Chaque homme sur Terre aspire un jour à être heureux dans sa vie. Cet état se définit par la jouissance du bonheur, mais le concept et la définition de celui-ci est propre à chaque individu. Le degré de bonheur atteint, le contentement de cet état, n’est pas le même selon les personnes. Quant à la société, elle est en terme général, un ensemble d’individus humains en relation d’interdépendance et organisé par des institutions, exprimées sous la forme de règles naturelles ou conventionnelles.
Le sujet suggère d’une part que certains éléments de la société peuvent nuire au bonheur, mais qu’ils peuvent cependant contribuer à favoriser celui-ci. Les contraintes extérieures et indépendantes de notre volonté peuvent-elles entraver notre bonheur ? Nous aborderons dans un premier temps la politique de l’État, étant donné que les hommes, dépourvus de lois politiques, seraient poussés à s’entre-détruire, ce qui amène alors sa fonction de médiation dans la société. Puis, lors d’un second temps, nous verrons également non pas une loi écrite, mais une loi humaine, suggérée, que tout le monde respecte sans vraiment l’exprimée, une loi qui, si elle n’est pas respectée, peut nous exclure de la société : la morale. Enfin, l’individualisme de nos sociétés est souvent perçu comme un signe alarmant d’une société en décomposition qui prime sur la division, cependant l’individualisme a permis l’émergence d’une nouvelle idéologie, celle de la solidarité, une forme nouvelle de la fraternité et de l’entraide.
I. La société, par l’État, permet l’ordre social
Il ne semble pas possible de séparer l’État et la société, car leurs relations sont nécessaires. Sans la loi politique, les hommes ne peuvent accéder au bonheur.
En effet les hommes dépourvus de lois politiques ne parviennent pas à respecter la vie ou la propriété des autres, c’est ce qui les pousse à s’entre-détruire. Ainsi, si l’individu en recherchant chacun pour lui-même son propre bonheur ne peut s’empêcher de nuire à la vie ou à la propriété d’autrui, ce serait à la loi de permettre la réalisation du bonheur de tous les individus en organisant leurs relations et en prévoyant des sanctions en cas d’infractions. La loi est un instrument politique qui permet à chacun d’accéder au bonheur. La politique est l’organisation des actions individuelles en vue du bonheur de tous. Il s’agit alors d’adopter une forme politique qui permette à chacun d’être équilibré, ce qui peut se faire selon Platon, uniquement si les philosophes sont au pouvoir. Le bonheur de l’État coïncide donc avec le bonheur des individus. Dans la mesure où si tous les hommes recherchent le bonheur, il semble qu’on puisse légitimement attribuer à la loi cette fonction générale. En effet la loi, en organisant les relations entre les hommes, serait un instrument à visée universelle différent de la volonté individuelle qui est souvent changeante.
Mais si la loi est un instrument politique qui permet d’assurer un contenu d’ordre général, est-ce vraiment à elle de s’occuper d’un but qui est susceptible de différer d’un individu à un autre ? Le bonheur n’est pas un concept unifié. Si les hommes appellent par un mot unique (bonheur) l’objet de leur quête, cela ne signifie pas que ce concept soit identique. Il y a même de grandes chances qu’elles soient absolument différentes : l’un se voudrait riche, l’autre intelligent, l’autre beau ou simplement moins solitaire... Il y aurait autant de conceptions du bonheur différentes que de personnes vivant sur cette terre. Si le bonheur est un concept qui ne relève que de la singularité de chacun, la loi ne peut imposer de contenu prescriptif sans heurter les différences entre les individus et les désirs qui leur sont propres. Nous avons en effet montré que la loi avait une visée générale qui s’impose à tous de manière identique, comme par exemple dans la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen : « tous les hommes sont libres et égaux en droits ». On peut constater que le contenu est général et ne se préoccupe pas de là singularité des individus. Cependant le bonheur désigne la satisfaction durable des désirs d’un individu, et ces désirs différents d’un individu à un autre. Par conséquent, si la loi cherche à réaliser le bonheur des individus, elle ne pourra qu’égaliser leurs désirs et faire abstraction de leurs différences propres, au risque d’imposer un bonheur universel où la loi tentera d’imposer par la force, l’idéal du bonheur d’une majorité à une minorité, qui sera potentiellement synonyme de malheur individuel et d’oppression.
Cependant il y a t-il une réelle séparation entre la loi et le bonheur individuel ? Le bonheur est strictement individuel, aussi l’État doit garder sa neutralité à l’égard des buts de la vie de chacun. John Locke a écrit dans son second Traité du Gouvernement civil publié en 1690 que l’État est semblable à un « veilleur de nuit » qui se soucie seulement de protéger les droits des individus : la vie, la liberté, la propriété et les biens. L’état se réduit donc à rendre possible la coexistence des sphères de liberté individuelles, la loi n’a pas à se soucier de rendre les hommes heureux, mais seulement à créer les conditions qui amènent à chacun le droit de chercher son propre bonheur. Mais toutes les recherches de bonheur ne sont pas permises dans la mesure où certaines viennent nuire à celles d’autrui : ma liberté s’arrête où commence celle d’autrui. Ainsi la loi en général ne s’occupe pas des individus, mais de la relation entre les individus. Elle doit veiller à ce que chacun puisse chercher son bonheur dans sa sphère de liberté sans outrepasser les limites des autres. On peut ainsi qualifier de médiation la fonction générale de la loi.
II. Mais la morale de la société ne s’accorde pas toujours avec le bonheur
Le bonheur est une envie spontanée de l’homme et n’est donc pas à mettre en lien avec la morale. Chacun aspire au bonheur, et cela fait partie de nos désirs.
Nous sommes libres de désirer, car cela est dans la nature même de l’homme. Le caractère de l’obligation morale repose sur une obligation définie par le système que l’on accepte, par la loi, la société, les circonstances. La morale sous-entend un respect du code de conduite que chacun se doit d’adopter. On nous soumet à l’idée de quelque chose d’imposé, qui relève de notre bon vouloir, mais qui, normalement, devrait relever de notre choix personnel. L’idée d’une morale apportée par la société amène une obligation qui fait tout de suite entrer en compte l’aspect contraignant, l’effort. Cela se heurte à nos envies, dont celle du bonheur qui est profondément ancrée à l’intérieur de nous-mêmes. Nos actions menées dans la société respecteraient cette obligation morale, mais pourraient à l’inverse bafouer nos propres codes moraux et notre quête du bonheur. Notre conduite personnelle, dictée par nos désirs et envies, peut se trouver en désaccord avec ce que nous dit de faire la morale.
La morale universelle et le bonheur pourraient pourtant se rencontrer. Le bonheur n’est pas en accord avec la morale d’un point de vue personnel, mais il est important d’un point de vue commun. Le bonheur est ainsi considéré dans certains pays comme un droit, et certains États donnent donc les conditions d’une possibilité du bonheur, comme par exemple dans la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique, publiée en 1776, où chaque homme dispose de « droits inaliénables », parmi lesquels la vie, la liberté et le bonheur. Ici le terme de « droit » indique l’idée d’un choix. Le citoyen américain peut donc prétendre au bonheur. L’obligation morale n’est pas explicitée, mais l’État, et plus globalement la société, s’en verrait avantagé si la population était heureuse. D’un point de vue politique, il est essentiel que le taux de bonheur, ou celui de la recherche du bonheur soit haut. Une illustration est le Bhoutan qui utilise le Bonheur National Brut depuis plus de 40 ans pour évaluer le bien-être de sa population, ou l’ONU qui a défini un indice du bonheur comme une référence, symbole de la percée des indicateurs alternatifs au PIB. Donc la moralité est aussi importante de ce point de vue, car si le bonheur n’est pas pour soi-même un devoir moral, il devient essentiel pour le bien-être commun. Du point de vue de l’économiste Daniel Cohen il est essentiel d’être heureux, ou du moins de chercher à l’être, pour le bien de tous. Il s’agirait là d’une survie de l’humanité. Pourtant, il soulève un fait de société qui peut s’avérer être un frein à cette conquête : la beauté et le superficiel.
Pour beaucoup d’êtres humains, le bonheur s’atteint par des moyens matériels, et se laisse souvent influencer par leurs émotions. Le besoin de richesse ou de succès est un sentiment très répandu, mais il traduit une nécessité personnelle, si l’on peut tout du moins qualifier cela de « nécessité », car ce n’est en réalité qu’une perception, une idée de ce que peut être le bonheur. Certaines personnes associent le bonheur aux désirs, aux pulsions. Ainsi, selon Jean Bernard Cohen, pour l’homme d’aujourd’hui, le bonheur est à mettre en parallèle avec l’évolution de notre monde, les systèmes des pays, les économies en crise, les sociétés, etc. Malgré tout, nos envies personnelles doivent être minimisées afin d’agir moralement. La morale se doit de l’emporter sur un idéal de l’imagination, car si chaque individu suivait ses propres idées, alors le monde deviendrait nuisible pour tous, car il serait plongé dans le plus profond égocentrisme. Mais ainsi, tâcher de contribuer au bonheur des autres et donc de la société, ne serait-ce pas en fin de compte assurer son propre bonheur ? Cela demanderait des sacrifices personnels au profit des autres. Cependant cette notion du sacrifice ne se pose pas toujours, car on peut ressentir du bonheur en suivant nos convictions. Nous devons défendre ce qui nous semble juste et agir de telle sorte que tout le monde puisse faire la même chose. Une société où tout le monde s’entraide et se fixe pour objectif d’être heureux finirait par évoluer vers le bonheur aussi. Le bonheur peut donc se manifester sur le long terme. Le bonheur est donc une nécessité naturelle, et même morale pour notre monde.
III. Les sociétés peuvent amener au bonheur, en rendant les individus engagés
Les éléments permettant d’expliquer la montée de l’individualisme sont multiples. Mais tous ces éléments ont un point commun : ils trouvent leur origine dans la nature même de notre société, une société de consommation, développée, urbaine et industrielle, où la solidarité est institutionnalisée (cette société nous conditionne à toujours vouloir concrétiser nos envies, mais aussi à en créer en permanence de nouvelles. Notre égo, notre corps ne se différencie pas toujours de notre esprit pour savoir quels désirs sont essentiels, ou non). La société urbaine et industrielle est un facteur d’isolement de l’individu, par la rupture des liens sociaux, des restrictions des liens familiaux ou encore la séparation des vies et la fragmentation du travail. Quant à la société de consommation, elle est, par le rôle de la publicité, le culte de la réussite individuelle, la hausse du niveau de vie et la diminution des conflits de classes, un important facteur du triomphe de l’individualisme. L’individu se déculpabilise donc, l’égocentrisme en sort revalorisé, et l’individualisme s’en trouve justifié. Le bonheur se voit donc restreint sur sa propre personne, ne possédant ni de curiosité ni d’ouverture pour le monde extérieur.
L’individualisme est dangereux, car il développe l’égocentrisme et fragilise l’être humain. Avec le développement de l’égocentrisme dans la société, tout est pensé, vécu, calculé en fonction de sa propre personne, on obtient donc une diminution du sens civique, en plus de la perte du contact avec la réalité sociale et autrui. La fragilisation de l’individu et de son bonheur peut alors créer un sentiment d’exclusion si on ne répond pas au discours sur l’esthétique et le mode de vie. Comme par exemple les excès des cures d’amaigrissement, du bronzage, du « body-building » ou encore l’angoisse devant la vieillesse, vécue comme une fatalité catastrophique avec le problème du « quatrième âge ». L’accomplissement de soi et le confort personnel étant devenus les buts suprêmes, tout obstacle est vécu tragiquement. L’absence de relativisation des malheurs personnels a maintenant de graves conséquences au point de vue social. L’individualisme déstabilise nos sociétés et cela provoque une rupture de la cohésion du groupe social. La société n’est plus qu’une juxtaposition d’intérêts privés. Cependant, parce qu’il place l’homme au centre de ses préoccupations, l’individualisme peut favoriser l’émergence d’une nouvelle idéologie et l’apparition de nouveaux comportements. L’individualisme repose sur un fondement positif, qui est le respect de la personne humaine. Les conséquences positives peuvent en être la reconnaissance des valeurs humaines et l’émergence d’un nouvel espace social. Sur le plan moral, l’affirmation du droit au bonheur est la forme de revendication sur la qualité de la vie. Dans ce terme, l’individualisme favorise la tolérance, le respect des différences, l’instauration d’une société plus souple, plus conviviale, d’où la citation de Saint-Exupéry : « Celui qui diffère de moi, loin de me léser, m’enrichit ».
Cette reconnaissance et cette défense des valeurs humaines se manifestent alors de façon plus concrète, une évolution positive peut (et doit) se manifester au niveau individuel comme sur le plan social. Au niveau individuel : la multiplication des possibilités d’action, les affaires locales, sont désormais souvent privilégiées au détriment du national, de l’État, jugé trop lointain et trop abstrait. Il existe divers exemples pour illustrer cela comme les associations et comités de quartiers, les conseils municipaux de jeunes, le développement du bénévolat et l’apparition des liens de solidarité locale, ou encore des comités de défense des usagers et associations de consommateurs. Mais il y a aussi la participation à de grandes actions de solidarité nationales comme le Téléthon qui a eu lieu récemment, l’aide aux sinistrés, ou actions internationales avec de multiples associations d’aide aux pays du Tiers Monde et de nouveaux investissements idéologiques comme la défense des Droits de l’Homme, SOS Racisme, Amnesty International... Au niveau de la collectivité, la création de nouvelles structures implique un investissement plus grand des citoyens dans la vie locale, elle peut ainsi favoriser un renouveau de la conscience civique, et la prise de conscience de nouvelles solidarités. L’individualisme de nos sociétés a donc permis l’émergence d’une nouvelle idéologie, celle de la solidarité, une forme nouvelle de la fraternité et de l’entraide. C’est un gage de cohésion et donc de survie et de progrès pour nos sociétés. Tout cela apporte ainsi un bonheur qui se voit individuel, à la rechercher de son bonheur personnel et la réalisation de ses propres désirs, mais aussi un bonheur collectif au sein d’une solidarité commune via la société et le lien social partagé avec autrui.
Conclusion
En somme, la loi est un instrument politique qui permet à chacun d’accéder au bonheur, elle joue le rôle de médiation entre les individus afin qu’il accèdent chacun à leur bonheur personnel sans interférer les normes juridiques et sociales. Le bonheur est donc une nécessité naturelle, et même morale pour notre monde, pour le bien de tous. Il s’agirait même d’une survie de l’humanité. Une société où tout le monde s’entraide et se fixe pour objectif d’être heureux finirait par évoluer vers le bonheur aussi.
Quant à l’individualisme de nos sociétés, cela nous apporte un bonheur qui se voit individuel, mais aussi un bonheur collectif au sein d’une solidarité commune via la société et le lien social partagé avec autrui. Sur cette dernière vision des choses, l’intérêt personnel ne s’oppose pas entièrement à l’intérêt social, l’individu ne peut vivre et se développer matériellement et moralement qu’au sein de la société. Son bonheur peut être lié à celui de ses semblables, mais aussi avec son dévouement aux autres. Ainsi, c’est en travaillant pour nous-mêmes et au bien de l’humanité que nous pouvons aspirer à parvenir au bonheur.