Rousseau, Les Confessions - Livre I : Chez le graveur Ducommun

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Texte étudié :

La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j'aurais aimé, et par me donner des vices que j'aurais haïs, tels que le mensonge, la fainéantise, le vol. Rien ne m'a mieux appris la différence qu'il y a de la dépendance filiale à l'esclavage servile, que le souvenir des changements que produisit en moi cette époque. Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais plus d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie. Mais j'avais joui d'une liberté honnête, qui seulement s'était restreinte jusque-là par degrés, et s'évanouit enfin tout à fait. J'étais hardi chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle ; je devins craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connaître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir que je ne témoignasse, à mettre enfin tous les mouvements de mon cœur sur mes lèvres : qu'on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osais pas ouvrir la bouche, où il fallait sortir de table au tiers du repas, et de la chambre aussitôt que je n'y arrivais rien à faire, où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyais qu'objets de jouissance pour d'autres et de privations pour moi seul ; où l'image de la liberté du maître et des compagnons augmentait le poids de mon assujettissement ; où dans les disputes sur ce que je savais le mieux, je n'osais ouvrir la bouche ; où tout enfin ce que je voyais devenait pour mon cœur un objet de convoitise, uniquement parce que j'étais privé de tout. Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui jadis souvent dans mes fautes m'avaient échapper au châtiment.

Rousseau, Les Confessions - Livre I



Note du commentaire :
  • Note actuelle 4.00/5

Proposé par : bac-facile (Elève)

 

Description :
Commentaire en deux parties :
I. Opposition " autrefois-maintenant ",
II. Signification et portée de l'histoire de Rousseau

 

Introduction



C'est un texte du livre premier ; il rapporte une expérience de l'adolescence de la formation.

Rousseau, placé à Bosset, chez un pasteur, un certain Lambercier. Il revient à Genève chez son oncle qui le place d'abord chez un greffier. Ce greffier, Masseron, le congédie en disant que ses mains sont faites pour la lime. On le place alors chez un graveur, un certain Ducommun. Encore un échec. C'est l'expérience relatée dans ce passage.

Annonce du plan

Ce passage est intéressant, significatif, pour une connaissance de Rousseau, de sa formation, et une justification de ses idées. Ce texte rapporte une expérience de la sévérité, de la justice, après une première enfance heureuse, si bien qu'à travers ce souvenir, le philosophe accomplit une démonstration.

La problématique opposée pourrait être " Comment ce qui été qualité naturelle chez Rousseau se changera en défaut, en vice ? "

Pour cela, il multiplie les oppositions, et il est inscrit son souvenir, son expérience, dans le cadre d'une réflexion plus vaste, qui connote le Discours sur l'Inégalité .

Nous allons faire un commentaire méthodique en deux axes :
· L'opposition " autrefois - maintenant " .
· Signification et portée de se souvenir d'enfance.

I. Opposition " autrefois-maintenant "



Tout le texte est bâti sur un réseau d'antithèse

Il y a opposition de 2 champs lexicaux :
- Avant, positif, avec " liberté honnête ", " hardi ", " libre ", " égalité parfaite ". Ce sont les connotations positives d'un âge heureux.
- Maintenant, insupportable, avec " esclavage ", " servile ",. Connotation très négative de ces mots, de la perversité et de l'inégalité.

L'antithèse apparaît aussi dans la construction syntaxique d'une vaste période. C'est une phrase organisée en 2 temps : l'avant et maintenant, autour d'une principale " qu'on juge ", avec 5 fois " accoutumé à " pour l'avant, et 6 fois " maison où " pour maintenant. Cette structure classique porte des affectes constamment. Elle le soutient et une expressions très affectives sur des thèmes qui reviennent, positifs en première partie, négatif à la fin.

N.B. : Léger déséquilibre quantitatif tout de même, comme si le philosophe prenait davantage de plaisir à évoquer sa souffrance que son bonheur ancien. Surtout, on remarquera que cette structure est la même que la phrase fondamentale du discours sur l'inégalité.

Une mise en abîme du discours le plus important de Rousseau

On considérera ce souvenir d'enfance comme une mise en abîme du discours le plus important de Rousseau.

La chute de Rousseau est inscrite dans le temps. En particulier, le début texte exprime une lente dégradation. " La tyrannie de mon maître finit par " , suggère l'enchaînement des causes. " Changement " et " par degrés " impliquent l'inscription dans la durée.

Le philosophe multiplie les procédés lyriques. Recours constant à la rhétorique, et à ce que l'on peut rappeler l'art oratoire. C'est le discours oral, fait pour être prononcé : l'oral et la prière. Au niveau rhétorique, la période elle-même est significative. Multiplication par l'anaphore. L'antithèse aussi est une forme lyrique, et aussi l'adieu final.Implication du lecteur dans le " qu'on juge " .


II. Signification et portée de l'histoire de Rousseau



Un lien entre la pensée et le vécu

Nous avons déjà démontré que ce souvenir justifie les principes philosophiques développés dans le discours. Il y a comme un lien entre la pensée et le vécu.

Deux tendances se dégagent :
- Dans un 1er temps, sentiment d'un passage de l'âge d'or à l'âge de fer. On notera des adjectifs différents pour qualifier 5 stades de la dégradation de Rousseau :
-> " chez mon père " -> " hardi "
-> " chez Lambercier " -> " libre "
-> " chez mon oncle " -> " discret "
-> " chez mon maître " -> " craintif "
-> après, perdu.

- Le discours reste très proche.

Rousseau dénonce la relation du maître et de l'esclave

Ducommun et désigné par un vocabulaire très dur : " maître tyrannique ", " esclavage servile ", " assujettissement ", métaphore sur la " chaîne ".

Vocabulaire qui souligne une trop grande sévérité dans les apprentissages.
Cette relation argumente de la théorie de Rousseau " L'Homme naturellement bon est corrompu par la société qui instaure une domination de l'Homme par l'Homme ".

Conclusion



C'est un texte significatif de l'objectif de Rousseau à travers Les Confessions : justifier l'histoire de ses idées par son propre vécu. Une ambiguïté demeure sur ce projet. Le titre "Les Confessions" connote une culpabilité, le sens d'une faute, or tout est mis en ouvre très habilement, pour au contraire se justifier, se disculper.