Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard - Acte III, scène 8

Commentaire entièrement rédigé, hors conclusion, en deux parties :
I. La distance
II. Une scène d’émotion

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

DORANTE, SILVIA

DORANTE, à part.
Qu'elle est digne d'être aimée ! Pourquoi faut-il que Mario m'ait prévenu ?

SILVIA
Où étiez-vous donc Monsieur ? Depuis que j'ai quitté Mario je n'ai pu vous retrouver pour vous rendre compte de ce que j'ai dit à Monsieur Orgon. Je ne me suis pourtant pas éloigné ; mais de quoi s'agit-il ?

SILVIA, à part.
Quelle froideur ! (Haut.) J'ai eu beau décrier votre valet et prendre sa conscience à témoin de son peu de mérite, j'ai eu beau lui représenter qu'on pouvait du moins reculer le mariage, il ne m'a pas seulement écoutée ; je vous avertis même qu'on parle d'envoyer chez le notaire, et qu'il est temps de vous déclarer.

DORANTE
C'est mon intention ; je vais partir incognito, et je laisserai un billet qui instruira Monsieur Orgon de tout.

SILVIA, à part.
Partir ! Ce n'est pas là mon compte.

DORANTE
N'approuvez-vous pas mon idée ?

SILVIA
Mais... pas trop.

DORANTE
Je ne vois pourtant rien de mieux dans la situation où je suis, à moins que de parler moi-même, et je ne saurais m'y résoudre ; j'ai d'ailleurs d'autres raisons qui veulent que je me retire : je n'ai plus que faire ici.

SILVIA
Comme je ne sais pas vos raisons, je ne puis ni les approuver, ni les combattre ; et ce n'est pas à moi à vous les demander.

DORANTE
Il vous est aisé de les soupçonner, Lisette.

SILVIA
Mais je pense, par exemple, que vous avez du dégoût pour la fille de Monsieur Orgon.

DORANTE
Ne voyez-vous que cela ?

SILVIA
Il y a bien encore certaines choses que je pourrais supposer ; mais je ne suis pas folle, et je n'ai pas la vanité de m'y arrêter.

DORANTE
Ni le courage d'en parler ; car vous n'auriez rien d'obligeant à me dire : adieu Lisette.

SILVIA
Prenez garde, je crois que vous ne m'entendez pas, je suis obligée de vous le dire.

DORANTE
À merveille ! Et l'explication ne me serait pas favorable, gardez-moi le secret jusqu'à mon départ.

SILVIA
Quoi, sérieusement, vous partez ?

DORANTE
Vous avez bien peur que je ne change d'avis

SILVIA
Que vous êtes aimable d'être si bien au fait !

DORANTE
Cela est bien naïf. Adieu. (Il s'en va.)

SILVIA, à part.
S'il part, je ne l'aime plus, je ne l'épouserai jamais... (Elle le regarde aller.) Il s'arrête pourtant, il rêve, il regarde si je tourne la tête, je ne saurais le rappeler moi... Il serait pourtant singulier qu'il partît après tout ce que j'ai fait ? ... Ah, voilà qui est fini, il s'en va, je n'ai pas tant de pouvoir sur lui que je le croyais : mon frère est un maladroit, il s'y est mal pris, les gens indifférents gâtent tout. Ne suis-je pas bien avancée ? Quel dénouement !... Dorante reparaît pourtant ; il me semble qu'il revient, je me dédis donc je l'aime encore... Feignons de sortir, afin qu'il m'arrête : il faut bien que notre réconciliation lui coûte quelque chose.

DORANTE, l'arrêtant.
Restez, je vous prie, j'ai encore quelque chose à vous dire.

SILVIA
A moi, Monsieur ?

DORANTE
J'ai de la peine à partir sans vous avoir convaincue que je n'ai pas tort de le faire.

SILVIA
Eh, Monsieur, de quelle conséquence est-il de vous justifier auprès de moi ? Ce n'est pas la peine, je ne suis qu'une suivante, et vous me le faites bien sentir.

DORANTE
Moi, Lisette! est-ce à vous à vous plaindre ? Vous qui me voyez prendre mon parti sans me rien dire.

SILVIA
Hum, si je voulais, je vous répondrais bien là-dessus.

DORANTE
Répondez donc, je ne demande pas mieux que de me tromper. Mais que dis-je ! Mario vous aime.

SILVIA
Cela est vrai.

DORANTE
Vous êtes sensible à son amour, je l'ai vu par l'extrême envie que vous aviez tantôt que je m'en allasse, ainsi, vous ne sauriez m'aimer.

SILVIA
Je suis sensible à son amour, qui est-ce qui vous l'a dit ? Je ne saurais vous aimer, qu'en savez-vous ? Vous décidez bien vite.

DORANTE
Eh bien, Lisette, par tout ce que vous avez de plus cher au monde, instruisez-moi de ce qui en est, je vous en conjure.

SILVIA
Instruire un homme qui part !

DORANTE
Je ne partirai point.

SILVIA
Laissez-moi, tenez, si vous m'aimez, ne m'interrogez point ; vous ne craignez que mon indifférence et vous êtes trop heureux que je me taise. Que vous importent mes sentiments ?

DORANTE
Ce qu'ils m'importent, Lisette ? Peux-tu douter encore que je ne t'adore ?

SILVIA
Non, et vous me le répétez si souvent que je vous crois ; mais pourquoi m'en persuadez-vous, que voulez-vous que je fasse de cette pensée-là Monsieur ? Je vais vous parler à cœur ouvert, vous m'aimez, mais votre amour n'est pas une chose bien sérieuse pour vous, que de ressources n'avez-vous pas pour vous en défaire ! La distance qu'il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l'envie qu'on aura de vous rendre sensible, les amusements d'un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m'entretenez impitoyablement, vous en rirez peut-être au sortir d'ici, et vous aurez raison ; mais moi, Monsieur, si je m'en ressouviens, comme j'en ai peur, s'il m'a frappée, quel secours aurai-je contre l'impression qu'il m'aura faite ? Qui est-ce qui me dédommagera de votre perte ? Qui voulez-vous que mon cœur mette à votre place ? Savez-vous bien que si je vous aimais, tout ce qu'il y a de plus grand dans le monde ne me toucherait plus ? Jugez donc de l'état où je resterais, ayez la générosité de me cacher votre amour : moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime, dans les dispositions où vous êtes, l'aveu de mes sentiments pourrait exposer votre raison, et vous voyez bien aussi que je vous les cache.

DORANTE
Ah, ma chère Lisette, que viens-je d'entendre ! Tes paroles ont un feu qui me pénètre, je t'adore, je te respecte, il n'est ni rang, ni naissance, ni fortune qui ne disparaisse devant une âme comme la tienne ; j'aurais honte que mon orgueil tînt encore contre toi, et mon cœur et ma main t'appartiennent.

SILVIA
En vérité ne mériteriez-vous pas que je les prisse, ne faut-il pas être bien généreuse pour vous dissimuler le plaisir qu'ils me font, et croyez-vous que cela puisse durer ?

DORANTE
Vous m'aimez donc ?

SILVIA
Non, non ; mais si vous me le demandez encore, tant pis pour vous.

DORANTE
Vos menaces ne me font point de peur.

SILVIA
Et Mario, vous n'y songez donc plus ?

DORANTE
Non, Lisette ; Mario ne m'alarme plus, vous ne l'aimez point, vous ne pouvez plus me tromper, vous avez le cœur vrai, vous êtes sensible à ma tendresse, je ne saurais en douter au transport qui m'a pris, j'en suis sûr, et vous ne sauriez plus m'ôter cette certitude-là.

SILVIA
Oh, je n'y tâcherai point gardez-la, nous verrons ce que vous en ferez.

DORANTE
Ne consentez-vous pas d'être à moi ?

SILVIA
Quoi, vous m'épouserez malgré ce que vous êtes, malgré la colère d'un père, malgré votre fortune ?

DORANTE
Mon père me pardonnera dès qu'il vous aura vue, ma fortune nous suffit à tous deux, et le mérite vaut bien la naissance : ne disputons point, car je ne changerai jamais.

SILVIA
Il ne changera jamais ! Savez-vous bien que vous me charmez, Dorante ?

DORANTE
Ne gênez donc plus votre tendresse, et laissez-la répondre...

SILVIA
Enfin, j'en suis venue à bout ; vous, vous ne changerez jamais ?

DORANTE
Non, ma chère Lisette.

SILVIA
Que d'amour !

Marivaux, Le jeu de l’amour et du hasard - Acte III, scène 8

Cette scène est un moment clé pour le dénouement. En effet, nous ne sommes plus cette fois dans l’esquive du dialogue, ni dans le cache-cache, mais dans la rencontre, la reconnaissance et l’aveu de l’amour. Nous étudierons d’abord la distance déconcertante que semble afficher les héros au moment de l’aveu/ Ensuite, nous nous intéresserons à l’émotion qui semble les submerger.

I. La distance

A. Présence et affrontement dans le dialogue

A la réplique 1 et 2, on notera l’enchaînement du dialogue « peux-tu douter encore que je ne t’adore » (Dorante), « non » (Silvia). On souligne la concision de la réponse et son caractère descriptif. Pour la première fois il y a un accord entre les partenaires. Adéquation parfaite entre la parole adressée et la réponse qu’on lui envoie. Il y a donc non seulement triomphe de l’amour mais aussi triomphe de la parole, de la communication. On notera, toujours dans la réplique 2, le lien cause à effet entre la parole et le triomphe de l’amour « vous me le répétez si souvent que je vous crois ». Non seulement le dialogue fonctionne mais en outre pour la première fois le texte souligne la réalité de cette communication. Silvia dit « Je vais vous parler à cœur ouvert ». Le texte établit encore un lien entre la parole qui avoue et l’amour qu’elle autorise. « Pourquoi m’en persuadez-vous ? que voulez –vous que je fasse de cette pensée-là, Monsieur ? », on a donc un lien entre la parole et l’action qui s’en suit.

B. Distance et division

Les personnages au moment où ils semblent réuni se trouvent de nouveau diviser par un autre problème « je vous crois, mais pourquoi m’en persuadez-vous ? que voulez vous que je fasse de cette pensée-là, Monsieur ? », le « mais » adversatif renforce l’opposition entre l’aveu et le questionnement et l’opposition entre la première proposition assertive (affirme) « je vous crois » et les deux autres propositions qui sont interrogatives. On passe donc à la question de Dorante « est-ce que tu me crois » à la réponse de Silvia « Pourquoi te croirais-je ? », ce qui est un déplacement de la question, c'est-à-dire à nouveau un pas sur le côté de la part de Silvia.

La question se porte d’abord sur l’amour. La question se porte ensuite sur le pourquoi ? La distance que prend Silvia est celle de quelqu'un qui prend distance à elle-même d’où la division.

Cette mise à distance qu’opère Silvia est aussi une distance entre le présent et l’avenir. A la réplique 2, ligne 88 « Vous m’aimez », on a du présent. Simplicité de l’amour dans le présent déjà menacé par « mille objets que vous allez trouvé sur votre chemin » à la ligne 92, « l’envie qu’on aura de vous rendre sensible » à la ligne 93, « les amusements d’un homme de votre condition » à la ligne 94. « Vous en rirez peut-être », on a ici l’emploi d’un futur. On notera que le rire est une mise à distance (cf. acte II, scène 9 « le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour »). Mise à distance permanente de Silvia. A la ligne 96-97, on a un raccourci temporel «si je m’en ressouviens» (présent rétroactif) , «comme j’en ai peur» (présent d’énonciation), «s’il m’a frappée» (passé), «quel secours aurai-je contre l’impression qu’il m’aura faite» (futur antérieur, c'est-à-dire un futur déjà vu dans le passé) .

C. La distance entre Silvia et Dorante

Dorante tutoie Silvia alors que Silvia tutoie Dorante. Dorante, dit Lisette, Silvia dit Monsieur. La distance sociale est affichée par le jeu des pronoms et par les appellatifs. Cette distance est énoncé explicitement par Silvia à la ligne 91 « La distance qu’il y a de vous à moi ». La tirade de Silvia va être entièrement concentrer sur cette distance entre « vous » et « moi », à ligne 88 « vous m’aimez », le vous est sujet de l’amour. La fin de la proposition « n’est pas une chose bien sérieuse pour vous », où le vous n’est plus sujet de l’amour.

Omniprésence des « vous » presque au détriment du « je » et du « moi ».
Opposition entre l’emploi du verbe « vous m’aimez », un emploi absolu (=coupé du reste), hyperbolique et le commentaire « votre amour n’et pas une chose bien sérieuse pour vous », le commentaire relativise cet amour. Contradiction logique, d’autant plus qu’elles se concentrent sur un seul temps, le présent.
Opposition ente le « vous » sujet de l’action et le « vous », sujet interprétatif de cette action.

Silvia introduit de la distance à l’intérieur même de Dorante qu’elle suppose diviser mais aussi entre Dorante et elle-même, à la ligne 95-96, « vous en rirez […] mais moi, Monsieur », le mais adversatif et surtout la forme renforcée de la première personne. En français le mot « moi » est la forme renforcée de la première personne, en opposition à je et me.

« Moi qui vous parle » à la ligne 103, montre une opposition de distance de « vous » à « moi ». Cette distance de vous à moi structure la tirade : à la ligne 87 « pourquoi m’en persuadez-vous [de votre amour] », le vous est destinateur. « que voulez-vous que je fasse » à la ligne 88, le moi est destinataire. De même à la ligne 103 « Moi qui vous parle » souligne l’opposition avec la ligne 88 « vous m’aimez », deuxième personne plus l’amour plus la réalité de l’amour à laquelle Silvia oppose le « je » de sa personne et où Silvia n’est pas dans l’amour mais dans la parole. Aveux paradoxale de Silvia « Moi qui vous parle, je me ferais un scrupule de vous dire que je vous aime », prétérit de Silvia, elle ne dit pas qu’elle l’aime, mais elle le dit quand même. Silvia ne peut-être le sujet de l’aveu amoureux, elle ne peut-être que le destinataire.

II. Une scène d’émotion

1. L’émotion de Silvia

Abondance des points d’interrogations, d’exclamations.

Toute la tirade de Silvia se construit sur un rythme crescendo comme à la ligne 90 « la distance qu’il y a de vous à moi, mille objets que vous allez trouver sur votre chemin, l’envie qu’on aura de vous rendre sensible, les amusements d’un homme de votre condition, tout va vous ôter cet amour dont vous m’entretenez impitoyablement. », on a une structure énumérative laquelle culmine dans le tout globalisant tout qui semble résumer cette accumulation. A la ligne 97 « Mais moi, Monsieur… », à la ligne 99 « Qui est-ce qui me dédommagera ? ».

2. L’émotion résulte de l’opposition entre la légèreté de Dorante et la gravité de Silvia

Lorsque Silvia par de Dorante, elle a recours au vocabulaire de la futilité, de la frivolité, quelque chose de pas bien sérieux « vous en rirez », les « amusements ». Inversement, le vocabulaire de Silvia la concernant marque la gravité « Votre Amour s’il m’a frappé », « dédommager », « perte », le tout exprime la détresse le désarroi. Opposition presque en chiasme entre Silvia et Dorante à la ligne 96-97 « Vous en rire peut-être au sortir d’ici », « Mais moi, Monsieur si je m’en ressouviens, comme j’en ai peur ».

Vous rirez [Rire] -> Sortir d’ici [demain]
Si je m’en ressouviens [Passé]-> comme j’en ai peur [peur]

3. Un aveu enfin prononcé

La tirade se termine effectivement par l’aveu de Silvia, mais l’aveu est négatif « Je me ferai un scrupule de vous dire que je vous aime ». L’aveu de l’amour touche à la cruauté, à la ligne 94 « cet amour dont vous m’entretenez impitoyablement », « ayez la générosité de me cacher votre amour » à la ligne 103. C’est « un scrupule de vous dire que je vous aime », c’est par honnêteté que l’on ne le dit pas.
Silvia au moment de l’aveu est seule plus que jamais, à la ligne 91 « la distance qu’il y a de vous à moi », l’opposition entre Silvia et les « mille objets de rivalité », « tout va vous ôter cet amour ». Silvia est seule contre tous.

La forme même de la tirade isole en quelque sorte Silvia dans un discours où elle n’est plus dans l’échange.