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Bergson, L'Energie spirituelle: Automate et conscience

Corrigé d'un texte de Bergson sur la conscience, fait par une élève de terminale S.
Note obtenue : 16/20. 2 parties distinctes : explication du texte, et discussion philosophique.

Dernière mise à jour : 16/03/2021 • Proposé par: cocoline (élève) •

Texte étudié

Pour savoir de science certaine qu'un être est conscient, il faudrait pénétrer en lui. Je vous défie de prouver, par expérience ou par raisonnement, que moi, qui vous parle en ce moment, je sois un être conscient. Je pourrais être un automate ingénieusement construit par la nature, allant, venant, discourant; les paroles mêmes par lesquelles je me déclare conscient pourraient être déclarées inconsciemment. Toutefois, si la chose n'est pas impossible, vous m'avouerez qu'elle n'est guère probable. Entre vous et moi, il y a une ressemblance extérieure évidente; et de cette ressemblance extérieure, vous concluez, par analogie, à une similitude interne. Le raisonnement par analogie ne donne jamais, je le veux bien, qu'une probabilité; mais il y a une foule de cas où cette probabilité est assez haute pour équivaloir pratiquement à une certitude.

Bergson, L'Energie spirituelle

Il est une question que l’on peut se poser au sujet de la conscience : comment savoir qu’un être est conscient ? L’existence et la manifestation de la conscience peuvent-elles être prouvées par la raison ou par l’expérience, ou alors est-il impossible d’effectuer un raisonnement scientifique pour démontrer l’existence de la conscience, et dans ce cas-la, quelle serait sa nature ? Serait-elle indépendante du fonctionnement organique ?
Pour Bergson, la conscience est une intériorité chez l’homme : il est impossible de prouver qu’elle existe, mais cette impossibilité n’est pas une raison suffisante pour affirmer son inexistence. Comment alors Bergson développe-t-il sa théorie pour attester de l’existence de la conscience ?
Il serait intéressant d’étudier dans un premier temps le texte de Bergson en lui-même - comment défend-il sa thèse, comment montre-t-il qu’un être est conscient ? – et dans un second temps, d’étudier les enjeux philosophiques de cette thèse : quel caractère peut-on alors donner à la conscience ? Selon quelle théorie ?

Dans L’Energie spirituelle, Bergson affirme que pour être certain qu’un être autre que soi est conscient, il faudrait « être lui ». Selon lui il est impossible de prouver par la raison où en se référant à notre rapport au monde, et donc via l’expérience que l’être peut être conscient. Ce n’est donc pas notre rapport au monde qui nous rendrait conscient. Scientifiquement, il est impossible de savoir qu’un être est conscient, c’est ce que dit Bergson quand il lance à son lecteur le défi de prouver que l’être est conscient, par expérience ou par raisonnement. Il n’y aurait alors aucun moyen scientifique à la portée de l’être humain permettant d’attester de la conscience. Le fait que Bergson affirme : « pour savoir de science certaine [donc indubitable], qu’un être est conscient, il faudrait pénétrer en lui », prendre leur point de vue de l’intérieur : il place donc la conscience comme étant une intériorité. Et on ne peut, selon lui, rien savoir de cette intériorité, si on n’est pas à l’intérieur de cette même intériorité. Cette intériorité ne peut pas être l’objet d’une science certaine, c'est-à-dire qu’il ne serait possible en aucun cas de produire un raisonnement ou argument rationnel suffisant pour démontrer qu’un être est conscient : on ne peut donc pas, selon Bergson expliquer la conscience par rapport à autre chose qu’elle-même.

Cependant, Bergson explique ici que si les preuves de l’existence de la conscience n’existent pas, cela ne suffit pas pour affirmer que l’être n’est pas conscient. En effet, il met en place une argumentation dans laquelle il cherche à convaincre que même si il n’est « pas impossible » que l’être ne soit pas conscient quand il l’affirme, ceci n’est « guère probable ». Après avoir montré que l’on ne peut tenir aucun discours véritablement scientifique sur la conscience (pour démontrer qu’un être est conscient), Bergson cherche à contrer l’objection qui découle de sa précédente affirmation : c'est-à-dire, un être affirmant être conscient l’est-il vraiment ? Un automate « ingénieusement construit par la nature » peut-il être conscient ? C'est-à-dire : le fait qu’un être s’exprimant comme moi, en face de moi, et me ressemblant prouve-t-il qu’il soit conscient parce que je me considère conscient ? Bergson utilise alors ici le vraisemblable (« probabilité ») d’un raisonnement par analogie, c'est-à-dire une égalité de rapport entre deux choses, pour en déduire que l’Autre s’exprimant comme moi soit doté de conscience. Bergson concède, certes, que le raisonnement par analogie ne permet d’avoir qu’une probabilité, « mais que cette probabilité est assez haute pour équivaloir à une certitude », dans « une foule de cas ». Il s’agit donc de s’interroger sur les foules de cas auxquelles Bergson fait allusion : Comment, par analogie, déduit-on de l’existence de la conscience chez son semblable ? Prenons un exemple simple, entre un individu (moi) et un autre : Je sors de chez le médecin pour une ordonnance car je suis malade. En sortant, j’aperçois un autre individu qui sort du cabinet médical adjacent au mien. Ma première initiative est de déduire qu’il est également malade, alors qu’il se peut qu’il soit la pour une autre raison : oubli d’affaire, demande de certificat… J’ai donc déduis d’une ressemblance extérieure (un autre être humain qui se rend chez le médecin), une ressemblance interne.
Dans quel cas peut-on dire alors que l’être qui parle n’est pas un automate et dispose d’une conscience ? Envisageons un cas quotidien simple : un individu explique à un autre que son état physique n’est pas bon, et pourquoi il n’est pas bon. Un automate (donc dépourvu de conscience), se contenterait d’une réponse facile. Un être conscient, après avoir assimilé et compris l’état de son semblable, s’identifierait à lui, et prouverait, par sa compassion et l’expression de son visage, qu’il est effectivement conscient du mal-être de l’autre, et qu’il est capable de l’imaginer, en cherchant dans sa mémoire un moment passé où il aurait pu ressentir le même genre de mal-être.
Selon Bergson, par son raisonnement par analogie, l’existence de la conscience est réelle chez l’être pensant, en tant que faculté de l’esprit, et donc indépendamment du fonctionnement cérébral.

Bergson développe dans son argumentation une thèse intéressante sur la conscience, en tant qu’intériorité. Nous sommes donc ici devant une position spiritualiste de la conscience : c'est-à-dire que Bergson distingue le cérébral (fonctionnement du cerveau : matière) du mental (force spirituelle et psychique, incluant la conscience : esprit). Les spiritualistes affirment l’existence en l’intérieur de l’homme de la pensée, de la conscience, indépendamment de la matière. La conscience ne serait donc pas une conséquence directe de l’activité cérébrale, mais plutôt une faculté de l’esprit, à laquelle on peut attribuer une indépendance par rapport au cerveau.
Chez Bergson, la conscience effectue un travail de synthèse entre la mémoire et la perception présente, au nom d’une utilité future. La conscience est une conscience non pas de quelque chose, mais plutôt pour faire quelque chose. Il est alors une question que l’on peut se poser : l’amnésique, qui par définition, possède une mémoire vide de tout souvenir, peut-il, selon Bergson, encore agir, sa conscience n’étant alors plus capable de se référer à sa mémoire ? Où doit-il se reconstituer une mémoire, comme un nouveau né, avant de pouvoir agir consciemment ? Bergson fait donc partie de ces philosophes qui distinguent l’esprit de la matière, et attribuent à la conscience une indépendance, et non pas un état de conséquence de notre rapport au monde, de notre expérience.
Affirmer l’existence de la conscience est un problème auquel réfléchit également Descartes, avec une théorie un peu différente de celle Bergson.

Effectivement, Descartes érige la conscience comme fondement de toute certitude. Il part du principe que tout est faux, et cherche la première affirmation dans son contraire : le doute. C’est en affirmant que l’action de douter nécessite celle de penser, que Descartes en déduit qu’on ne peut douter de l’existence de la conscience au moment même où j’exerce le doute. Ce dernier attesterait donc l’existence de la conscience, car c’est en doutant que l’esprit effectue un jugement. On peut donc placer le doute comme une action de l’esprit, et donc déclarer l’esprit comme indépendant. Descartes affirme alors que la conscience (qui peut être la force de jugement) est une évidence. Son existence ne reposerait alors ni sur la raison, ni sur l’expérience : la conscience serait irréductible au monde extérieur, au monde des choses physiques et matérielles, et peut donc exister sans ce monde. C’est le dualisme : on sépare l’intériorité pure et l’extériorité. C’est pourquoi, lorsque je pense un objet, il y a une distance entre l’objet tel que je le pense, et l’objet tel qu’il est en lui-même. Le doute est présent alors que lorsque je pense mes propres pensées, lorsque je pense ma conscience, je pense tout simplement. . L’esprit serait alors une chose réelle mais fondamentalement différente de la chose matérielle. Cette théorie cartésienne inclue alors qu’il peut y avoir une pensée sans objet. Puis-je alors avoir une conscience si je suis seul sujet, que je vis sans objets ? Selon les théories cartésiennes, oui car la conscience est indépendante du monde extérieur, mais selon les matérialistes, tel que Nietzsche, la conscience étant la conséquence de notre rapport au monde (dénuée alors de subjectivité), elle ne peut pas se développer ou exister seule, sans objet.

L’existence de la conscience, selon Bergson, ne peut être démontrée par la raison où l’expérience car elle est une intériorité, propre à l’esprit, et indépendante du fonctionnement cérébral. C’est donc par analogie que nous pouvons conclure, selon Bergson, à la forte probabilité, donc à une quasi certitude, sur l’existence de la conscience en tant qu’intériorité. Cependant, même si l’existence de la conscience est affirmée, que ce soit par les spiritualistes, tels que Bergson, les matérialites, tels que Nietzsche, ou les cartésiens, tel que Descartes, son caractère varie selon les théories : est-elle une faculté de l’esprit ? Est-elle une conséquence de l’expérience ?
Bergson affirmait également que le moment où le sujet est le plus conscient est le moment où il anticipe un choix : il pèse et juge, il est en phase de doute. Selon lui, le paroxysme de la conscience serait atteint dans des moments d’ « hésitations ». Cette affirmation nous amenerait alors à la question suivante : la conscience peut elle varier en intensité ? Si oui, cette intensité serait-elle d’autant plus forte que le nombre de choix que nous ayons en tant qu’être conscient serait élevé ?