affliger »

Cette deuxième partie de vers donne l’impression que Roxane s’adresse à sa raison comme pour lui demander de l’aide. Mais la fin voit l’entendement, descellé du cœur, triompher des douleurs de celui-ci pour le laisser se complaire dedans :
« Que de justes raisons… » (vers 1095)
Le cœur ne peut se dérober à la force de l’entendement, « raisons » rime d’ailleurs avec le « on » du vers 1096, ce on qui représente Zatime, personnage non tragique, qui appartient à la sphère du raisonnable et de l’acte. C’est ainsi que l’entendement mènera peu à peu à l’acte (vers 1121-22) Mais pour l’instant, celui de la scène 7 reste dans le langage pur qui traduit l’incohérence du personnage : il y a ici « conscience parlée de la division » et non « délibération véritable » selon les mots de Barthes.

S’observe également un éloignement volontaire de soi comme des autres, qui passent de connaissances concrètes à des qualités abstraites. Il y a comme une prise de recul vis à vis du malheur et de sa propre division. Là où l’on attendrait un épanchement lyrique désespéré, se profile une certaine froideur de ton, une certaine distance pudique, comme pour s’éloigner de soi, comme pour « décoller » le Moi de lui-même. Il s’agit bien là de l’effet de sourdine racinien contre l’épanchement direct de l’âme, ainsi différée d’elle-même, dont parle Léo Spitzer dans ses Etudes de style, le discours est dès lors dépersonnalisé. Le locuteur en devient presque anonyme, comme si la perte de l’identité était nécessaire à la conservation de l’élan vital expansif, impulsif et irrationnel des personnages raciniens. Déjà Roxane prend du recul d’avec la réalité par des effets de personnification des abstraits en vue de ne pas nommer le personnage concerné :
« N’aurais-je tout tenté que pour une Rivale ? » (vers 1074)
Le personnage en question, la « Rivale », se voit considérablement réduit, la tournure négative, restrictive de la phrase, l’arrivée en fin de vers du mot « Rivale » accentue cette impression de réduction. Le personnage n’est plus qu’une pièce sur un échiquier, qu’une fonction dans l’œuvre. La majuscule tend à le désolidariser du discours.

De même :
« Et sans chercher plus loin, quand l’Ingrat me sut plaire »
Bajazet n’est pas nommé par distance orgueilleuse et peut-être pour le préserver de ses propres fureurs à elle, en alléguant la fatalité des liens amoureux (vers 1090, 1091), il s’agirait alors de viser plus la « qualité humaine » que « l’homme » selon Spitzer. Une autre prise de recul notoire s’observe au (vers 1069).
« Bajazet interdit ! Atalide étonnée ! »

Cette organisation rationnelle du vers permet d’atténuer l’épanchement désespéré, selon Léo Spitzer en effet, la structure binaire de ces alexandrins, soignée, rappelle des modèles de l’antiquité et est devenu un véritable procédé, cela fait donc preuve d’un « recul du locuteur par rapport à ses propos ». « L’absence de logique du sentiment est démasquée dans le miroir de l’entendement. » Le personnage se regarde, et voit l’absurdité de sa passion, de son aveuglement ce qui est corroboré deux vers plus loin par les termes « De mon aveugle amour… » Le personnage prend conscience de la passion qui l’aliène. Ainsi Roxane se divise, elle se parle elle-même afin que son existence ne soit pas niée par celle des autres, Vauvenargues l’a bien dit : « les personnage de Racine se font connaître parce qu’ils parlent. », elle se parle donc à elle-même et se scinde en deux sur plusieurs plans, celle qui veut voir, celle qui ne veut pas admettre, celle qui doute de ses propres actes et celle qui en est sûre, celle pleine d’amour qui impute à la fatalité la trahison en parlant de « chaîne » « de l’empire de l’amour » et celle de l’agressivité possessive sous jacente, et enfin, celle du cœur miré par l’entendement.

Pourtant Roxane essaie bien désespérément d’unir son Moi. Dans la première partie, le je n’apparaît qu’au sein de question souvent inversée : « N’ai-je… » (vers 1068), « n’aurais-je » (vers 1074). Mais dès la deuxième partie, le je se réaffirme dans son unicité :
« J’observe de trop près un chagrin passager » (vers 1076)

Pour Roxane son je est toujours le même, si ce n’est qu’il est soumis à des variations d’atmosphère, là il est plein de chagrin, plus tard il sera heureux, mais elle ne le voit pas comme fractionné. Et elle le justifie même dans son comportement par un élément extérieur :
« J’impute à son amour l’effet de son caprice. »

Dans les questions, on ne trouve plus le « je », mais désormais le « il ». C’est lui ou Atalide qui sont mis en cause et non pas elle, Roxane. Barthes disait d’ailleurs dans Sur Racine que le « il » dans la bouche du personnage amoureux marque une « déception », comme un « moment où l’on peut parler de l’être aimé comme d’un objet faussement distant avant de se retourner contre lui. » Il n y a pas que le « je » de la première partie qui est repris dans une optique d’union. Là où dans la première partie elle se désignait métonymiquement par « mon aveugle amour », dans la deuxième partie ce « trop d’amour » qui l’« intimide » est pris à contre-pied du premier au sens où il devient responsable du délire actuel qu’elle se ferait contre Bajazet et non plus au sens où il serait la cause en partie de tout ce qu’elle a suspecté de la trahison dans sa lucidité première. Roxane renverse les termes dans l’espoir de trouver un équilibre.

Il s’agit ensuite de toute une fausse rhétorique pour réunir le Moi brisé sous le joug de la passion et de l’agressivité :
« [i]Prêt à voir le succès de son déguisement,
Quoi ? Ne pouvait-il pas feindre encore un moment ?[/i] »
Le « quoi », le verbe « pouvoir » surenchérissent sur une chose dont elle n’est finalement pas convaincue.
« Quel serait son dessein ? Qu’a-t-elle fait pour lui ? »

La parfaite symétrie des deux hémistiches, le « qu » en anaphore, un côté présentant le futur avec une allitération en « s », et l’autre le passé rendent l’argument implacable, indémontable, et pourtant l’entendement de Roxane passera outre les blessures du cœur dans la troisième partie qui tient compte de l’irrationnel des passions, dont elle prend enfin conscience chez elle et chez les autres. Ainsi, Roxane essaie dans la deuxième partie surtout d’unir son Moi blessé et se sert de la raison pour panser le cœur, mais cette même raison se retourne contre elle par la suite dans un accès de lucidité. Cette tentative désespérée d’union du Moi n’aboutit pas.

III. le personnage ploie sous la conscience de la fatalité et surtout sous une culpabilité accablante

En raison de cette scission naît inconsciemment du personnage une culpabilité écrasante qui transparaît au travers du texte. Elle s’exprime tout d’abord par correspondances entre les vers, l’énumération du (vers 1067) par exemple :
« Pourquoi ce changement, ce discours, ce départ? » correspond bien à celle du (vers 1073)
« Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale »
Face au (vers 1067), toute son œuvre a été vaine, et l’absurdité de sa passion condamnable lui est révélée par une culpabilité naissante, sans que pour autant dans cette scène transparaisse véritablement une fureur contre Bajazet (vers 1088, 1090, 1091). Les dédales de la parole peuvent alors être interprétés selon la représentation collective inconsciente du labyrinthe (du Sérail et de la parole), comme ce lieu d’épreuve, de purification par les tours et les détours. En fait, Bajazet a été créé à partir d’une nouvelle de Segrais, et Charles Mauron dans son Inconscient dans l’œuvre et la vie de Racine a bien noté que Roxane apparaît dans cette nouvelle comme une « sultane mère ». Elle règne en l’absence du sultan Amurat et s’éprend du très jeune Bajazet, son beau fils. Ainsi Mauron avance le thème d’une mère incestueuse, possessive, capable de vie et de mort sur le héros. Si l’inceste est censuré chez Racine, ce qui est parfaitement logique au vue de la langue « toute en retenue et en repli sur l’intériorité » (P. Bénichou), il n’en ressort alors que plus de refoulement de la mère, et donc d’agressivité, car le refoulé se cogne aux portes de la conscience et rend le personnage agressif lors de sa vie consciente, sans qu’il ne sache forcément pourquoi.

Ainsi, cette mère homosexuelle refoulée chez Racine apparaît nettement dans cette scène :
« [i]Tous deux à me tromper sont-ils d’intelligence ?
N’ai-je pas même entre eux surpris quelque regard ?[/i] »

S’observe ici une certaine ambiguïté de ces paroles, il semble que le « quelque regard » prenne une connotation sexuelle. La mère surprend un regard comme si elle surprenait son fils dans une situation d’intimité avec une autre femme qu’elle. Le mot « tromper » se connote alors sexuellement, le verbe « surprendre » aussi. Et ici en l’occurrence, l’affolement dont est prise Roxane dans cette scène, montrerait plus qu’elle est affolée d’elle-même, de ce que ses pulsions inconscientes ont transparu dans sa vie consciente pour l’en avertir elle-même, d’où la culpabilité naissante. Cette impression donnée d’une mère qui surprend deux amants, dont son fils, est corroborée par la suite (vers 1069), 1070, 1071. La surprise du (vers 1069) se mue en affront dont son « aveugle amour » serait responsable. Il s’agit ici d’une mère de qui le fils échappe et qui découvre ses propres intentions incestueuses, sa culpabilité dans la négation, au conditionnel passé, sous forme de refoulement (vers 1074). On se demanderait presque si Roxane n’est pas aussi une mère homosexuelle refoulée qui prendrait plaisir à voir son fils dans les bras d’une autre femme, du fait qu’elle re-décrive la scène qu’elle a vue, en la figeant presque vers 1065 à 1069, le « j’observe de trop près » peut prendre alors une connotation voyeuriste, et elle continue à parler du charme d’Atalide (vers 1086, 1091) et rappelle son statut possible de mère au vers 1087 :
« Qu’importe qu’il nous doive, et le Sceptre, et le jour ? »

A cela s’ajoute qu’elle le nomme « Ingrat » comme le serait un fils prodigue, qui partirait avec l’argent (ici le pouvoir) dans le monde, loin de ses parents (Atalide). Egalement en disant que Bajazet eût pu être effrayé par l’offre de son hymen (vers 1092), cela fait inévitablement penser à un fils effrayé des désirs incestueux d’une mère vampirisante.

Roxane évoque alors une chaîne amoureuse fatale, où les situations se suivraient parallèlement : Amurat, qui a le pouvoir aime Roxane et le lui confie, Roxane a désormais le pouvoir, aime Bajazet et veut à son tour le lui confier. Cela apparaît dans le vers 1090 :
« Ai-je mieux reconnu les bontés de son Frère? »

Mais Amurat fait ici davantage office de Père, et l’on peut ramener cette chaîne à une succession de rapport parent/fils, étant donné que l’on a vu le statut symbolique de mère fort probable de Roxane. Le Père, selon Barthes, est foncièrement mauvais, et pour rester son enfant, le fils prend sur lui la faute du Père, ainsi « la culpabilité de la créature décharge la divinité. » « Il suffira [pour elle] de mériter rétroactivement ses coups pour qu’ils deviennent justes. » (Barthes, Sur Racine) La tragédie serait alors entièrement gouvernée par cette chaîne infinie de rapport coupable à victime rendue par la suite coupable et faisant à son tours des victimes etc. Ainsi, Roxane symboliquement fille d’Amurat, le Père, reprend la faute de celui-ci, et fait le nouveau procès d’un fils, Bajazet. Le Père mauvais ne meurt jamais, et la faute se transmet. Roxane déplore ici cette chaîne infinie et aimerait rompre, mais n’y parvient pas car elle possède désormais le pouvoir et celui-ci n’est jamais aimé. C’est ainsi qu’elle met en implication le Ciel (vers 1070), l’ « aveugle amour » donne alors naissance à des « fruits » comme si elle était gouvernée par une force supérieure qui lui faisait reproduire la faute, et elle remet en cause plus tard « les bontés de son Frère » qu’elle reproduit vis à vis de Bajazet et qu’elle reconnaît en elle comme une force étrangère qui la muerait. Roxane peut alors apparaître dans cette scène comme le second héros persécuté, celui qui essaie vraiment de rompre le rapport filial intarissable et aliénant. Ainsi élabore-t-elle des suppositions en dehors de cette chaîne infinie :
« [i]N’eût-il pas sans regret secondé mon envie ? 
L’eût-il refusé même aux dépens de sa vie ?[/i] »

L’anaphore des subjonctifs en début de vers, la rime entre « sa vie » et « mon envie » marque ô combien Roxane eût voulu sortir de cette chaîne pour s’accomplir. Mais l’abondance des interrogatifs « que », « pourquoi », « quoi », « quel », « qui », en début de vers ou d’hémistiche indiquent bien la présence d’une menace derrière les portes et les voiles, celle du Dieu Père qui n’en finit jamais de s’incarner en ses fils, dépossédés de leur liberté.

Conclusion

Ainsi cette scène est-elle considérablement riche de sens et constitue une véritable clé pour la compréhension de la pièce de Bajazet et du sens de la tragédie racinienne en général. Les apparences sont trompeuses et fluctuantes pour Roxane et celle-ci, par un retournement de l’action, voit son discours tiraillé entre organisation rationnelle ou chaotique. Ce qui provoque alors une division profonde, un éloignement de soi « anonymisé » ainsi que des autres, mais aussi une tentative de se raccrocher à l’action et une tentative d’union de soi. Mais ce qui, de façon sous-jacente, œuvre contre tout cela, c’est bien la culpabilité qui surgit des tréfonds du personnage, et qui semble s’originer dans l’existence d’un Dieu Père tout puissant, immortel, sans cesse racheté par ses fils, enfermés dans un lieu clos et atemporel. Roxane, personnage peut-être semi tragique en raison de sa naissance, esclave faite sultane, libérée de ses premières chaînes, est peut-être ici la seule, et dans cette scène uniquement, à s’insurger contre cette seconde chaîne, non plus concrète mais bien tragique cette fois-ci.

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