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Diderot: la signification des mots

Commentaire complet fait par un élève. Note obtenue : 15/20.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: justine0819 (élève) •

Texte étudié

«Dans l'enfance, on nous prononçait des mots. Ces mots se fixaient dans notre mémoire et le sens dans notre entendement ou par une idée, ou par une image ; et cette idée ou cette image était accompagnée d'aversion, de haine, de plaisir, de terreur, de désir, d'indignation, de mépris. Pendant un assez grand nombre d'années, à chaque mot prononcé, l'idée ou l'image nous revenait avec la sensation qui lui était propre. Mais à la longue, nous en avons usé avec les mots comme avec les pièces de monnaies. Nous ne regardons plus à l'empreinte, à la légende, au cordon, pour en connaître la valeur. Nous les donnons et nous les recevons à la forme et au poids. Ainsi, des mots, vous dis-je. Nous avons laissé de coté l'idée et l'image, pour nous en tenir au son et à la sensation. Un discours prononcé n'est plus qu'une longue suite de sons et de sensations primitivement excitées. Le coeur et les oreilles son en jeu, l'esprit n'y est plus. C'est à l'effet successif de ces sensations, à leur violence, à leur somme que nous nous entendons et jugeons. Sans cette abréviation, nous ne pourrions converser. Il nous faudrait une journée pour dire et apprécier une phrase un peu longue. Et que fait le philosophe qui pèse, s'arrête, analyse, décompose, il revient par le soupçon, le doute, à l'état de l'enfance. Pourquoi met-on si fortement l'imagination de l'enfant en jeu, si difficilement celle de l'homme fait ? C'est que l'enfant à chaque mot, recherche l'image, l'idée. Il regarde dans sa tête. L'homme fait a l'habitude de cette monnaie ; une longue période n'est plus pour lui qu'une série de vieille impressions, un calcul d'additions, de soustractions, un art combinatoire, les comptes faits de Barrême. de là vient la rapidité de converser, où tout s'expédie par formules, comme à l'Académie, ou comme à la halle où l'on n'attache les yeux sur une pièce que quand on en suspecte la valeur, cas rares de choses inouïes, non vues, rarement aperçues, rapports subtils d'idées, images singulières et neuves.»

Diderot

Ce texte de Diderot intitulé ’Ainsi des mots ‘ est une analyse de l’évolution de la parole chez l’être humain. Ce processus induit la mise en œuvre d’un véritable automatisme de prise de parole et donc un automatisme de pensée chez l’individu accompli. L’auteur nous démontre ici que les mots fixés à notre mémoire et à notre entendement sont le produit de conceptualisations psychiques imagées par l’individu au jeune âge. La thèse de l’auteur réside en cette phrase : « Nous avons laissé là de côté l’idée et l’image, pour nous en tenir au son et à la sensation. Un discours prononcé n’est plus qu’une longue suite de sons et de sensations primitivement excitées ».
Ainsi, l’auteur compare, dans ce texte, l’évolution de la parole qui passe par le choix caractéristique du vocabulaire, chez l’enfant, l’adulte et le philosophe. Il se demande en quoi et pourquoi le jeune enfant se fait-il une image ‘dans sa tête’ d’un mot, d’une idée alors que l’adulte, pourtant être pensant et conscient de sa pensée ne réalise pas se travail d’illustration imaginaire. L’argument est simple, de part le temps et l’acquisition d’un lexique important, le sujet n’a plus besoin et ne peut plus mettre en œuvre ce processus. L’adulte utilise des mots telle une monnaie courante, dans un souci de confort de discussion. Ainsi, dans cet Essai, Diderot va mettre faire en lumière les différents ‘cheminements’ qui mènent à la parole, montrant alors en quoi celui de l’enfant est le plus réfléchi. Il nous expliquera alors en quoi l’attitude du philosophe relève de celui de l’enfant qui cherche lui aussi a revenir a une sorte de naïveté puérile visant a remettre en question le véritable sens profond d’un mot. Un mot pouvant alors avoir 2 différentes signification pour un adulte et un enfant.

L’enfant est caractérisé par un apprentissage inachevé, par un esprit immature et par un langage pas encore finalisé .L’enfance est une période d’expériences multiples. Le jeune essaye, ressent et apprend ainsi. Une nouvelle expérience le renvoie à une sensation, à un ressenti personnel qu’il se fait du ‘quelque chose’ expérimenté et éprouvé (sentiment « d’aversion, de haine, de plaisir, de terreur, de désir, d’indignation, de mépris. »). Cette idée et donc cette sensation, va être conceptualisée grâce au langage et surtout grâce à l’adulte qui va expliquer à l’enfant la désignation réelle et parfois ambiguë d’un concept par un mot, une phrase ou une expression. Ce mot s’enracine dans l’enfant, telle une empreinte et s’illustre dans son esprit grâce soit à l’image concrète et bien réelle ou bien grâce à une représentation abstraite et inventée par le sujet. C’est à ceci que l’auteur fait allusion dans la première partie de son essai (« Ces mots se fixaient dans notre mémoire, et le sens dans notre entendement ou par une idée ou par une image »).
Cette représentation est le fil conducteur entre le mot et la sensation. L’enfant vit les mots, se les approprie, il ne les juge que par son propre entendement : en effet, il se les dessine, se les animent dans sa tête pour mieux en cerner toute leur ambiguïté et s’en faire ainsi une opinion rattachée a ses sentiments. Il est alors question d’imagination, de représentation spirituelle généralement sollicitée par les parents. Car un enfant qui imagine, qui rêve est un enfant qui pense, qui évolue. Il offre pour chaque mot une valeur personnelle et propre, attribuée par sa propre réflexion et ce de façon automatique, inconsciente. Ainsi, l’enfance est une période d’éducation très délicate. L’esprit encore puéril doit, pour se souvenir d’un mot, passer par une phase de mise en relation entre l’illustration d’une idée ou d’une image et la sensation associée a cette idée. C’est alors que ce fait l’apprentissage de nombreux concepts.
Prenons l’exemple du mot ‘non’. Pour n’importe quel jeune enfant, ceci symbolise la frustration, l’indignation et un désir inassouvi par un élément extérieur (le plus souvent les parents de l’individu…). Dans son esprit, il est possible que l’expression ‘non’ s’associe à une image de ces parents en colère ou bien d’un jouet qu’il ne peut avoir ou encore d’une image totalement inventée en accord avec ses émotions et qui lui rappellera son expérience vécue. Alors de ce fait, il y va de la construction de sa personnalité, de son être.

Dans le texte, l’expression « mais à la longue » marque une transition, une rupture entre l’enfant et le temps : il est ici question du passage à l’âge adulte. Et c’est en cela que repose véritablement la thèse de l’auteur. En effet, un adulte se caractérise par un apprentissage achevé. Cet apprentissage terminé se solde par la mémorisation et la compréhension d’une quantité très importante de mots. Plus que ça, les mots ingérés sont devenus de vrais automatismes. C'est-à-dire, tellement l’utilisation est fréquente et intensive, le sujet n’a plus besoin d’aucune image qui fait appel à une sensation et à une expérience pour restituer un concept. Le son se suffit a lui seul. (« Un discours prononcé n’est plus qu’une longue suite de sons et de sensations primitivement excitées »). Diderot nous montre ici que l’adulte ne cherche plus à faire le lien entre l’idée, l’image psychique et le mot. De cette manière l’adulte ne réfléchit réellement plus en parlant, seul ses sentiments et ses sens sont en jeu. En effet, les sensations initialement éprouvées resurgissent sans que l’esprit n’y contribue (« Le cœur et les oreilles sont en jeu, l’esprit n’y est plus »).
L’auteur utilise ici la métaphore de la monnaie pour illustrer ses propos. En effet, l’idée que l’on se fait d’une pièce peut être assimilée à sa conception des mots. Il est question alors que les mots et les expressions s’échangent de façon impersonnelle, telle une monnaie courante que l’on se donne et que l’on se reprend sans que le propriétaire ne se souci réellement de la valeur qu’il lui attribue subjectivement, singulièrement, en lui-même. Je cite : « nous en avons usé avec les mots comme avec les pièces de monnaie ». Effectivement, la monnaie n’a plus aucune autre qualité que celle que la société lui donne. Par définition, elle suppose de donner un prix a une chose ; l’individu n’agit plus qu’a travers celle-ci : plus la quantité de monnaie est importante et plus elle aura un impact sur son détenteur. Pareillement pour les mots dont leur impact dépend de la force objective de leur signification donnée dans une langue et non plus de notre propre entendement. Comme dit l’auteur : « C’est à l’effet successif que nous de ces sensations, à leur violence, à leur somme que nous nous entendons et jugeons. ». Le simple mot perd alors la puissance de réflexion qu’il détenait plusieurs années auparavant. Désormais nous les « donnons et les recevons au poids et à la forme », c'est-à-dire que nous nous basons uniquement sur le coté superficiel et formel de leur signification pour leur attribuer une valeur. Le travail de l’esprit qui servait à donner une réflexion à un concept n’est plus, l’abréviation est telle que nous ne sommes plus apte à rechercher le sens véritable d’un concept en notre nous-intérieur.
Alors, comme le reprend en fin de texte l’auteur, l’adulte accompli utilise des ‘formules ‘ pour dialoguer. L’utilisation des mots est désormais similaire à celle des chiffres ; c'est-à-dire, comme ces derniers, les mots n’ont plus qu’un sens incontestable et pré-établis. Les discussions ne sont que des suites d’expressions ‘pré-machées’ et ‘pré-digérées’ qui, telles des séries des chiffres, privilégient en quelques sorte la quantité évidente à la qualité implicite du vocabulaire employé. (« une longue période n’est plus que pour lui une série de vieille impressions, un calcul d’addition, de soustractions, un art combinatoire, les comptes faits de Barrême. »)
Ainsi, pour reprendre l’exemple du mot ‘non’ qui avait un impact psychique sur l’enfant, le ‘non’ de l’adulte n’a qu’une simple connotation négative. Pour celui-ci, son utilisation est devenue une véritable monnaie courante. L’expression a été tellement utilisée qu’elle en devient presque innée, parfois involontaire.

L’auteur donne ici une explication simple et irréfutable à ce phénomène. En effet, cet automatisme d’abréviation, est due a la quantité de mots que nous somme à même d’échanger pour converser tout les jours. De ce fait, dans un souci de rapidité et d’efficacité, nous devons (et ce de façon inconsciente) ne plus nous attacher à ce ‘cordon’ reliant ‘le coeur, l’esprit et l’oreille’ lors de la prononciation d’une expression. Comme le dit l’auteur, si nous devions nous attacher a ceci, « il nous faudrait une journée pour dire et apprécier une phrase un peu longue », et donc pour cerner toute la portée qu’elle insinue. L’enfant, quant à lui, peut se permettre ceci de part la restriction de son vocabulaire et la faible fréquence de sa prise de parole .De plus, on conçoit qu’il a besoin de cette formation spirituelle, d’où la sollicitation de l’imagination caractéristique de la jeunesse qui n’est pas présente chez l’adulte (« Pourquoi met-on si fortement l’imagination de l’enfant en jeu, si difficilement celle de l’homme fait ? »). Faute de temps, l’adulte qui parle, argumente, juge et explique ne peut tout simplement pas peser ses mots comme le ferait un enfant.
Enfin, l’auteur nous montre que le ce processus de représentation spirituelle d’un mot énoncé peut se retrouver chez l’adulte dans l’unique cas où celui à affaire a un concept nouveau, inédit pour son esprit. Diderot parle ici de « cas rare de chose inouïe », où un individu réintègre sa propre méditation à la valeur d’un concept à l’occasion de la présence d’une image « singulière et neuve ». Ainsi, tout comme l’enfant, il repasse par le procédé d’apprentissage où, pour mémoriser et comprendre une image, il se doit de l’intégrer à sa pensée.

En dernier lieu, l’auteur nous montre ici que le ‘philosophe type’ a la volonté de réintégrer ce ‘doute’ et cette démarche ‘enfantine’ a son entendement. Effectivement, en tant que philosophe et défenseur de la raison, il se doit de rechercher la véritable vérité des choses et donc d’aller jusqu'au bout de sa réflexion sur un concept donné. Alors en « pesant, s’arrêtant, analysant et décomposant ’ tous les présupposés des termes d’un sujet (comme le ferait totalement involontairement un enfant par l’intermédiaire d’images psychiques), il ne peut qu’alors être toujours plus proche d’une réflexion aboutie. De même que dans l’enfance, le philosophe cherche à se rapprocher au maximum du meilleur jugement possible sans être faussé par un préjugé extérieur.

En conclusion, Diderot fait ici l’éloge de la pensée philosophique qui passe par le doute. Il prône une façon de pensée qui fait appel à l’esprit et à l’intelligence du sujet caractéristique de l’enfance et non présente chez l’adulte. Ainsi, sans dénonciation explicite, il nous démontre que la véritable valeur des mots repose en celle qu’on lui donne … et que en société, les mots perdent leur valeurs de part leur superficialité et leur utilisation répétitive.
Pour arriver à cette démonstration de sa thèse, l’auteur a mis en comparaison la pensée enfantine rattachée à celle du philosophe et à celle de l’adulte qui fait office de monnaie courante, de suite de sons stéréotypés et « de sensations primitivement excités ».