Racine, Bajazet - Acte V, scène 11

Commentaire entièrement rédigé en deux parties :
I. Un dénouement sous forme de récit,
II. Les pouvoirs de la parole

Dernière mise à jour : 26/04/2021 • Proposé par: marier (élève) •

Texte étudié

Scène XI

Atalide, Acomat, Osmin, Zaïre

ACOMAT

Ses yeux ne l’ont-ils point séduite ?
Roxane est-elle morte ?

OSMIN

Oui. J’ai vu l’assassin,
Retirer son poignard tout fumant de son sein.
Orcan, qui méditait ce cruel stratagème,
La servait à dessein de la perdre elle-même,
Et le sultan l’avait chargé secrètement
De lui sacrifier l’amante après l’amant.
Lui-même, d’aussi loin qu’il nous a vus paraître :
« Adorez, a-t-il dit, l’ordre de votre maître ;
De son auguste seing reconnaissez les traits,
Perfides, et sortez de ce sacré palais ».
À ce discours, laissant la sultane expirante,
Il a marché vers nous, et d’une main sanglante,
Il nous a déployé l’ordre dont Amurat
Autorise ce monstre à ce double attentat.
Mais, seigneur, sans vouloir l’écouter davantage,
Transportés à la fois de douleur et de rage,
Nos bras impatients ont puni son forfait,
Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.

ATALIDE

Bajazet !

ACOMAT

Que dis-tu ?

OSMIN

Bajazet est sans vie.
L’ignoriez-vous ?

ATALIDE

Ô ciel !

OSMIN

Son amante en furie,
Près de ces lieux, Seigneur, craignant votre secours,
Avait au nœud fatal abandonné ses jours.
Moi-même des objets j’ai vu la plus funeste,
Et de sa vie en vain j’ai cherché quelque reste :
Bajazet était mort. Nous l’avons rencontré
De morts et de mourants noblement entouré,
Que vengeant sa défaite et cédant sous le nombre,
Ce héros a forcés d’accompagner son ombre.
Mais puisque c’en est fait, Seigneur, songeons à nous.

ACOMAT

Ah ! destins ennemis où me réduisez-vous ?
Je sais en Bajazet la perte que vous faites,
Madame. Je sais trop qu’en l’état où vous êtes
Il ne m’appartient point de vous offrir l’appui
De quelques malheureux qui n’espéraient qu’en lui ;
Saisi, désespéré d’une mort qui m’accable,
Je vais, non point sauver cette tête coupable,
Mais, redevable aux soins de mes tristes amis,
Défendre jusqu’au bout leurs jours qu’ils m’ont commis.
Pour vous, si vous voulez qu’en quelque autre contrée
Nous allions confier votre tête sacrée,
Madame, consultez : maîtres de ce palais,
Mes fidèles amis attendront vos souhaits ;
Et moi, pour ne point perdre un temps si salutaire,
Je cours où ma présence est encor nécessaire ;
Et jusqu’au pied des murs que la mer vient laver,
Sur mes vaisseaux tout prêts je viens vous retrouver.

Racine, Bajazet - Acte V, scène 11

Introduction

Dans sa tragédie Bajazet, Racine exploite l’histoire turque (le monde ottoman étant très à la mode au 17ème siècle). Il reconstitue « une aventure arrivée dans le sérail, il n’y a pas plus de trente ans » (première préface de Racine, 1672) et redonne vie à des personnages historiques. Comme dans nombre de tragédies de Racine, l’action dans Bajazet apparaît comme le passage continuel d’un état à un autre jusqu’à un état définitif qu’on appelle dénouement. D’ailleurs on affirme souvent que la tragédie de Racine est la recherche d’un dénouement : c'est-à-dire qu’un problème est posé dans l’exposition, puis tout au long de la pièce les personnages cherchent une solution mais celle-ci ne se détermine qu’à l’acte 5. Le dénouement peut se produire par l’effet d’un récit ou se passer en action, c'est-à-dire sous les yeux des spectateurs. Ici, la scène 10 de l’acte 5 semble constituer un revirement de situation pour les personnages d’Acomat et Atalide puisque Zaïre annonce la mort de Roxane assassinée par Orcan. A cette nouvelle, Atalide exprime sa joie car elle croit Bajazet en vie et la possibilité d’une fin heureuse : vers 1673 : « Juste ciel, l’innocence a trouvé ton appui ! Bajazet vit encore, Vizir, courez à lui ! » Mais deux vers plus loin, la scène 11 de l’acte 5, avec l’arrivée d’Osmin et le récit qu’il fait des évènements, contrecarre leurs espérances et ce semblant de revirement de situation. Dans un premier temps, nous étudierons les caractéristiques et les effets de ce dénouement sous forme de récit et dans un deuxième et dernier temps, nous verrons en quoi cette scène donne à voir les pouvoirs de la parole.

I. Un dénouement sous forme de récit

a) Effets dramaturgiques

La tuerie qui vient d’avoir lieu (mort de Roxane, Bajazet, Orcan et autres personnages secondaires) est annoncée par Osmin. On peut tout d’abord considérer que le récit d’Osmin permet de représenter ce que les bienséances ne veulent pas montrer. Mais le récit d’Osmin permet surtout un certain nombre d’effets stylistiques que n’aurait pas permis un dénouement en action. Osmin apparaît comme une sorte de messager du dénouement. Il narre les évènements qui viennent de se passer hors de la scène. Il apprend à Atalide et Acomat la grande tuerie qui vient d’avoir lieu. La mort de Roxane avait déjà été annoncée à la scène précédente et il est important de noter que le lecteur à un savoir supérieur aux personnages que sont Acomat et Atalide car il sait déjà que Bajazet a trouvé la mort (et cela il l’a appris à la scène 4 de l’acte 5 lorsque Roxane dit à Bajazet : « Sortez ! »). Le récit d’Osmin met en évidence l’infériorité du savoir des personnages par rapport au spectateur : (vers 1694) : Osmin : « Bajazet est sans vie. L’ignoriez vous ? ». Le récit d’Osmin permet d’insister sur le sort tragique qu’ont rencontré les personnages ; on a ainsi tout un champ lexical de la vengeance : vers 1678 « ce cruel stratagème », vers 1680 « secrètement », vers 1689 « ce double attentat », vers 1692 « son forfait », vers 1693 « Et vengé dans son sang », vers 1702 « vengeant sa défaite » …. avec également le champ lexical de la mort. Osmin insiste notamment sur l’issue fatale qu’a connue Bajazet par le biais de la répétition : vers 1693 « la mort de Bajazet », vers 1694 « Bajazet est sans vie », vers 1700 « Bajazet était mort ». On a une sorte de déclinaison de toutes les façons de dire que Bajazet est mort. Le récit d’Osmin permet de conférer au dénouement une certaine rapidité. En effet ici les paroles vont plus vite que les actes. Il y a une véritable rapidité dans l’annonce de cette tuerie. Osmin condense les évènements ; il résume assez brièvement le sort sanglant qu’ont connu les personnages. En quelques vers : Osmin annonce la mort de plusieurs personnages. Prenons un exemple de cette rapidité dans l’annonce du sort des personnages : au vers 1676, Acomat demande : « Roxane est-elle morte ? » et Osmin répond : « Oui ». Donc en un mot (« oui ») qui est monosyllabique, le sort de Roxane est définitivement réglé. Il en est de même pour l’annonce de la mort de Bajazet qui est annoncée en l’espace d’un hémistiche : vers 1691 : « Transportés à la fois de douleur et de rage, Nos bras impatients ont puni son forfait, Et vengé dans son sang la mort de Bajazet. » (la mort de Bajazet = un hémistiche). Au vers 1700, Osmin dit (en parlant de Bajazet) : « Nous l’avons rencontré, De morts et de mourants noblement entouré » : l’expression « de morts et de mourants » est une figure de la dérivation (deux mots dérivés de la même origine en l’espace d’un hémistiche) qui annonce une quantité (certainement) d’esclaves qui sont morts ou en train de mourir. Cette figure dénote l’abondance et connote la rapidité du massacre. Donc Osmin annonce de manière successive et rapide la mort de tous ces personnages puis souligne également l’urgence qu’il y a à décider du sort de ceux qui restent : vers 1704 : « Mais puisque c’est en fait, Seigneur, songeons à nous. » Le récit d’Osmin accélère le tempo et on peut également noter qu’Osmin ne respecte pas la chronologie des faits (ce qui a des impacts d’un point de vue dramatique, c'est-à-dire au niveau de l’action).

b) Effets dramatiques

En effet, Osmin rapporte d’abord les circonstances de la mort de Roxane puis d’Orcan et enfin annonce la mort de Bajazet alors que la mort de Bajazet a eu lieu avant celle de Roxane et Orcan. Il y a une sorte de malentendu entre les personnages puisque Osmin pense que les autres personnages ont déjà été informés du sort de Bajazet. Ce malentendu entraîne un retardement dans l’annonce de la mort de Bajazet. On peut donc supposer que ce retardement ainsi que la confirmation de la mort de Roxane accroît les espérances d’Acomat et Atalide quant à la possibilité d’une fin heureuse. Et l’annonce de la mort de Bajazet crée d’autant plus un effet de surprise chez Acomat et Atalide. Le récit d’Osmin constitue un véritable revirement de situation : Roxane croyait échapper à la vengeance d’Amurat en lui présentant la tête de Bajazet or elle est tuée par Orcan sur l’ordre d’Amurat ; Acomat croyait arriver à temps pour sauver Bajazet et réussir à le mettre à la tête du pays de même qu’Atalide pensait Bajazet en vie or on leur apprend qu’il est mort. Le récit d’Osmin contrarie et neutralise les projets d’Acomat et Atalide. Ainsi Acomat se voit contraint de prendre la fuite. Ce revirement de situation se fait rapidement et connote une certaine nécessité. Dans la scène d’exposition, Osmin avait déjà annoncé cette nécessité du dénouement : il avait dit à Acomat au vers 81 : « Mais le Sultan, surpris d’une trop longue absence, En cherchera bientôt la cause et la vengeance. » Donc Osmin, dès la scène d’exposition, avait pressenti que la vengeance du Sultan n’allait pas tarder. Et dans cette scène de dénouement, Osmin lui-même annonce la vengeance du Sultan qui a eu lieu. De même qu’on avait une chaîne amoureuse et une chaîne de culpabilité tout au long de la pièce, on a ici une chaîne de destins funestes où chacun est puni pour sa part de culpabilité. Ainsi Orcan a tué Roxane car elle a trahit le Sultan : vers 1680 : « Et le Sultan l’avait chargé secrètement De lui sacrifier l’amante après l’amant. » Bajazet, a été la victime de la fureur de Roxane : vers 1665 : « Son amante en furie, Près de ces lieux, Seigneur, craignant votre secours, Avait au nœud fatal abandonné ses jours. » Et Orcan, lui, a été tué pour venger la mort de Bajazet. On remarquera une allitération en « [s]» très importante dans la première réplique d’Osmin, notamment du vers 1676 à 1681 et du vers 1684 à 1687. Cette allitération semble accentuer le destin funeste et fatal des personnages car cette allitération est une sifflante et elle est associée à des mots dont le sens ou les connotations sont assez négatives : elle renvoie notamment à l’ennemi et à la mort (« assassin », « son poignard », « ce cruel stratagème », « Sultan », « sacrifier », « expirante », « sanglante »…). Le récit d’Osmin donne à voir la fonction meurtrière du langage. Cette scène illustre bien les pouvoirs que peut avoir le langage.

II. Les pouvoirs de la parole

a) Les mots : une arme... qui tue

On peut tout d’abord noter l’importance des mots dans cette scène. Ainsi Osmin rapporte au discours direct les paroles prononcées par Orcan (au vers 1683). Les mots sont « actes » ; ils sont « action ». Dans cette scène tout passe par le langage : Osmin raconte la tuerie qui a eu lieu et Acomat annonce sa fuite ; les deux personnages ont recours aux mots pour décrire des actes. Le récit d’Osmin, décrivant l’assassinat de Roxane, souligne la puissance meurtrière de la parole. En effet, c’est la parole d’Amurat, plus précisément l’ordre d’Amurat, qui a déclenché la tuerie finale. L’ordre d’Amurat a été une arme pour Roxane afin de tuer Bajazet. Mais cet ordre était finalement « à double tranchant » puisque c’est ce même ordre qui a tué Roxane. Ainsi, Osmin dit : (vers 1688) «  Il nous a déployé l’ordre dont Amurat Autorise ce monstre à ce double attentat. » Donc Roxane et Bajazet sont les victimes de l’ordre d’Amurat, donc de sa parole. D’une autre manière, on peut se demander si Osmin, en faisant le récit de la mort de Bajazet, n’est pas en train de tuer peu à peu Atalide ( ?). Cette scène montre que les mots peuvent donner la mort.

b) Les mots : une incarnation de la toute puissance d’Amurat

Amurat est un parapersonnage : il est absent mais présent en même temps. Son ordre, qui a tué Roxane et Bajazet, est bel et bien un signe de sa toute puissance. Les répliques d’Acomat et d’Osmin révèlent également la toute puissance de ce personnage. Osmin rapporte au discours direct les paroles prononcées par Orcan (esclave d’Amurat) avant de mourir : vers 1683 : « Adorez, a-t-il dit, l’ordre de votre maître ; De son auguste seing reconnaissez les traits. » Donc avant de mourir, Orcan a affirmé que l’ordre d’Amurat (qui s’est concrétisé) doit être respecté et vénéré ; sa vengeance doit être reconnue comme un signe de sa toute puissance. Cette réhabilitation de la toute puissance d’Amurat est également connotée par l’expression « l’ordre de votre maître ». Cette expression fait écho à l’expression « son ordre » (au vers 76 dans la scène d’exposition). « Son ordre » (de la scène d’exposition) s’est donc ici transformé en « l’ordre de votre maître » : ce qui montre bien la suprématie d’Amurat sur les autres personnages et son autorité souveraine. Osmin souligne bien l’hégémonie d’Amurat en parlant de « double attentat » (vers 1689) pour évoquer sa vengeance. Au vers 1680 : « Et le Sultan l’avait chargé secrètement », la césure se fait après « avait » donc on a une pause entre « avait » et « chargé », ce qui accentue le suspens dramatique et laisse planer la menace, le danger que représente Amurat. Le discours d’Acomat, marqué par l’urgence : vers 1718 « pour ne point perdre un temps si salutaire », vers 1719 « je cours », vers 1721 « mes vaisseaux tout prêts », souligne l’imminence du retour d’Amurat. Donc Amurat est un personnage invisible mais présent. On peut se demander s’il n’incarne pas un aspect de la transcendance. Bien qu’on ne le voie pas, il apparaît comme une sorte de démiurge supérieur aux autres personnages.

c) Les mots & le silence : révélation de l’impuissance des personnages présents

Si les mots incarnent la puissance d’Amurat, ils révèlent, à contrario, l’impuissance des personnages présents. Les mots permettent l’expression du pathos (de la souffrance). On notera les deux interjections d’Atalide : vers 1694 « Bajazet ! », vers 1695 « O ciel ! » et l’interjection d’Acomat au vers 1705 : « Ah ! Destins ennemis ». Acomat développe le champ lexical de la souffrance : vers 1709 « quelques malheureux qui n’espéraient qu’en lui », vers 1710 « une mort qui m’accable », vers 1712 « mes tristes amis ». On a un surgissement des pathemata : le spectateur ressent de la pitié et de la crainte pour ces personnages dont le sort n’est pas encore réglé. Au vers 1710, Acomat se dit « saisi, désespéré » : on notera la gradation croissante au niveau du nombre de syllabes (saisi = deux syllabes et désespéré = quatre syllabes) de même la gradation croissante du sens (« désespéré » est un terme beaucoup plus fort que « saisi »). Au vers 1718, Acomat affirme : « Et moi, pour ne point perdre un temps si salutaire » : on remarquera que la césure (au vers 1718) se fait juste après le verbe « perdre » donc l’accent tonique porte sur « perdre » et en effet, Acomat est en train de « perdre » ou plutôt « a perdu ». Face au récit d’Osmin, Acomat se voit dans l’obligation de prendre la fuite en toute urgence, de même qu’il propose la fuite à Atalide (mais celle-ci ne donne pas de réponse). On peut en effet constater que l’absence de mots est aussi (dans cette scène) un signe d’impuissance. Après deux brèves interventions, Atalide se réduit au silence pendant tout le reste de la scène. Et lorsque Osmin raconte les circonstances de la mort de Bajazet : Atalide ne réagit plus. Son silence n’en suscite que d’autant plus la compassion car il est le signe de son effondrement et de son anéantissement. Atalide n’a plus la force de parler de même qu’elle n’aura plus la force de vivre. Zaïre est muette durant toute la scène. Elle est incapable de parler de même qu’elle gardera le silence à la scène suivante (en effet elle n’interviendra pas dans le discours de sa maîtresse) et sera ainsi incapable de tenter de la raisonner pour la sauver. Son silence est peut être dû à sa condition sociale mais peut aussi être interprété comme un signe de faiblesse et d’impuissance. Ainsi les mots mais aussi l’absence de mots permettent de dire le pathétique et le tragique de la situation.

Conclusion

Dans cette scène 11 de l’acte 5, Osmin révèle la tuerie déclenchée par Amurat. Acomat et Atalide apprennent enfin et de manière inopinée le sort réservé à Bajazet (déjà connue du spectateur). Ce dénouement sous forme de récit a des effets dramaturgiques (rapidité du dénouement, procédés d’insistance…) et des effets dramatiques (revirement de situation pour les personnages, fuite d’Acomat…). Cette scène donne à voir la puissance meurtrière du langage. Les mots apparaissent comme une incarnation de l’être supérieur qu’est Amurat. A contrario, l’expression du pathos et le silence tragique traduisent l’impuissance des personnages présents. La « fin du dénouement » se fera, non plus sous l’effet d’un récit, mais en action, sous les yeux des spectateurs (puisque Atalide se tuera sur scène).