La recherche du bonheur est-elle nécessairement immorale ?

Corrigé en trois parties.

Dernière mise à jour : 28/06/2021 • Proposé par: bucheron (élève) •

Introduction

En temps de crise politique, le seul souci de mon intérêt personnel, dont dépend mon bonheur immédiat, me portera nécessairement à agir contre le bien commun; comme l'atteste le cas de la collaboration durant la Seconde Guerre mondiale. Tout choix moral par conséquent suppose que soit surmontée l'aspiration au seul bien-être et confort individuels, au profit d'intérêts plus larges. La recherche exclusive du bonheur est donc essentiellement individualiste, et nécessairement immorale en ce sens. Pourtant, l'aspiration au bonheur, commune à tous, ne saurait être entièrement confondue avec la recherche du plaisir immédiat : le bonheur désigne en effet un état complet et durable, dans lequel est également visée l'harmonie avec autrui. On ne saurait être pleinement heureux en désaccord avec les autres comme avec sa propre conscience. D'où le problème : la recherche du bonheur est-elle nécessairement immorale, ou peut-on la rendre conciliable avec les exigences de la moralité ?

I. Oui, la recherche du bonheur est nécessairement immorale

a) Dans la recherche du bonheur individuel, l'homme ne vise que son intérêt propre

Le bonheur évoque un état de plénitude, une situation de plaisir absolu ou de confort total, à laquelle il est tentant de sacrifier tout autre intérêt. La recherche du bonheur individuel est donc, en ce sens, exclusive et égoïste et, pour cette raison, immorale.

b) La recherche du bonheur détourne de la recherche de la vérité et de la justice

Parce qu'il désigne un état dans lequel tous nos désirs, ou la plupart d'entre eux, sont satisfaits, le bonheur renvoie à une situation imaginaire et inaccessible. La poursuite du bonheur repose en ce sens sur une erreur de jugement ; celle de croire que le bonheur ainsi compris existe et doit être préféré à toute autre chose. La recherche de la vérité et de la justice enseignent au contraire que nos désirs sont perpétuellement insatisfaits, et qu'il est à la fois illusoire et injuste d'être gouverné par eux plutôt que par sa raison. La raison seule en effet commande de poursuivre un bien commun à tous.

La recherche du bonheur n'est pas seulement celle du plaisir. C'est aussi la recherche d'une paix et d'une harmonie intérieures. Comme telle, loin de s'opposer aux intérêts de la morale, elle peut coïncider avec eux.

II. La recherche du bonheur est une aspiration essentiellement morale

a) La recherche du bonheur est une aspiration à la fois spirituelle et raisonnable

Le bonheur en réalité ne saurait être assimilé à la seule satisfaction des désirs; au plaisir immédiat : en effet, en recherchant le bonheur, l'homme ne recherche pas seulement une situation matériellement satisfaisante, mais aussi et surtout un état d'harmonie et de plénitude intérieur ; un accord avec lui-même comme avec autrui. Loin d'être nécessairement immorale, il semblerait au contraire que la recherche du bonheur, comme recherche spirituelle et raisonnable, ait partie liée avec la moralité.

b) La recherche du bonheur suppose celle de la vertu

En réalité, on ne saurait la dissocier du désir d'être vertueux. Ainsi l'Antiquité définit-elle le bonheur comme souverain bien ; comme bien complet ou comme état de paix intérieur; auquel seul l'homme sage peut accéder en se rendant maître de ses passions. Seule la vertu, par conséquent, rend véritablement heureux ; on ne saurait rechercher le bonheur sans vouloir en même temps la vertu (cf. en particulier le Manuel, d'Épictète).
Pourtant, cette conception du bonheur est discutable : il semblerait en effet que le souverain bien reste un idéal hors d'atteinte et que la vertu, en réalité, ne procure pas nécessairement le bonheur. Plus fondamentalement : la recherche du bonheur, comme recherche intéressée, est-elle réellement compatible avec l'essence de la vertu et celle de la moralité ?

III. La recherche du bonheur peut être immorale mais elle ne l'est pas nécessairement

a) Substituer la recherche du bonheur à celle de la liberté est immorale

La morale désigne l'ensemble des lois qu'un homme produit par sa raison, en vue de réaliser sa liberté. Or, si, comme telle, elle ne procure pas le bonheur ni ne consiste à le rechercher, c'est parce que, comme l'affirme Kant, l'homme est double : d'un côté, en effet, il est libre pour autant qu'il possède le principe de la détermination de sa volonté ; la faculté d'obéir à des lois raisonnables (qui valent pour lui comme pour tous), au mépris de ses intérêts individuels. D'un autre côté, l'homme est aussi sensible, c'est-à-dire soumis à ces mêmes intérêts ; désirs et inclinations particuliers dont fait partie l'aspiration au bonheur.
En poursuivant son propre bonheur l'homme ne fait donc pas la preuve de son autonomie; de sa liberté; mais de sa dépendance à l'égard de ses penchants sensibles : taire la vérité pour ne pas s'attirer d'ennuis, alors que l'avenir d'une personne innocente en dépend, est sans doute conforme à la recherche du bonheur ; cela revient cependant, en se soumettant à ses intérêts du moment, à nier sa propre capacité à s'en dégager par la raison, donc à renoncer à son autonomie.

a) La recherche du bonheur est par elle-même amorale

Préférer son bonheur à sa liberté ; ou substituer la quête du bonheur à l'exigence de liberté ; est donc essentiellement immoral.
Il reste que, la recherche du bonheur est par elle-même amorale ; c'est-à-dire indifférente à la moralité, pour autant qu'elle ne porte atteinte ni à ma liberté ni à celle d'autrui.
Ainsi le désir d'équilibre personnel ou la volonté d'établir en soi un état stable de bien-être et d'harmonie ne sont en eux-mêmes ni moraux, ni immoraux. Il y a plus : le bonheur, lorsqu'il fait l'objet d'une disposition intérieure et volontaire (lorsqu'il résulte de la volonté d'en être soi-même l'auteur), et à condition d'être subordonné à la morale, doit même être légitimement recherché. L'homme qui veille jalousement à son bonheur exerce le bien et la justice avec plus de facilité en effet que l'homme que le malheur accable.

Conclusion

La recherche du bonheur peut être immorale, quand elle prend la forme d'une recherche de bien-être exclusive et égoïste, au détriment de toute autre considération relative au bien commun et à la liberté. Pourtant, elle ne l'est pas nécessairement, dans la mesure où le souci d'être heureux, commun à tous les hommes, n'entrave pas l'exercice de la moralité; qu'il peut même, au contraire, en un sens, faciliter.