Rousseau, Les Confessions - Livre I: Le peigne cassé (extrait 2)

Fiche entièrement rédigée en trois parties :
I. Un souvenir marquant,
II. Une affaire criminelle,
III. Une innocence perdue

Dernière mise à jour : 15/09/2021 • Proposé par: zetud (élève) •

Texte étudié

On ne put m'arracher l'aveu qu'on exigeait. Repris à plusieurs fois et mis dans l'éclat le plus affreux, je fus inébranlable. J'aurais souffert la mort, et j'y serais résolu. Il fallut que la force même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur d'être aujourd'hui puni derechef pour le même fait ; et bien, je déclare à la face du Ciel que j'en étais innocent, que je n'avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n'y avait pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit : je l'ignore et ne puis le comprendre ; ce que je sais très certainement, c'est que j'en étais innocent.
Qu'on se figure un caractère timide et docile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions, un enfant toujours gouverné par la voix de la raison, toujours traité avec douceur, équité, complaisance, et qui n'avait pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si terrible de la part précisément des gens qu'il chérit et qu'il respecte le plus : quel renversement d'idées ! quel désordre de sentiments ! quel bouleversement dans son coeur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Je dis qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour moi, je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passait alors en moi.
Je n'avais pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnaient, et pour me mettre à la place des autres. Je me tenais à la mienne, et tout ce que je sentais, c'était la rigueur d'un châtiment effroyable pour un crime que je n'avais pas commis. La douleur du corps, quoique vive, m'était peu sensible ; je ne sentais que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions, et quand nos quand nos jeunes cours un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force : Carnifex ! carnifex ! carnifex !

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion, et ce sentiment relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon cour s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi.

Rousseau, Les Confessions - Livre I

Introduction

Ce texte est extrait de l’œuvre autobiographique : Les Confessions, écrit par Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), auteur du XVIIIème siècle, faisant partie du mouvement des Lumières. Ceux-ci sont les héritiers des humanistes qui plaçaient l’homme au cœur des réflexions. Les lumières poursuivent leur quête du savoir, toutefois, avec une démarche plus engagée. Les auteurs tels que Rousseau, incitent le lecteur à se servir de son esprit critique en se dégageant des dogmes et des préjugés. Les Confessions constituent une œuvre posthume qui fut publiée en 1782 et 1789. L’extrait étudié ici, intitulé « Le peigne brisé » narre un épisode de la vie de l’écrivain, alors qu’il était encore un enfant, lorsqu’il brisa un peigne. Il vivait alors chez les Lambercier après que son père l’y ait laissé, et était dans une situation de bonheur. Cet épisode va briser cela, et constitue la rupture de ce bonheur. Le texte s’intègre bien dans le projet de l’auteur, énoncé dans l’exergue de son œuvre (et non le prologue) : celui de se justifier, de se laver de tout soupçons portés par ses ennemis. Nous tentons de répondre à la problématique suivante : Pourquoi cet épisode est-il déterminant dans la conception que Rousseau a du monde ? Nous la traiterons en trois axes. Tout d’abord, nous verrons que cet épisode est un souvenir particulièrement marquant pour Rousseau, nous remarquerons ensuite qu’il la considère comme une affaire criminelle, et enfin, nous montrerons l’innocence perdue de Rousseau.

I. Un souvenir marquant

A) Une injustice

Le souvenir de cet épisode de sa vie est très marquant pour Rousseau, car il constitue une injustice criante à ses yeux. Hormis l’utilisation directe de ce mot au troisième paragraphe, Rousseau clame aussi son innocence dans l’expression : « un crime que je n’avais pas commis », utilisant une négation pour souligner le rôle qu’il n’a pas joué dans cet accident. Il insiste en faisant une répétition du mot « innocence ». Il énumère une série de faits qui doivent le disculper, prouvant ainsi l’injustice : « que j’en étais innocent, que je n’avais ni cassé, ni touché le peigne, que je n’avais pas approché de la plaque, et que je n’y avais même pas songé », cette énumération étant renforcée par les parallélismes utilisés dans la phrase. De plus, la partie « ni cassé, ni touché », présente un rythme régulier mimant la fermeté de Rousseau sur son innocence : il est absolument « inébranlable ». Il utilise à nouvea

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