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Rousseau, Les Confessions - Livre I: Le peigne cassé

Commentaire synthétique en deux parties :
I. Une enfance heureuse stoppée par une injustice et qui reste encore très présente,
II. L’impact de cette injustice sur la personnalité de Rousseau

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: luciem (élève) •

Texte étudié

Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on avait puni d'une faute involontaire comme d'un acte prémédité, se mettait en fureur à mon exemple, et se montait, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions avec des transports convulsifs, nous étouffions; et quand nos jeunes coeurs un peu soulagés pouvaient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force: Carnifex! carnifex! carnifex!

Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore; ces moments me seront toujours présents, quand je vivrais cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion; et ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même, et s'est tellement détaché de tout intérêt personnel, que mon coeur s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retombait sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de prêtre, je partirais volontiers pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage à poursuivre à la course ou à coups de pierre un coq, une vache, un chien, un animal que je voyais en tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentait le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel, et je crois qu'il l'est; mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop longtemps et trop fortement lié pour ne l'avoir pas beaucoup renforcé.

Rousseau, Les Confessions - Livre I

Introduction

- Jean Jacques Rousseau est un auteur du siècle des Lumières qui a notamment participé à la rédaction d’articles de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

- Il rédige ses Confessions, œuvre autobiographique, étant persuadé que Diderot et ses anciens amis complotaient contre lui.

- Nous sommes ici au milieu du premier livre. Rousseau nous raconte sa pension à Bossey chez le pasteur Lambercier où il connaît sa 1ère injustice : il est accusé d’avoir cassé un peigne alors qu’il est innocent. Il explique que cela a été un traumatisme pour lui et a marqué une rupture dans sa vie d’enfant.

- Comment Rousseau parvient-il à faire partager au lecteur sa souffrance ?

- Nous nous intéresserons dans un 1er temps au sentiment d’injustice ressenti par Rousseau encore très présent de nombreuses années plus tard, puis nous étudierons l’impact de cette injustice sur la personnalité de Rousseau.

I. Une enfance heureuse stoppée par une injustice qui reste encore très présente

Enfance heureuse (description de la vie de Rousseau avant l’épisode du peigne cassé) :
- Champ lexical du bonheur : « agréable », « me plaisent », « cet heureux âge », « tressaillir d’aise », « charme », « sérénité ».

Injustice qui met fin aux années de bonheur :
- Champ lexical de la rupture : « terme », répétition du verbe « cesser », « s’arrête », « perdit », répétition de « ne plus »

Souvenirs encore très présents :
- « Je sens en écrivant ceci que mon pouls s’élève encore » montre que Rousseau ressent encore fortement cette injustice au moment de l’écriture (cinquante ans après). Et « je vois » montre que les souvenirs de Rousseau sont très précis.

- injustice encore présente avec l’utilisation du présent « Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon âme » et « Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore »

- Champ lexical du souvenir avec le mot « souvenir » qui revient plusieurs fois, la répétition du verbe « se rappeler »

- Marque indélébile de cette injustice avec l’image de la gravure « restée profondément gravée dans mon âme » et « se grave dans ma mémoire »

- « des traits dont le charme et la force augmentent de jour en jour »  indique que ces souvenirs sont de plus en plus fort alors que Rousseau vieillit et alors qu’on pourrait s’attendre à ce que les souvenirs s’estompent.

II. L’impact de cette injustice sur la personnalité de Rousseau

- Début de mal chez Rousseau : « nous commencions à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompaient notre innocence et enlaidissaient nos jeux. »

- Rousseau remet en cause ses éducateurs : « L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance, ne liaient plus les élèves à leurs guides ; nous les regardions plus comme des dieux qui lisaient dans nos cœurs »

- hyperbole qui accentue l’impact : « ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans »

- champ lexical du marquage : « profondément gravé dans mon âme, ce sentiment […] a pris une telle consistance » et adverbes d’intensité : « profondément, longtemps, fortement » accentue l’impact

Conclusion

- Rousseau nous décrit son sentiment par rapport à sa première injustice qui a mis un terme à son enfance heureuse et qui reste toujours très présente en lui-même au moment de l’écriture.

- Nous pourrions rapprocher ce texte de celui du vol du ruban dans lequel Rousseau est coupable mais fait vivre l’injustice à Marion en l’accusant du vol.

Vocabulaire

Derechef : de nouveau
Carnifex : bourreau (en latin)
Vice : disposition naturelle à faire le mal