Spinoza, Traité théologico-politique : Nulle société ne peut subsister sans lois

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Texte étudié :

Si les hommes étaient ainsi disposés par la Nature qu'ils n'eussent de désir que pour ce qu'enseigne la vraie Raison, certes la société n'aurait besoin d'aucunes lois, il suffirait absolument d'éclairer les hommes par des enseignements moraux pour qu'ils fissent d'eux-mêmes et d'une âme libre ce qui est vraiment utile. Mais tout autre est la disposition de la nature humaine ; tous observent bien leur intérêt, mais ce n'est pas suivant l'enseignement de la droite Raison; c'est le plus souvent entraînés par leur seul appétit de plaisir et les passions de l'âme (qui n'ont aucun égard à l'avenir et ne tiennent compte que d'elles-mêmes) qu'ils désirent quelque objet et le jugement utile. De là vient que nulle société ne peut subsister sans un pouvoir de commandement et une force, et conséquemment sans des lois qui modèrent et contraignent l'appétit du plaisir et les passions sans frein.

Spinoza, Traité théologico-politique



Note du corrigé :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : remih (Elève)

 

Description :
Dissertation entièrement rédigée en 3 parties et qui suit la progression logique du texte :
I. Les hommes pourraient-ils vivre sans lois ?
II. L'homme est guidé par ses passions
III. Les lois sont la condition d'une vie en société

 

Emmanuel Kant distingue quatre grandes interrogations propres à la Philosophie auxquelles il fait correspondre à chacune un domaine de cette discipline : la morale, la métaphysique, la religion et l'anthropologie. Par exemple, la morale vise à répondre à la question « comment dois-je agir ? ». L'objet de l'anthropologie est de répondre à la question « Qu'est-ce que l'homme ? », autrement dit de déterminer l'essence de la nature humaine. De la réponse à ce problème découlent notamment des questionnements d'ordre politique, puisque la nature de l'homme affecte son comportement en société. Dans le Traité théologico-politique, Spinoza se demande pourquoi est-il indispensable qu'il existe un pouvoir central de coercition capable d'assurer la coexistence harmonieuse des hommes dans un cadre social. Il défend la thèse selon laquelle cette nécessité est due à la nature même de l'homme. Selon lui en effet l'homme est guidé par ses passions, ce qui le pousse à agir contre l'intérêt commun au profit de son plaisir égoïste. Le caractère irrationnel des désirs de l'homme conduit, pour permettre une vie pacifique en société, à la nécessité de l'instauration de lois régies par une force supérieure visant à réguler les pulsions humaines par la contrainte physique.

I. Les hommes pourraient-ils vivre sans lois ?



Dans un premier temps, Spinoza applique un raisonnement hypothétique selon lequel l'homme vivant en société pourrait se passer des lois s'il était guidé par des désirs le poussant à agir rationnellement. « «Si les hommes étaient ainsi disposés par la Nature qu'ils n'eussent de désir que pour ce qu'enseigne la vraie Raison ». Dans cette optique, la désir des hommes est d'agir selon le Bien commun et non au profit de leurs avantages personnels. Les actes de cet homme altruiste et rationnel que présente Spinoza auraient pour fin la justice envers autrui, c'est-à-dire qu'ils auraient pour but de ne pas porter préjudice aux autres êtres humains. Dès lors, il n'y aurait pas de loi puisque celle-ci a pour principe de contraindre les individus à faire seulement ce qui ne nuit pas à autrui. Comme il n'existerait pas aucun acte de déviance, jamais les hommes n'auraient eu l'idée d'inventer le concept de Loi et encore moins d'en établir.

La vision hypothétique de l'homme proposée par Spinoza s'oppose à celle défendue par Aristote. Dans Les Politiques, le philosophe antique grec montre que toute action humaine est faite en vue d'un certain bien. En outre, pour Aristote, si l'homme est un "animal politique", c'est parce qu'il se sert du logos afin de déterminer ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, ce qui le pousse à vivre au sein de la Cité pour accomplir cette idée de justice. En d'autres termes, l'homme est par nature guidé par le Bien commun, les lois ont par conséquent un caractère nécessaire puisqu'elles sont les conditions de possibilité de réalisation de l'idée de justice.

Contrairement à Aristote, Spinoza pense que les lois ont un caractère contingent. Autrement dit, les lois existent à cause de la nature spécifique de l'homme, guidé par ses passions ; cependant « si les hommes étaient ainsi disposés par la nature qu'ils n'eussent de désir que pour ce qu'enseigne la vraie Raison », aucune fatalité ni aucune nécessité ne pousseraient à l'existence de la notion de Loi. Néanmoins, Spinoza souligne, toujours dans l'hypothèse d'un homme guidé par des désirs rationnels, qu'il suffirait simplement « d'éclairer les hommes par des enseignements moraux ». Ceux-ci, guidés par la rationalité, comprendraient par eux-mêmes ce qui serait « utile », c'est-à-dire avantageux, à leur vie. Ils seraient aptes, de manière autonome, à déterminer ce qui est conforme au Bien commun, après qu'on leur ait appris comment agir en respectant l'utilité commune.

Dans cette société idyllique, seulement composée d'hommes rationnels, que présente Spinoza, il n'y a pas d'autorité politique mais une autorité morale qui est absolue dans le sens où elle ne souffre d'aucune contestation puisqu'il n'y a qu'une Raison, et donc une seule manière d'agir en société. Cette société implique une seule conception du Bien, elle pourrait donc sembler avoir un caractère totalitaire, mais les hommes agissent à l'unisson sans l'exercice d'aucune contrainte, au contraire ils se conduisent librement selon l'intérêt commun. Cependant, Spinoza admet que l'homme a une nature toute autre.

II. L'homme est guidé par ses passions



Dans un second temps, Spinoza affirme que l'homme n'est pas guidé par la Raison mais par ses passions. Si l'homme croit agir selon ses intérêts, il est en réalité mené par les « passions de l'âme » et le « seul appétit de plaisir ». Au fond, les forces qui poussent l'homme à agir sont contraires à la Raison, elles « n'ont aucun égard à l'avenir et ne tiennent compte que d'elles-mêmes ». Autrement dit, leur logique s'oppose à la réalisation d'un Bien commun à tous les hommes, mais au contraire ceux-ci sont poussés à s'affronter et à empêcher en cela le déploiement du Bien commun. Par exemple, voler les biens d'une personne est une nuisance pour ce dernier qui ne peut jouir des avantages que peuvent lui procurer ces biens qu'il a acquis par le travail, par son effort. Cela est considéré comme moralement condamnable et suppose l'existence d'une loi protégeant la propriété privée et sanctionnant ainsi celui qui ne la respecte pas. Voler est moralement condamnable dans la mesure où celui qui vole jouit d'un plaisir qu'il obtient en provoquant la souffrance d'autrui. La recherche d'un Bien commun est mise à mal par les passions qui conduisent l'homme à se comporter de manière égoïste, à subordonner l'existence d'autrui à son existence propre.

Le pessimisme de Spinoza à l'égard de la nature humaine n'est absolument pas partagé par J.-J. Rousseau. Ce dernier, dans Le discours de l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, défend l'idée selon laquelle l'homme n'est pas par essence livré à ses passions. Il fait l'hypothèse d'un état de nature, stade pré-social de l'homme, dans lequel celui-ci est guidé par l'amour de soi et non par ses passions. L'amour de soi peut être défini par la recherche solitaire de sa propre survie. Dans l'état de nature que dépeint Rousseau, l'homme n'a pas à agir selon une quelconque morale puisqu'elle naît avec l'instauration de la société civile, c'est-à-dire la vie des hommes organisée dans un cadre social. Les hommes n'échangent pas, ne parlent pas, mais sont hommes car, pour Rousseau, ce qui caractérise l'humanité ce sont la liberté et la potentialité. Contrairement à Spinoza, Rousseau pense que l'homme ne vit pas nécessairement dans une société, que celle-ci est un artifice culturel contingent qui s'est imposé à l'homme pour des raisons exogènes obscures, qui peuvent par exemple être un changement climatique, et qui l'ont fait modifier son mode de vie. En conséquence, pour Rousseau les lois qui garantissent le vivre-ensemble dans tout espace social sont elles aussi artificielles.

Néanmoins, Spinoza comme Rousseau s'accordent sur leur caractère contingent. Sans une nature humaine particulière pour le premier, sans un mode de vie en société pour le second, elles n'existeraient pas. En outre, il est important de souligner que si, d'après Rousseau, l'homme n'est pas par essence guidé par ses passions, la société transforme l'amour de soi originel en amour-propre, qui est la recherche du plaisir immédiat et égoïste. Enfin, tant Rousseau que Spinoza font remarquer l'importance de l'existence de lois dans une société pour réguler l'action des hommes et leur permettre une vie en commun pacifique.

III. Les lois sont la condition d'une vie en société



Dans un troisième temps, Spinoza établit que les lois, c'est-à-dire les règles communes qui doivent être respectées par tous, constituent la condition de possibilité de toute vie en société. « Nulle société ne peut subsister sans un pouvoir de commandement et une force ». Cette nécessité découle de la nature humaine, et seulement de celle-ci, qui suppose l'existence d'un pouvoir politique auquel tous les hommes se soumettent. Ce pouvoir a pour objet de définir ce que les hommes ont le droit de faire, ou plutôt ce qui leur est défendu de faire (le « commandement »), mais c'est aussi une « force » dans la mesure où dans l'hypothèse que certains hommes enfreignent les lois qu'il prescrit, le pouvoir doit détenir les moyens de sanctionner afin de réparer le dommage commis et surtout établir un exemple qui inciterait les autres hommes à ne pas reproduire des actes délictueux ou criminels. Ce pouvoir se déploie par la mise en place de lois qui officialisent ce qui est autorisé et ce qui est interdit.
Sur ce point, la pensée de Spinoza se rapproche particulièrement de celle de Hobbes. Celui-ci, dans Le Léviathan, développe l'idée selon laquelle l'homme à l'état de nature vit une situation "de guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun". Si Spinoza est moins radical que Hobbes, les deux philosophes pensent que l'homme est guidé par des instincts qui le poussent au conflit contre ses semblables, ce qui provoque une situation d'instabilité totale sans l'instauration d’un ordre légal puissant. Hobbes, pour qui "l'homme est loup l'homme", affirmer que les hommes à l'état de nature sont égaux puisque, s'il y a des plus forts et des plus rusés, chacun connaîtra un moment de faiblesse, dans le sommeil ou dans la maladie par exemple. Cela implique qu'à l'état de nature il n'y a pas d'ordre politique stable possible. Hobbes explique que cette insécurité permanente que connaissent les hommes à l'état de nature les pousse à réduire leur liberté (qui est alors totale) au profit d'un Léviathan, d'une force supérieure de commandement et de coercition qui dès lors les dirige. Même si les hommes voient leur liberté être rognée, ils vivent dans une société civile caractérisée par l'ordre et la sécurité. L'instauration de cette société civile est le produit de la signature d’un pacte par les hommes, auquel le Léviathan n'est pas lié. C'est pour cela que l'on peut voir la thèse de Hobbes comme la justification de l'absolutisme. Mais l'essentiel est de voir le cheminement intellectuel de Hobbes, qui, comme Spinoza, fonde une théorie politique sur une conception négative de l'homme.

En outre, pour Spinoza comme pour Hobbes, la loi a pour fonction essentielle de réduire la liberté de l'homme, qui est mû par de vils désirs. Pour Spinoza, les « lois […] modèrent et contraignent l'appétit du plaisir et les passions sans frein ». Ce sont des produits culturels (artificiels, nés de l'intellect de l'être humain) qui entravent les tendances naturelles de l'homme. Ainsi Spinoza voit en l'homme une certaine maturité qui lui permet de dépasser ses instincts naturels, dans la mesure où il accepte volontairement de s'arracher une partie de sa liberté. De la sorte, Spinoza affaiblit quelque peu son propos. En effet, il dit en même temps que seule la recherche du plaisir mobilise les hommes et que ceux-ci choisissent de renoncer à cette quête illimitée du plaisir immédiat en vue du Bien commun. Le jugement hypothétique initial développé par Spinoza n'est donc pas totalement infondé, la Raison peut également guider les Hommes.

Enfin, il faut remarquer que l'objet des lois n'est pas d'annihiler toute « passion sans frein » et tout « appétit de plaisir » mais seulement de les contraindre et de les modérer. Somme toute, cela montre qu'il peut y avoir une positivité des passions, qui parfois peuvent permettre aux hommes de s'élever, voire de tendre vers le Bien. Par exemple, un homme avide d'argent sera incité à travailler beaucoup, et ainsi à créer un surplus de richesse qui va être redistribué à la collectivité, qui profitera, via par exemple le financement d'infrastructures publiques, de sa passion qu'est l'avidité.

Conclusion



Pour conclure, Spinoza affirme que les hommes, mus par leurs passions, ne peuvent vivre en société sans un pouvoir politique qui a pour objet d'instaurer des lois qui s'appliquent à tous. Ces lois doivent limiter les passions de l'homme pour permettre à ceux-ci une vie sociale apaisée, "dépassionnée". Les notions de « pouvoir de commandement » et de « force », qui garantissent le strict respect des lois, constituent les prémices d'une idée moderne de l'État. L'État moderne est en effet caractérisé par l'usage légitime d'un double monopole : la coercition et la production de normes institutionnelles.