Racine, Andromaque - Acte III, Scène 8

Commentaire en deux parties :
I. Une intrigue recentrée sur Andromaque,
II. La présence des registres tragique et épique

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

ANDROMAQUE.

Dois-je les oublier, s'il ne s'en souvient plus ?
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l'époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis.

CÉPHISE.

Hé bien ! Allons donc voir expirer votre fils :
On n'attend plus que vous... Vous frémissez, Madame ?

ANDROMAQUE.

Ah ! De quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ! Céphise, j'irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie et l'image d'Hector ?
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage ?
Hélas ! Je m'en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
Il demanda son fils et le prit dans ses bras :
«Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J'ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi.
Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père.»
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
Roi barbare, faut-il que mon crime l'entraîne ?
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
T'a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
S'est-il plaint à tes yeux des maux qu'il ne sent pas ?
Mais cependant, mon fils, tu meurs si je n'arrête
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
Je l'en puis détourner, et je t'y vais offrir ?
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
Va le trouver pour moi.

CÉPHISE.

Que faut-il que je dise ?

ANDROMAQUE.

Dis-lui que de mon fils l'amour est assez fort...
Crois-tu que dans son coeur il ait juré sa mort ?
L'amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?

CÉPHISE.

Madame, il va bientôt revenir en furie.

ANDROMAQUE.

Hé bien ! Va l'assurer...

CÉPHISE.

De quoi ? de votre foi ?

ANDROMAQUE.

Hélas ! Pour la promettre est-elle encore à moi ?
O cendres d'un époux ! O Troyens ! O mon père !
O mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
Allons.

CÉPHISE.

Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?

ANDROMAQUE.

Allons sur son tombeau consulter mon époux.

Racine, Andromaque - Acte III, Scène 8

Introduction

Le texte que nous allons étudier est extrait de la tragédie de Racine, Andromaque. Elle a été créée le 17 novembre 1667. L’action d’Andromaque se situe après la légendaire guerre de Troie remportée par les Grecs : Pyrrhus, fils d’Achille annonce à Andromaque qu’elle peut encore sauver son fils, Astyanax. Pyrrhus lui pose un ultimatum. Dans cette scène (Acte III, scène 8), Andromaque s’adresse à sa confidente, Céphise. Elle lui dit qu’elle ne peut pas épouser Pyrrhus car elle est toujours hantée par la mémoire de son mari, Hector, champion des Troyens.

En quoi cette scène recentre l’intrigue sur Andromaque ? Nous verrons dans un premier temps le dilemme auquel est confrontée la veuve d’Hector puis nous étudierons la présence du registre épique et tragique.

I. Une intrigue recentrée sur Andromaque

Andromaque est déchirée entre deux exigences : elle est partagée entre sa fidélité à la mémoire de son mari et son désir de sauver son fils. Céphise, la confidente d’Andromaque tente de convaincre Andromaque d’épouser Pyrrhus, pour cela, elle utilise un argument décisif : « Hé bien ! Allons donc voir votre fils on n’attend plus que vous » (vers 1012-1013). Céphise est donc un personnage important dans ce passage car elle permet à Andromaque de se rappeler des conséquences de son choix. Céphise agit donc comme une sorte de déclic car elle aide Andromaque à prendre conscience que la vie de son fils est en danger, elle retrouve en quelque sorte une part de lucidité car la tirade qui suit (vers 1014-1038) n’est pas focalisée que sur Hector, elle parle de son fils et du danger qui le menace contrairement à la tirade précédente (vers 992-1011) où elle faisait preuve d’un aveuglement.

Andromaque garde en mémoire plusieurs images du passé, ce qui rend le dilemme encore plus violent. Elle se remémore la mort de son mari ainsi que ces adieux (vers 992-994 et vers 1018-1028). Ces souvenirs nous montrent qu’Andromaque, malgré la mort d’Hector est très attachée à lui et qu’elle ne peut pas le trahir en épousant Pyrrhus. De plus, à la fin de la tirade (vers 1029-1036), Andromaque s’adresse successivement à plusieurs personnages, Pyrrhus : « Roi barbare » (vers 1029) et « le cruel » (vers 1034) ainsi que son fils « mon fils » (vers 1033). Ces deux personnages traduisent le déchirement intérieur d’Andromaque car ce sont eux les objets de son tourment, c’est entre eux qu’elle doit faire un choix.

Dans ce passa

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